La Vision de Rotcharius, ou la Visio Rotcharii, est un texte médiéval qui représente une vision de l’au-delà d’un moine vivant à la fin de l’ère mérovingienne, généralement datée au début du , et qui est souvent associée à l’Abbaye de Saint-Benoît, aussi connue comme l’Abbaye de Fleury, à Saint-Benoît-sur-Loire en France. La vision est racontée par Rotcharius, un moine de cette abbaye qui tomba malade, et qui lors de son séjour à l’infirmerie, fut mené par un ange jusqu’au paradis, où il vit la Congrégation des Saints rassemblés dans un merveilleux bâtiment. À cet endroit, il rencontra Charlemagne, puis visita deux autres bâtiments, le troisième étant un lieu de punition pour les pécheurs, qui se voient immergés dans le feu et arrosés d'eau chaude. Cette vision est la plus simple d’une série de trois rêves, les deux autres étant la Vision de la Pauvre Femme et la Vision de Wetti, composés durant le premier quart du , à Reichenau. La date exacte de sa composition demeure aujourd’hui inconnue.
Manuscrits et éditions La Vision de Rotcharius ne nous est parvenue que dans un seul manuscrit, aujourd’hui à Saint-Pétersbourg, où elle fait suite à La Vision de Barontus et précède La Vision de Wetti. Cette vision fait partie intégrante d’un manuscrit connu comme le manuscrit de Saint-Pétersbourg, et seulement deux éditions de ce texte en latin sont aujourd’hui connues : celle de Mabillon Acta IV/1 (1677) et celle de Wattenbach, W., Anzeiger für Kunde der deutschen Vorzeit (1875)Henryk Fros, « Visionum medii aevi latini repertorium », dans The Use and Abuse of Eschatology in the Middle Ages, éd. par Werner Verbeke, D. Verhelst et Andries Welkenhuysen, Louvain, Presses universitaires de Louvain, 1988, . Il existait un autre manuscrit de cette œuvre dans un codex appartenant à la bibliothèque Cotton, décrit dans son catalogue du dix-septième siècle, mais il fut cependant détruit dans un incendie en 1731. D’après l’auteur du catalogue, le manuscrit aurait été écrit avant le , et serait donc plus ancien que les deux autres versions de l’œuvre.
Présentation générale de l'œuvre L’origine du texte reste à ce jour obscure en raison de l’impossibilité d’identifier son rédacteur et le lieu de sa rédaction. L’historien allemand Wilhelm Wattenbach pensait que le monastère mentionné dans le texte pouvait bien être celui de Saint-Benoît-sur-Loire, ce qui n’est pas impossible, étant donné que les moines de Fleury s’intéressèrent de près aux Dialogues de Grégoire plus tard durant le siècle. Par ailleurs, les Dialogues sont mentionnés dans la Vision de Wetti, ce qui montre la notoriété que possédait cette œuvre et l’influence qu’elle a portée aux visions médiévales de l’au-delà. Depuis Wattenbach, le personnage désigné sous le nom de Karolus est identifié avec Charlemagne, et aucune raison valable ne semble jusqu'à présent pouvoir modifier ce point. En ce qui concerne Rotcharius, il est difficile d'affirmer où celui-ci résidait, le narrateur se contentant de dire que l'ange apparut in ecclesia beati Benedicti (Église Saint-Benoît). Quelques indications concernant la nature positive de l’image de Charlemagne perçue par Rotcharius lors de son voyage dans l’au-delà laissent supposer que l’œuvre fut rédigée quelque peu après l’an 826. D’après l’auteur médiéviste Claude Carozzi, la Vision de Rotcharius serait postérieure à la rédaction de la biographie de Charlemagne par Éginhard en 825-826, œuvre qui fit d’ailleurs rénover l’image de l’empereur carolingien, et à la rédaction de la Vision de Wetti, qui montre une image négative de Charlemagne, alors qu’il se trouve enfermé dans un lieu de tourments avant le début de sa réhabilitation. David A. Traill, professeur à l’Université de Californie et rédacteur d’une étude portant sur la version poétique de la Visio Guetini (Vision de Wetti) rédigée par le poète Walafrid Strabon au milieu du , est pour sa part enclin à les placer avant 824 et préfère plutôt inverser les deux visions, alors que l’auteur Paul Edwards Dutton soutient cependant que la Visio Rotcharii (Vision de Rotcharius) et la Visio Cuiusdam Pauperculae Mulieris (Vision de la Pauvre Femme) sont venues après la vision de Wetti.
