Quand on évoque le Front populaire, on pense la plupart du temps aux acquis sociaux de l’été 1936 (semaine de 40 heures, les nationalisations, les congés payés, etc.), aux actions du Cabinet Blum, plutôt qu’aux faits qui l’ont porté au pouvoir. On connaît tous plus ou moins les actions du Front populaire (les réformes dans tous les domaines, social, culturel, économique), les grèves de mai-. Mais on connaît moins cependant les circonstances qui ont amené au pouvoir pareil gouvernement, et donc de fait les circonstances qui ont permis ces avancées dans beaucoup de domaines, avancées qui semblaient bien improbables deux ans à peine auparavant, alors que la France était en proie à la crise politique et à l’instabilité.

Le gouvernement de Front populaire arrive au pouvoir à l’issue des élections législatives de 1936 ,dans un contexte international marqué par de fortes tensions politiques, deux ans après les émeutes du 1934, quelques mois après un gouvernement dirigé par Laval. L’analyse des élections législatives d’avril et mai 1936 permet d’examiner les facteurs ayant conduit à cette victoire. Plusieurs facteurs expliquent la victoire électorale du Front populaire. Les résultats du scrutin permettent d’en mesurer l’ampleur. Les principales causes de cette victoire sont d’ordre politique, économique et social. Parmi les conséquences de ces élections figure une conséquence directe de ces élections, le renforcement de divisions politiques et sociales déjà existantes, au sein de la société française.

Les élections

La campagne

De manière tout à fait factuelle, l’histoire du Front Populaire débute le 1935, lors de manifestations dans lesquelles radicaux, socialistes et communistes prêtent serment : « Nous faisons le serment de rester unis pour défendre la démocratie, pour désarmer et dissoudre les ligues factieuses, pour mettre nos libertés hors d’atteinte du fascisme. Nous jurons de défendre la liberté conquise par le peuple de France, de donner du pain aux travailleurs, du travail à la jeunesse et au monde la grande paix humaine ».

Cette journée du est l’aboutissement de longues tractations commencées à l’initiative des communistes le , lorsque ces derniers signent un pacte d’unité d’action avec les socialistes. En , Thorez lance le mot d’ordre de « rassemblements populaire », comprenant le Parti Radical, dont les fédérations se prononcent en faveur du Rassemblement Populaire dans les premiers mois de 1935. Le voit la publication d’une plate forme commune au PCF et à la SFIO. Les négociations pour le vrai programme s’engagent à trois, avec les radicaux.

Le programme du Front Populaire est publié en . Il y a de profonds désaccords, notamment sur la question des nationalisations, que défend la SFIO, mais que refusent les radicaux pour des raisons de libéralisme économique, ainsi que le PCF pour des raisons idéologiques (les nationalisations n’ont aucun caractère socialiste, au contraire de la planification). Néanmoins le programme fini par être publié : Revendications : Désarmement et dissolution des ligues Abrogation des lois scélérates restreignant la liberté de la presse Organisation d’émissions radiophoniques d’État, permettant une exactitude de l’information et une égalité des organisations politiques à l’antenne. Libertés syndicales pour tous Prolongation de la scolarité obligatoire jusqu’à 14 ans Constitution d’une commission d’enquête parlementaire sur la situation économique, politique, des colonies françaises Maintien et défense de la paix Passer de la paix armée à la paix désarmée Nationalisation des industries de guerre Institution d’un fonds national du chômage Politique keynésienne de relance Soutien des coopératives agricoles

Selon G. Lefranc, il y a eu plus de 90 organisations qui ont participé au Rassemblement Populaire (Ligue des droits de l’homme, Ligue anti-impérialiste, Grand Orient de France, mais aussi Union naturiste de France ( !))

Les résultats

Le taux de participation est de 84 % : C’est le plus fort depuis 1914.

