L'anthropologie anarchiste, ou anthropologie libertaire, est un champ de recherches anthropologiques qui étudie les institutions, les pratiques et les rapports de pouvoir politiques anti-autoritaires.

Comme l'anthropologie, l'anthropologie anarchiste étudie l'être humain et les groupes humains. Comme l'anthropologie politique, l'anthropologie anarchiste étudie les formations et les transformations politiques des sociétés humaines. Cependant, l'anthropologie anarchiste s'intéresse spécifiquement aux sociétés qui ont constitué des mécanismes de résistance au pouvoir, à des sociétés qui se sont employées à limiter le risque de voir apparaître des institutions autoritaires et des rapports de domination.

Apparue de façon informelle au milieu du dans les travaux de Stanley Diamond, Marshall Sahlins, Pierre Clastres et James C. Scott (par exemple) ; l'anthropologie anarchiste est formellement établie par David Graeber au tournant des années .

Le champ de recherche : objets et objectifs Une anthropologie des anarchies L'anthropologie anarchiste regroupe un ensemble de recherches et de théories anthropologiques qui, d'une part, tissent des liens avec les thèses anarchistes et qui, d'autre part, mettent en œuvre des principes explicatifs relevant de la pensée anti-autoritaire : à savoir des approches théoriques et des choix d’objets qui s’attachent . En outre, ces peuvent aussi se constituer comme .

Pour Irène Pereira il faut distinguer l'anthropologie anarchiste de l'anthropologie politique. Selon elle, cette dernière ne s’intéresse qu'à certaines expérimentées par certaines sociétés : chefferie, féodalité, État, … ; tandis que l’anthropologie anarchiste s’intéresse . En effet, d'après Éric Aeschimann, l'anthropologie anarchiste est le seul courant de pensée qui prenne au sérieux l'idée que l'humanité pourrait se passer de l'État.

vignette|alt=Photographie de temples précolombiens envahis par la végétation|Temple d'une civilisation précolombienne maya (site de Kabah) émergeant de la végétation.

Jean-Paul Demoule apporte une précision supplémentaire : l'objet d'étude de l'anthropologie anarchiste n'est pas tant , mais . Ainsi, après avoir repéré un ou plusieurs phénomènes d'opposition au pouvoir dans une société, l'anthropologie anarchiste étudie les dynamiques sociales et historiques qui permettent à ces oppositions de perdurer et de contrer l'apparition de l'État.

Pour David Graeber la notion même d’ doit permettre de combattre .

Autrement, d'après Andrew Robinson et Simon Tormey l'anthropologie anarchiste vise des objectifs pratiques : par le développement d'outils critiques, ce courant veut participer aux alternatives idéologiques ; par le développement de procédures anti-étatiques, ce courant veut soutenir les alternatives sociales ; par le développement des recherches sur les sociétés autres, ce courant veut favoriser la réflexivité et les échanges conceptuels ; enfin, par le développement de la solidarité, ce courant veut étendre les luttes pour l'autonomie.

Histoire Les devanciers Née au , l'anthropologie anarchiste possède quelques devanciers qui partagent son intérêt pour des sociétés dont les organisations sociales et politiques diffèrent des sociétés à État.

vignette|alt=Photographie des berges du Lac Hope en Australie|Berges du Lac Hope (Shire de Dundas) dans l'Australie-Méridionale.

Parmi ces devanciers figurent les frères Élie Reclus (ethnologue) et Élisée Reclus (géographe), Léon Metchnikoff (géographe) ainsi que le penseur libertaire Pierre Kropotkine. Pour ceux-ci, les sociétés des peuples premiers apparaissent comme .

