Marguerite de Saint-Marceaux, née Jourdain le à Louviers et morte le à Paris, veuve du peintre Eugène Baugnies, épouse du sculpteur René de Saint-Marceaux, est une salonnière française.
Biographie
vignette|Journal de Madame de Saint-Marceaux, portrait par Jacques-Émile Blanche. Lucie Frederica Marguerite Jourdain, dite Meg, naît en 1850 dans une famille de drapiers de LouviersActe de naissance , , Louviers, Archives départementales de l'Eure.. Elle reçoit une formation musicale poussée, d'Antoine-François Marmontel, François Seghers et Romain BussineJournal, introduction de Myriam Chimènes, . Sa famille l'empêche d'épouser Camille Saint-Saëns lorsqu'il demande sa main, le compositeur ne paraissant pas un parti assez convenable du fait de sa situation assez bohème. Mais par son demi-frère, le peintre Roger Jourdain, elle est bien introduite dans le milieu des artistes plasticiens et épouse en 1870 un autre peintre, Eugène Baugnies (1841-1891), dont elle aura trois fils, Georges, Jacques et Jean. L'architecte Jules Février achève en 1875 la construction de leur hôtel particulier du 100 boulevard Malesherbes, au cœur de la Plaine MonceauCécile Gastaldo, Qui est Jules Février, l'architecte de l'hôtel Gaillard? (en ligne) sur le site citéco.fr de la Cité de l'Économie.. Par la suite, le fils de Jules, Henri, et son petit-fils Jacques, fréquenteront cet hôtel, situé au milieu d'un îlot où famille et amis ont des logementsau 23 avenue de Villiers, on trouve l'hôtel et l'atelier du futur mari de Meg, René de Saint-Marceaux, puis Jacques Baugnies, au 27 avenue de Villiers, les parents de René, puis Georges Baugnies, au 21 avenue de Villiers, la grande amie Henriette Dumas, veuve d'Alexandre Dumas (fils), au 3 rue de la Terrasse, Jules Février lui-même. Certains des jardins communiquaient..
Maîtrisant bien le piano, dotée d'« une voix chaude et pénétrante » selon Emmanuel Chabrier, la musique est pour Meg, comme l'appellent ses intimes, une vraie passion. Dans son hôtel du boulevard Malesherbes, elle tient un salon musical, aussi ouvert aux peintres et aux écrivains, dont la grande période se situe entre 1880 et 1914. Il s'agit de dîners le vendredi, sans formalisme, les tenues de soirée étant proscrites (les gens du monde sont reçus le jeudi) ; la nourriture y est très soignée : « Je les ai pris par le bec » dit MegJournal . Après le décès de son premier mari, dont elle hérite la fortune, elle épouse en 1892 le sculpteur René de Saint-Marceaux qui adoptera ses trois fils. Elle se met à écrire un journal où elle retrace tous les faits de la vie parisienne, et ce jusqu'en 1927lire en ligne sur Google books. Dans les années 1900, Colette et son mari Willy deviennent des habitués. Colette a laissé une description très vivante du salon Saint-Marceaux :
Cette rencontre entre Colette et Ravel fait partie des événements marquants du salon Saint-Marceaux, puisque ce fut le point de départ d'un projet inscrit dans l'histoire de la musique : L'Enfant et les sortilèges. Il y en a eu beaucoup d'autres comme des auditions privées (parfois des premières auditions) qui ont servi de tremplin à des œuvres dans la promotion desquelles Meg s'est investie. Parmi celles-ci, Pelléas et Mélisande est en place d'honneur. Messager, qui a dirigé la création, en a fait découvrir des extraits à Meg quand il a traîné Debussy chez elle et l'a mis au pianoJournal, p. 26 ; puis au moment des répétitions, il est venu avec la partition sous le bras et l'a jouée devant Meg et Colette : « Il commença de la lire au piano, de la chanter passionnément, d'une voix en zinc rouillé ». Meg, conquise, vient plusieurs fois l'écouter à l'Opéra comique et parle d'un enchantement, d'un chef-d'œuvre absolu, mais remarque que Fauré et Hahn ne l'aiment pasJournal, . Déjà, en , elle avait eu le privilège de la première audition du Prélude à l'après-midi d'un faune, joué au piano par le compositeur. Elle note à ce propos : « Il faut l'orchestrer pour bien juger. Mais telle quelle, la musique est intéressanteJournal, ».