Au premier tour du : Le PCF obtient entre (le Temps) voix et voix (le Populaire), progressant ainsi par rapport à 1932 de 82 à 94 %. Le PCF double presque son score de 1932. Il y a des progrès sensibles dans les régions industrielles, les banlieues ouvrières et la région parisienne. La carte du vote communiste correspond à peu près à celle de la répartition ouvrière. Mais le progrès est visible également en milieu rural (Dordogne, Lot-et-Garonne). Le Parti Radical perd des voix. Avec voix, il est désormais troisième parti du Front Populaire. Ils perdent entre 21,8 % (l’huma) et 23,7 % (le temps) de leurs voix. Le Parti Radical perd des voix non seulement sur sa gauches (voix raflées par la SFIO ou le PCF dans une moins large mesure), mais aussi sur sa droite (dans l’Ouest, le Centre Ouest, la région Rhône Alpes). Les radicaux régressent dans des régions où le PCF et la SFIO ont été actifs (milieux ruraux)? Cause : Le Parti Radical a joué l’ambiguïté : 9 de ses fédérations sont hostiles au Front Populaire. Elles sont souvent classées à droite, et regroupent les votes des inquiets, et pour des endroits ruraux comme le Lot-Et-Garonne, où le vote communiste progresse, c’est la fraction de la paysannerie, inquiète du collectivisme qui vote alors pour les fédérations radicales hostile au Front populaire. La SFIO (entre et ) recule très légèrement par rapport à 1932 (entre 0,45 et 3,91 %). Une partie de ces pertes est due à la dissidence néo-socialiste. C’est vrai dans la Gironde de Marquet et le Var de Renaudel. La SFIO recule également légèrement dans les zones ouvrières, mais gagne des voix en Bretagne (aux dépens de la droite) et dans le Sud-Ouest (aux dépens des radicaux.) USR : Quatrième composante du Front Populaire : voix Autres petites formations : les dissidents de gauche du Parti Radical (PRS-CP), les candidats du Parti frontiste de Bergery, les doriotistes, les communistes indépendants, les socialistes indépendants, les socialistes-communistes. Certaines d'entre elles se regroupent au sein de la Gauche indépendante, groupe parlementaire d'orientation progressiste. À droite : quasi-absence des ligues extrémistes. Mais dans les campagnes, les candidatures agraires fleurissent, à l’initiative du parti Agraire de Fleurant Agricola. Ces petites candidatures relaient l’agitation d’extrême-droite du pays.

Au second tour, il n’y a que 174 élus au premier tour : 424 circonscriptions sont en ballottage. Thorez, Daladier et Severac (SFIO), appellent à « faire bloc sur celui des candidats que le suffrage universel a mis en tête ». Globalement, la droite réussit un meilleur second tour que la gauche : Le PCF passe de 11 à 72 députés, La SFIO passe de 131 à 147 députés, Le Parti Radical de 157 à 106 (perte de 51 sièges.)

Les élections de 1936 montrent une assez faible progression de la gauche dans son ensemble par rapport à 1932. Cependant, les changements sont importants au sein de la gauche elle-même, avec un Parti Communiste qui double pratiquement ses voix, tandis que le Parti Radical semble sur le déclin.

Pourquoi la victoire de la gauche

Les causes politiques et économiques de la victoire de la gauche

Outre les modifications dans la ligne de conduite du PCF, outre la campagne électorale des différents partis, la victoire du front populaire est due d’abord à la conjoncture politique et économique.

