alt=Danseuses tahitiennes|vignette|Danseuses tahitiennes 'Ori tahiti est une pratique artistique, sociale et culturelle de Tahiti et des îles de la Société. C'est la forme de danse la plus pratiquée dans l'ensemble polynésien, qui incarne l'identité culturelle tahitienne. Cette pratique regroupe les modes d'expression culturels les plus forts et les plus vifs de danse traditionnelle, de musique, d'art oratoire ('ōrero), de chants traditionnels (hīmeme) et de costumes.
Le 9 octobre 2017, le 'Ori, pratique artistique, sociale et culturelle de Tahiti et des îles de la Société est soumise au Comité du patrimoine ethnologique et immatériel (CPEI) pour l'évaluation de son inclusion dans l'inventaire national français du patrimoine culturel immatériel. Ainsi, cette pratique est incluse dans l'inventaire du patrimoine culturel immatériel en France depuis le .
Spécificités
Définition Le terme 'ori tahiti se traduit littéralement par « danse ('ori) tahitienne (tahiti) ». En ce sens, il est indissociable de son origine, de son lien au sol et de la charge affective accordée à l'enracinement culturel dans l'espace insulaire des îles de la Société.
En substance, le 'ori désigne une forme d'expression collective reposant sur une technique de danse traditionnelle. Il met en exergue une distinction des genres (hommes/femmes), d'une part, et une dissociation du corps, d'autre part, qui se traduit par un marquage du rythme par le bas du corps et par l'interprétation d'un thème culturel par le haut du corps selon une esthétique propre à Tahiti.
L'usage d'instruments traditionnels et de la langue tahitienne soutiennent une gestuelle rapportant les coutumes, les légendes ou les mythes et confortent le lien étroit existant entre le Polynésien et son univers. Les danseurs portent des costumes spécifiques constitués d'éléments issus de l'environnement naturel, dont l'agencement valorise les mouvements caractéristiques du 'ori. Les performances dansées s'articulent autour de chorégraphies concertées nécessitant de nombreuses répétitions. Les représentations sont organisées en des circonstances fixées à l'avance. Elles apparaissent comme « le complément naturel de la plupart des manifestations collectives ».
Enfin, le terme générique de 'ori tahiti se décline en cinq types de danses, dont chaque genre, que l'on peut considérer comme traditionnel, a son nom propre : 'ōte'a, 'aparima, hivināu, pā'ō'ā et pāta'uta'u.
Le 'ori tahiti est également connu et désigné, plus trivialement, sous le nom de tāmūrē, une déclinaison populaire et ludique de la danse.
Composantes de la danse tahitienne La dualité corporelle bas du corps/haut du corps Les pieds et les balancements des hanches produisent le rythme de base ; la danse acquiert sa signification par les gestes des bras qui racontent une histoire. Chaque geste correspond à l'expression d'un mot, d'une action ou d'un concept. Le thème de la chorégraphie ou les paroles du chant étant d'une importance capitale, les danses se concentrent sur les bras et le buste. Son expression donne lieu à l'élaboration d'un « langage » poétique se renouvelant au gré des textes rédigés, véritables supports des créations chorégraphiques. La gestuelle est tout aussi complexe que subtile. Loin de relever du mime, elle permet de dire l'indicible, de transcender les écrits.
Dichotomie entre les mouvements féminins et masculins
Mouvements des femmes La danse, dans sa version féminine, se caractérise par un maintien du dos et du buste qui libère la mobilité du bassin. Ce dernier est actionné par la force motrice des pieds, ce qui se traduit par un jeu de jambes souple, renforcé par la flexion alternée des genoux. En outre, le transfert du poids du corps, selon la jambe d'appui, permet à la danseuse de prendre assise dans le sol et d'exécuter ses pas. Enfin, le ventre fait l'objet d'un travail minutieux, qui oscille entre contraction et relâchement musculaire. L'action du bassin s'en trouve accentuée, avec des variations dans l'ampleur des rotations ou des balancements ainsi que dans la rapidité d'exécution. En soi, les mouvements du bas du corps n'ont pas de significations précises et relèvent de la performance ou de la synchronisation rythmique.