C'est Fauré qui a amené son élève Maurice Ravel chez Meg en 1898. Au début, elle l'appelle « le petit symbolard » car elle sait son attachement pour MallarméMaurice Ravel, l'intégrale, correspondance (1895-1937), édition Manuel Cornejo, . Il devient vite un fidèle du salon, presque jusqu'à la fin, et gratifie Meg de nombreuses auditions privées, dont un mouvement de la Sonatine, une pièce des Miroirs, l'Heure espagnole, Ma mère l'Oye et le Trio en première auditionJournal, . Il lui a dédié une pièce de Shéhérazade. Fauré lui-même, le pilier du salon Saint-Marceaux, a dédié à Meg de nombreuses mélodies et pièces pour piano. Cette dernière, marieuse invétérée, l'a mis à son tableau de chasse en utilisant un procédé des plus singuliers : elle a tiré au sort entre trois noms de jeunes filles commençant par F. C'est le nom de Marie Frémiet qui est sorti du chapeau !
Le second pilier du salon de Meg est André Messager. Il lui a fait découvrir nombre de partitions, à peine imprimées ou encore manuscrites. Il lui a aussi coûté une forte somme quand il la fit rentrer dans la commandite de l'Opéra de Paris à la tête duquel il venait d'être nomméL'Opéra était en 1908 une commandite au capital d'un million cinq cent mille francs. Mais, nous dit Jean-Michel Nectoux, que pouvait-on reprocher à un ami qui fit découvrir pour la première fois la Tétralogie en entier, puis Salomé, et qui ouvrit les portes de l'Opéra aux productions de Serge de Diaghilev, à commencer par Boris Godounov ? Parmi les autres compositeurs qui viennent chez elle on trouve : Isaac Albéniz, Pierre de Bréville, Ernest Chausson, Paul Dukas, Manuel de Falla, Vincent d'Indy, Charles Kœchlin, Giacomo Puccini, Francis Poulenc, Albert Roussel, Gustave Samazeuilh, Florent Schmitt, Camille Saint-Saëns, Déodat de SéveracJournal, notices biographiques, et s.. Les interprètes, instrumentistes ou chanteurs, sont nombreux. On citera surtout les futurs membres du trio Cortot Thibaud Casals, avec une affection particulière de Meg pour Alfred Cortot, qui l'initie à la musique de Wagner. Il l'a même embauchée dans le chœur de Parsifal en 1903Journal, ! Le jeune Pablo Casals est venu chez elle répéter un quatuor avec piano de Fauré un soir de Journal, . Quant à Jacques Thibaud, frais émoulu du Conservatoire et pas encore soliste, il joue chez Meg en 1900, sans se douter qu'il nouera plus tard une relation durable avec ses enfants et petits-enfants. Il a en tout cas le privilège rare d'être rémunéré et Meg note avec humour dans son Journal : Déjà bien présents à l'époque d'Eugène Baugnies, les plasticiens continuent à fréquenter le salon après le remariage de Meg, qui suit de près leurs travaux et leurs expositions. Leur groupe, très peu avant-gardiste, est animé par le demi-frère de Meg, Roger Jourdain. On y trouve Jacques-Émile Blanche, Giovanni Boldini, Carolus-Duran, Georges Clairin, Édouard Detaille, Guillaume Dubufe, Henri Gervex, Paul Landowski, Paul Mathey ou François Pompon. On note toutefois que Meg est visiblement heureuse d'être reçue chez Claude Monet à GivernyJournal, à 310. Meg a également pour amie intime Isabelle HalganJournal, , 186, 197, 206-207, 225, 318, 332, 386, 408-409, 472, 492-493, 525, 559, 561, 603, 609, 615, 650, 658, 667, 722, 755, 778, 792, 801, 842, 886, 1323 et 1354., une élève de Chaplin qui a exposé de nombreux tableaux au Salon entre 1878 et 1905 sous le pseudonyme de « Claudie ». Cependant, la carrière artistique de cette-dernière est déjà en grande partie derrière elle à l'époque (1897-1916) où les deux femmes se fréquentent, et le Journal de Meg n'en fait pas état.