Parmi les anthropologues, Marcel Mauss et Alfred Radcliffe-Brown sont considérés comme de véritables précurseurs de l'anthropologie anarchiste. Pour David Graeber, Mauss exerça une forte influence « Le second, surnommé car il admirait Kropotkine, influença l'anthropologie anarchiste par ses enquêtes chez les groupes sans États des îles Andaman et chez les aborigènes d'Australie (où il étudie comment des sociétés se gouvernent elles-mêmes par l'institution d'un système de sanctions), ainsi que par ses travaux sur les sociétés segmentaires (où il étudie des systèmes politiques sans autorité politique centralisée).

Les initiateurs et leurs épigones La naissance de l'anthropologie anarchiste peut être située autour des années 1970, alors que se déroulent différents évènements anti-impérialistes de par le monde.

vignette|alt=Photographie d'une montagne sacré du peuple amérindien Yanomami|Pic sacré Yanomami, situé sur la terre indigène Maturacá (qui s'étend de part et d'autre de la frontière séparant le Brésil du Venezuela).

Jean-Paul Demoule discerne deux générations d'anthropologues anarchistes. La première génération est composée des auteurs suivants : Stanley Diamond, Harold Barclay, Marshall Sahlins, Pierre Clastres, Christian Sigrist, Brian Morris, James C. Scott et Charles Macdonald. Plus jeune, la seconde génération se compose d'Alberto Giovanni Biuso, de David Graeber et David Wengrow, Alfredo González-Ruibal et Peter Gelderloos. Irène Pereira remarque que les auteurs de ce courant n’ont pas tous employé l'expression pour qualifier leurs travaux.

Courant plutôt informel au , ébauché dans les travaux d'auteurs qui se situent en marge des différents courants de l'anthropologie (structuralisme, fonctionnalisme, etc.) ; c'est le livre de Graeber intitulé Pour une anthropologie anarchiste qui assoit définitivement ce champ de recherches. Pereira et Éric Aeschimann considèrent que les ayant le plus d'influence actuellement sont Clastres, Scott et Graeber.

Recherches Organisations sociales L'anthropologie anarchiste interroge les différents modes d'organisation sociale et de pouvoir politique.

Dans son ouvrage La Société contre l'État, Pierre Clastres soutient que Par ailleurs, il soutient également que

vignette|alt=Photographie du fleuve Nam Ou situé au Laos|Le fleuve Nam Ou vu depuis Phanoi à Muang Ngoi Neua (Laos).

Dans ses travaux, James C. Scott s'intéresse aux populations (tribus, paysans, communautés subalternes, etc.) qui fuient l'État. Ainsi, dans Zomia ou l'Art de ne pas être gouverné il étudie le développement de l’État , à savoir : et De la sorte, il met au jour Dans Homo domesticus Scott soutient que l'avènement de l’État n'a rien d'inéluctable ; aussi, il suggère que la vie hors des États et : le temps de travail était plus court, les ressources naturelles étaient plus abondantes, les maladies liées à une trop forte proximité entre humains et animaux domestiques étaient plus rares. Enfin, Scott rappelle que l'État est un , pour autant c'est une et non l'.

David Graeber s'intéresse lui aussi aux populations qui s'établissent en dehors de l'État. En tant que spécialiste de vivant à Madagascar, Graeber considère que celles-ci constituent

Dominations L'anthropologie anarchiste questionne les différentes formes de domination. Outre la politique, la domination peut s'exercer dans diverses dimensions de l'existence humaine : l'économie ou la dette par exemple.

vignette|alt=Photographie d'un bouli (une réserve d'eau) situé au Burkina Faso|Bouli de Bogonam-Mossi (Burkina Faso).

Marshall Sahlins s'est intéressé à l’économie de différentes sociétés de peuples premiers. Alors que la pensée économique classique affirme que ces sociétés ont une économie de subsistance, Sahlins soutient au contraire que ces sociétés cantonnent et réduisent volontairement le temps consacré aux activités économiques :

David Graeber s’est attaqué à ce qu’il décrit comme : la dette. Originellement reliée aux dieux, envers lesquels l'être humain est en dette ; cette institution sociale qu'est la dette fut réinvestie par l'État qui, se substituant aux dieux, réclame des taxes et instaure la conscription.