Le haut du corps se distingue par la dissociation des bras. Les membres supérieurs se meuvent avec fluidité. Chaque articulation est développée partant du frottement du pouce contre l'index, à l'ondulation générale des autres doigts et du poignet. Les coudes se plient et se déplient, ajoutant encore aux possibilités de la gestuelle. Ce registre peut encore être affiné grâce à l'accompagnement subtil de la tête, qui suit ou s'oppose aux gestes, et à l'expression du visage et des yeux.
L'inventaire dressé en 2017 par le Conservatoire artistique de la Polynésie française - Te Fare Upa Rau, recense les pas suivants :
Tā'iri tāmau Tā'iri toma Fa'arapu 'Afata 'Amaha Fa'ahe'e Fa'arori (fa'a'ohu) Fa'arūrū Ha'amenemene Haere tīfene Horo Ne'e 'ānimara Ne'e pārahi Nu'u Nu'u fa'atere Nu'u tīfene Nu'u te'i Ope 'Ori 'ōpū 'Ōtamu Pa'ipa'i Peipei Tāhapehape Tārou Te'i Toro Tōtoro Tua-ne'e Tūmami ('ami/'ami'ami/fa'a'ami'ami) 'Uī Varu Vehe
Mouvements des hommes Les chorégraphies des hommes exaltent la force physique et la combativité. Sauts, frappes, postures ouvertes et endurance dans les positions fléchies renforcent l'imagerie de la virilité. On retrouve la dissociation entre les membres inférieurs et supérieurs. L'esthétisme de la gestuelle diffère cependant des danseuses et reste fidèle à une expression de la masculinité et donc moins fluide, peu axée sur l'ondulation des bras. Parfois, quelques mouvements de bassin interviennent au cours d'une chorégraphie, mais ils accompagnent des prestations à vocation parodique ou suggestive.
Le même inventaire Te Fare Upa Rau recense les pas suivants :
Pā'oti 'Amaha Fa'ahe'e Haere pārahi Haere tīfene Horo Hūpapi (tātu'e) Ne'e 'ānimara Ne'e pārahi Nu'u 'Ōpapa 'Ori 'ōpū 'Ōu'a ha'ape'e tūf etu 'Ōu'a 'ōfati 'Ōu'a pātia Pātia Taparuru Tōtoro Tua-ne'e Tu'e Tūmami ('ami) Tūtāperepere (peretete) Tūte'i Ueue 'Uī Vehe
Représentations Un spectacle se structure autour d'un thème à partir duquel se construit la chorégraphie scénique.
Deux catégories peuvent être distinguées : les thèmes qui relatent les événements historiques, font l'éloge d'un site naturel ou culturel ou racontent les mythes et les légendes, puisant aux sources de la tradition orale et contribuant ainsi à sa perpétuation. Le mouvement dansé replace artiste et spectateur dans un contexte « traditionnel ». L'espace scénique permet de réactiver et de retraduire en gestes une tradition orale figée dans les mémoires. La thématique est enracinée dans le patrimoine polynésien : c'est le retour aux sources, référence d'une reconstruction identitaire. Dans cette catégorie, l'élaboration d'une prestation exige la lecture d'ouvrages, la recherche de personnes-sources et la visite de lieux chargés symboliquement. les thèmes abstraits, qui, par essence, ne puisent pas dans la tradition orale et recouvrent tous les sujets non compris dans la première catégorie. Ils traitent de faits de société, abordent une idée, un concept matière à une réflexion contemporaine (par exemple, la tradition, sa perte et sa nécessité) ou s'appuient sur une fiction.
Repères historiques La danse est une composante essentielle de la culture tahitienne. Le mot tahitien ori est issu du proto-polynésien koli qui a le sens reconstruit de « danser, se réjouir, être heureux ». Le proto-polynésien, langue-mère à l'origine des 37 langues polynésiennes contemporaines du Pacifique, est daté d'environ -3000 ans, ce qui témoigne de l'ancienneté du mot ori du tahitien, et sans doute de la pratique associée.