Les problèmes économiques (PAIN): La crise économique touche la France dès 1931. La crise touche tous les secteurs de l’économie :

Industrie : indice de la production industrielle en France (base 100 en 1938) : 1929 = 121, 1935 = 94. Cet effondrement de la production a pour effet direct d’engendrer le chômage et le sous-emploi. C’est d’ailleurs avec la crise que le rôle des syndicats va s’accentuer. D’ailleurs, la réunification de la CGT et de la CGTU a lieu à Toulouse en , que la CGT réunifiée participe à l’élaboration du programme du Front Populaire. Agriculture : le froment passe de 153 francs le quintal en 1931 à 74 francs en 1935. De plus, l’agriculture française est touchée par une crise structurelle. Près des trois quarts des exploitations agricoles françaises font moins de 10 hectares. Il s’agit de petits propriétaires, qui attendent beaucoup de la part du Front Populaire. Finances : la France est excédentaire jusqu’en 1930. En 1931 : déficit de 5 milliards. En 1935 : 10 milliards de déficit. Les capitaux commencent à fuir la France à partir de 1935. C’est à partir de ce moment-là que se met en place la politique de déflation du gouvernement Laval (qui était déjà entreprise depuis 1933 par les gouvernements précédents). Ce dernier, à peine arrivé au pouvoir, entend appliquer sans défaillance la déflation afin de parvenir au redressement de la situation. En , il décide une réduction générale des dépenses de l’État de 10 %. C’est-à-dire que le salaire des fonctionnaires baisse de 10 %. On comprend bien que cette mesure a joué un rôle dans la victoire du Front Populaire, dans la mesure où une partie des classes moyennes (les fonctionnaires) ont préféré voter pour l’opposition.

La conjoncture intérieure de la France (LIBERTE) : Si la politique de déflation menée par Pierre Laval en 1935 a pour effet de voir une partie de l’opinion espérer un changement à l’occasion des élections de , le paramètre des ligues et du fascisme est lui aussi à prendre en compte, mais avec modération. La poussée ligueuse du début des années 1930, qui voit son paroxysme dans la soirée du , est sans doute un des éléments qui ont fondé une véritable cohésion des forces de gauche. Bien sûr, le n’est pas l’origine au singulier du Front Populaire, mais c’est un élément à prendre en compte dans la lente maturité du Rassemblement des gauches. Certes, le a provoqué chez les militants de gauche une réaction immédiate face à ce qu’ils concevaient comme une tentative de coup d’État fasciste. Mais il ne faut pas oublier que le , les communistes organisent une manifestation contre la tentative fasciste, mais aussi pour conspuer Daladier, qui sera leur allié un an et demi plus tard. Si le a été pour la SFIO l’occasion de se rendre compte du danger des ligues (il y aura aussi l’attentat manqué contre Léon Blum en ), pour les radicaux, c’est un échec gouvernemental qui sème le trouble chez les militants et qui préfigure l’échec électoral radical d’. Pour le PCF, bien plus que le , c’est le changement de la ligne politique de l’Internationale qui est à l’origine des mutations auxquelles est sujet le Parti dès la fin 1934, et qui conduit à l’alliance du . Le phénomène des ligues est donc à replacer dans le contexte, essentiel mais pas crucial pour comprendre la victoire de la gauche en . Ainsi voit-on que ce qui semble à l’origine du mouvement de Rassemblement populaire, plus que la volonté d’union face à l’adversité, c’est le changement de ligne politique de la part du PCF à partir de 1934. Ces changements suivent ceux qui ont lieu à Moscou, et le Communisme français, auparavant révolutionnaire internationaliste, peut lui aussi prétendre, à l’image de Staline, construire « le socialisme dans un seul pays ». Les élections municipales de sont l’occasion d’apprécier les changements qui s’opèrent dans le comportement électoral : renforcement des droites modérées, affaissement des radicaux, montée des socialistes (qui conquièrent plusieurs grandes villes, comme Marseille, Nantes ou Dijon) et des communistes qui contrôlent plus de 90 municipalités de plus de (au lieu de 38 auparavant). En outre, la conjoncture internationale semble avoir elle aussi joué tant sur la rapidité des modifications de la politique du PCF que sur le moral de la société française

La conjoncture internationale (PAIX): Contexte international particulier, entre réarmement de la Rhénanie et rapprochement avec l’URSS (les amis de l’URSS passent de 7000 à 34000 membres en 1935.)