Critiques L'anthropologie anarchiste n'est pas exempte de critiques : quand certaines, sur un plan épistémologique, interrogent la coïncidence d'une pratique scientifique avec un positionnement politique et moral ; d'autres critiques, sur un plan méthodologique, concentrent leurs objections sur les biais théoriques et l'utilisation des données ethnographiques.

D'abord, à l'instar de Stephen Nugent, un spectre de critiques proteste contre l'association des principes moraux et politiques anarchistes à une pratique scientifique universitaire, car il ressort de cette association une tension (voire une opposition) entre une revendication subjective (l'anarchisme) et une prétention objective (l'anthropologie) ; autrement dit : l'objectivité des résultats d'une discipline académique est faussée par la subjectivité du chercheur.

vignette|alt=Photographie d'une vallée où se trouvent des rizières|Vue sur des rizières près de Betafo (Madagascar).

Quant au plan méthodologique, les critiques se déploient sur deux versants. Premier versant critique : selon Holly High les auteurs de ce courant ont tendance à (re)trouver sur leurs terrains d'études les (tels que : ) habituellement attribués , à savoir les communautés anarchistes. En d'autres termes : si ce courant de recherche trouve des mécanismes de résistance au pouvoir politique dans les sociétés étudiées, c'est parce qu'il ne cherche que ce type de mécanismes sociaux. Bernard Traimond s'oppose à ces critiques car, selon lui, les de ces anthropologues .

Second versant critique : les auteurs de ce courant avancent des thèses qui perdent de leur consistance Pour le dire autrement : les thèses (à portée générale) défendues par l'anthropologie anarchiste sont réfutées par la variété et la dynamique des données ethnographiques des différents terrains convoqués. Jean-Paul Demoule conteste ces critiques car, selon lui, cette anthropologie anarchique est

Enfin d'autres critiques, comme celle de Frederick Schulze, estiment que l' de ces recherches anthropologiques sert plutôt d' et de cri de ralliement à .

Annexe : le courant

Des anthropologues

Des ouvrages Stanley Diamond :

Harold Barclay :

Marshall Sahlins :

Pierre Clastres :

Christian Sigrist :

Brian Morris :

James C. Scott :

Charles Macdonald :

Macdonald, L’autorité sans le pouvoir : anthropologie critique, perspectives libertaires, Academia, coll. « Anthropologie prospective », 2024, 324pp, présentation éditeur. Alberto Giovanni Biuso :

David Graeber :

Alfredo González-Ruibal :

Peter Gelderloos :

Notes et références Notes

Renvois aux écrits des anthropologues anarchistes

Références

Bibliographie

Articles

Revues

Ouvrages et thèses

Documentation complémentaire

Jean Bastien, David Graeber, une anthropologie des possibles, Nonfiction, 17 juin 2026, lire en ligne.

Voir aussi Articles connexes Anthropologie - Anthropologie sociale - Société non-étatique primitive - Liste des courants de l'anthropologie Jean Rouch (1917-2004) - Marcel Mauss (1872-1950) - Ruwen Ogien (1947-2017) - Arturo Escobar (1951-) Pierre Clastres (1934-1977) Ernest Gellner (1925-1995) Marshall Sahlins (1930-2021) Charles Macdonald (1944-) David Graeber (1961-2020) David Wengrow (1972-) Communauté libertaire - Libertaire - Histoire de l'anarchisme Subalternité, Hégémonie, Hégémonie culturelle, Contrehégémonie, Études postcoloniales Zomia Peuples : Calusa, Tequesta, Hadza, ǃKung Sites : Poverty Point, Sannai Maruyama,

Liens externes Centre International de Recherches sur l'Anarchisme (Lausanne) : Anarquismo y antropología / Beltrán ROCA MARTÍNEZ / Madrid, España, La Malatesta (2008)

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