En ce qui concerne la nature de l’œuvre, il est possible que ce texte représente ce qui reste d’une lettre envoyée par un moine à son abbé à propos d’une vision survenue dans leur monastère. Le texte se termine d’ailleurs sous la forme d’une lettre dont le début aurait disparu, et les lacunes et les incorrections qu’il contient laissent à supposer qu’il pourrait très bien s’agir d’une sorte de résumé de la lettre originale. Comme pour toutes les visions continentales du , la Vision de Rotcharius peut être classée parmi les visions politiques de l’empire carolingien, et possède les traits d’une vision à la fois impériale au sens politique, mais aussi spirituelle. Elle est très proche de la Vision de Wetti, qui fut rédigée en prose et en latin par Heito en 824, sans doute quelques années après la rédaction de La Vision de la Pauvre Femme. Si ces textes partageaient les mêmes thèmes, images et langage, c'était parce qu'ils appartenaient à la même communauté textuelle, et il est certain que Heito a dû se tenir près du centre même de ce rassemblement de lecteurs et d’écrivains. D’après Carozzi, la Vision de Rotcharius fait logiquement suite à celle de Wetti en raison de la présence de Charlemagne dans l’un des édifices célestes, ce qui constituerait une preuve de son pardon et de sa délivrance des tourments de l'enfer. D’ailleurs, dans le rêve de Rotcharius, Charlemagne dit lui-même que les prières pour son âme l’ont délivré de la tourmente dont il était prisonnier. Composé possiblement aussi par Heito ou par son cercle, on peut dire de ce troisième récit qu’il traite de manière favorable l’héritage de Charlemagne.
De ce que l’on sait sur l’œuvre, on peut en résumer que le narrateur a envoyé cette lettre à son abbé, qui vraisemblablement ne résidait pas alors au monastère, que le rédacteur connaissait la version en prose de la Vision de Wetti et que la représentation de Charlemagne, sorti du lieu des tourments, constitue un écho de sa situation dans cette vision.
Contexte Entre les années 817 et 825, Louis le Pieux, fils de Charlemagne et successeur au trône de l'empire carolingien entre 814 et 840, commença à souffrir d’une hausse toujours croissante de critiques de la part d’un public chrétien en exaspération. C'est dans la lumière réfractaire de la difficile première décennie de Louis au pouvoir que les rêves de Rotcharius, Wetti et de la Pauvre femme ont été publiés. De même que celui-ci, qui connut à la suite de sa mort un changement de position dans la mentalité religieuse du , passant d’un pécheur condamné aux supplices dans la Vision de la Pauvre Femme pour le meurtre d’un parent à un souverain réhabilité à la suite de sa pénitence de 822, Charlemagne connut également une évolution dans les trois visions carolingiennes. Dans les premières vingt années du , on peut voir qu’une différente opinion de Charlemagne était en train de prendre forme. À sa mort en 814, la réputation de Charlemagne était très élevée, mais un puissant reflux de critiques troublantes commença rapidement à la faire chuter. La dernière décennie de la vie de l’empereur a été caractérisée comme désastreuse, alors que celui-ci était vieux, et avait installé sa cour en permanence à Aix-la-Chapelle, lieu qu’il quittait rarement. Quand Charlemagne cessa de se déplacer à travers les terres, il fut contraint de compter sur ses agents, et ceux-ci n’étaient pas toujours des hommes en qui il pouvait avoir confiance. La corruption régnait au sein de l’administration carolingienne dans les dernières années de Charlemagne, ce qui lui fit perdre de l’estime devant un public religieux qui le condamnait même avant sa mort aux tourments de l’enfer. Quand Louis le Pieux succéda à Charlemagne au début de l’an 814, il informa immédiatement ses nobles qu’il était profondément conscient des injustices qui avaient été commises durant le règne de son père.
Mais si la Vision de Wetti a fourni aux chrétiens une image défavorable de Charlemagne et a par ailleurs fourni à l’historien anglais Edward Gibbon le ton de sa désapprobation morale (ce dernier s’interrogeait vivement sur la réputation négative de l’empereur), le savant franc Éginhard a quant à lui essayé de répondre au rêve de Wetti et aux autres critiques en écrivant, en 825, une biographie de Charlemagne. Pour ce notable protagoniste de l’œuvre scolaire et de la renaissance intellectuelle du , Charlemagne était, avant tout, un homme de famille : un bon frère, un fils respectueux, un époux attentif et un père aimant. Le biographe s’efforça de donner une image positive à la vie domestique de l’empereur, masquant ses imperfections occasionnelles lorsqu’il était nécessaire. Dans le portrait moral qu'il a tracé de son héros, Éginhard ne souligne pas les fautes que celui-ci aurait commises. Sans se permettre le moindre blâme, il décrit la vie privée de Charles : les unions illégitimes sont énumérées presque sur le même ton que les unions légitimes. On peut donc dire d’Éginhard qu’il est venu à la rescousse de la réputation de Charlemagne à tous ses points les plus vulnérables, parce qu’il devait être conscient de la critique répandue de la vie domestique de Charlemagne qui avait fait surface dans les années 820. Ainsi, dans la série de textes de rêves carolingiens parus durant ces années, la réputation domestique de Charlemagne fut soumise à un examen critique, alors que l’apologie d’Éginhard n’eût pas réellement suffi à sauver l’honneur du souverain trépassé. Le public chrétien dut donc attendre l’apparition d’un prétendu troisième récit de rêve, celui de Rotcharius, si on se fie à l’ordre proposé par Claude Carozzi dans ses écrits sur ces visions carolingiennes de l’au-delà, pour voir Charlemagne se réhabiliter et acquérir aux yeux de tous les chrétiens le mérite qui lui avait, depuis sa mort, échappé.
La Visio Rotcharii