Les plus anciens témoignages écrits sont ceux des navigateurs européens. Le journal de James Cook et les gravures de John Webber, notamment, permettent d'avoir un aperçu de son importance à Tahiti au . Les danses sont alors « nombreuses et diversifiées », comme le rapporte le missionnaire William Ellis. En tout, les explorateurs européens en ont répertorié dix-sept.
Certaines sont réservées aux femmes, d'autres aux hommes, d'autres enfin sont mixtes. Ces danses ont des caractéristiques communes : pratiquées au rythme des tambours et de la flûte nasale, elles font beaucoup intervenir les hanches, les gestes de la main et les pas sont codifiés. Les observateurs étrangers parlent souvent d'un rythme qui s'intensifie au fil de la représentation.
Si les danses sont source de plaisir, elles ne se réduisent pas à un divertissement, elles participent aux rituels, rythment les principales étapes de la vie (naissance, mariage, funérailles), et accompagnent les cérémonies marquant le début, l'apogée et la fin de la saison des récoltes. Ce sont parfois des saynètes satiriques. Elles ont aussi une fonction politique : c'est un moyen de sceller la paix, de célébrer une victoire, ou encore d'honorer la venue d'autres chefs. Selon l'importance de l'événement, les costumes peuvent être très élaborés : on évoque des couronnes de cheveux tressés, des étoffes végétales (tapa), et des pendentifs de plumes.
En plus de ces danses pratiquées par l'ensemble de la population, des spectacles sont donnés par les 'Ari'oi, une confrérie de baladins, comprenant huit classes et dans laquelle on était admis après une sorte de noviciat. Leurs cérémonies prenaient leur origine dans des légendes concernant le dieu 'Oro. Des tatouages étaient la marque distinctive de chaque classe. Les deux sexes étaient admis dans la confrérie, mais on n'acceptait que des gens sans enfants. Les 'Ari'oi se déplaçaient d'îles en îles où ils donnaient des spectacles nocturnes. Ces fêtes étaient l'occasion de repas pantagruéliques qui laissaient souvent les îles démunies de ressources pendant plusieurs mois.
Très peu de temps après la conversion au christianisme, cette confrérie fut abolie.
Complexe et diversifiée, la danse tahitienne est alors souvent réduite à son caractère sexuel par les observateurs étrangers. Les premiers missionnaires protestants arrivés à Tahiti en 1797 cherchent rapidement à faire disparaître toute manifestation païenne, notamment la danse tahitienne.
Accusés de « troubler ce séjour » et de faire « croître le mal sur cette terre », « la danse et la musique ou chants inconvenants, tels que ceux qui accompagnent les danses », sont interdits en 1842 par la reine Pōmare IV dans le code Tahitien pour cause « d'indécence et de débauches ». Il est précisé que les danseurs et ceux qui se rassemblent pour les regarder danser risquent une amende de 50 brasses de travail par individu et 10 brasses d'étoffe à confectionner pour les femmes.
Après la restauration du protectorat français (1845), le gouverneur Armand Joseph Bruat décide de revenir sur ces interdictions pour s'attirer les faveurs de la population. Celle-ci accueille avec bonheur cet arrêt, comme on peut le lire dans un article de L'Océanie française de 1845 : « Il y a trois semaines que la jeunesse indienne de Papeete et des districts environnants a commencé ses manifestations de joie à propos de la loi qui autorise enfin les danses du pays. » Mais cette réintroduction des danses est très encadrée : « À huit heures du soir, toutes les upaupa (divertissements) devront finir. » Rapidement, les autorités restreignent encore davantage la pratique de la danse : elle n'est permise que dans certains lieux, le mardi et le jeudi uniquement. En outre, dès 1848, certaines danses jugées indécentes, dont celle appelée 'upa'upa, sont de nouveau interdites.