Le troisième groupe est celui des écrivains. On remarque surtout chez eux un fort contingent d'auteurs dramatiques : Édouard Bourdet, Robert de Flers, Abel Hermant, Paul Hervieu, Henri Lavedan, Jules Lemaître et Victorien Sardou. Il est vrai que les sorties théâtrales tiennent une grande place dans la vie de Meg. Il y a encore trois petits groupes : les journalistes et critiques : André Beaunier, Gaston Calmette, Willy, Louis Gillet, Adrien Hébrard, Arthur Meyer, Pierre Lalo, les collectionneurs et conservateurs : Louis Gonse, Jules Maciet, Raymond Kœchlin, Victor Martin Le Roymembre de la famille Lebaudy, il en avait hérité la propriété de Moisson, célèbre pour avoir abrité une base de dirigeables, où Meg allait volontiers le visiter, Pierre Louis Pujaletdirecteur du Louvre, les architectes : Jules Février, Charles Girault, Alfred et Georges Vaudoyer. Hors catégorie, une danseuse américaine révélée à Paris dans le salon de Meg : Isadora Duncan. Par Charles Noufflardneveu de Laure Jourdain, tante de Meg, Jacques Baugnies a fait la connaissance de cette jeune étudiante et l'a amenée chez sa mère. Cette dernière a des doutes et écrit le : « Personne bien étrangère, s'imaginant qu'elle va bouleverser le monde avec ses et quelques gestes trouvés et observés sur des vases étrusquesJournal, p. 233 ». Mais après la soirée du , donnée en présence de Madeleine Lemaire, Massenet, Victorien Sardou, Charles Girault et Antonin Mercié, elle change d'avis : « La petite danseuse américaine exécute des danses de gestes. Beaunier lit des vers. Ravel joue le piano. Ensemble exquis, ensemble de rêve et de poésie. Grand succès pour tous ces jeunes, Jacques en tête organisateur de cette petite fêteJournal, ». Et dans son autobiographie, Isadora Duncan commente : « Le soir de mes débuts arriva. Je dansai devant un groupe de gens si aimables, si enthousiastes, que je fus bouleverséeIsadora Duncan, Ma vie, ». À partir de là, les autres salons se l'arrachent, mais elle restera fidèle à Meg, revenant dans son salon, dansant au mariage de son fils JeanJournal, et lui écrivant des lettres pleines de reconnaissanceJournal, .
Reste une question : quelles relations entretenait-elle avec ses consœurs ? Michel Delahaye constate qu'elle fréquente des salons soucieux d'égaler le sien mais s'y ennuie la plupart du temps. On la voit effectivement échanger des invitations avec la comtesse de Béarn, la duchesse d'Uzès, la baronne de Pierrebourg, la comtesse de Guerne, mais les deux seules salonnières avec lesquelles elle entretient des relations proches sont Madeleine Lemaire et Winnie de Polignac. Madeleine Lemaire, connue pour son activité de peintre, tient un salon couru et est vite devenue une véritable amie pour MegJournal, . Winnie de Polignac est un cas particulier en ce sens qu'elle va chercher l'inspiration chez Meg pour son futur salon, sans doute dès son premier mariage. Son immense fortune aurait pu rendre jalouse Meg, mais cette dernière a mesuré la sincérité de l'amour que Winnie porte à la musique, et les deux femmes sympathisent, jouent à quatre mains, vont ensemble au festival de BayreuthJournal, . Du coup, Meg ne voit aucune objection à ce que Winnie vienne régulièrement chez elle avec son discret mari. La différence est que la princesse de Polignac aura assez de moyens pour rendre pérenne son soutien à la culture.
L'annexe du salon de Paris gauche|vignette|Tombe de René et Meg de Saint-Marceaux à Cuy-Saint-Fiacre.