Laffaire des écoutes de lÉlysée est une affaire française d'écoutes téléphoniques illégales qui s'est déroulée de 1983 à 1986 sous le premier septennat de François Mitterrand.
Elle s'est terminée par le jugement du du tribunal correctionnel de Paris, avec la condamnation de sept anciens collaborateurs du président de la République, François Mitterrand, décédé en 1996.
Contexte Origines À la fin du premier trimestre de l'année 1982, au lendemain de l'attentat de la rue des Rosiers, les proches du président Mitterrand, François de Grossouvre et Charles Hernu, approchent le directeur de la Direction générale de la Sécurité extérieure (DGSE), Pierre Marion, pour qu'il mette au service de l’Élysée les technologies d'interception de communications de la DGSE. Considérant que l'espionnage de citoyens français sur le territoire national ne relève pas des compétences de son service, Marion refuse..
À la même époque, le président s'inquiète de la sécurité de sa fille cachée, Mazarine Pingeot, car il pense que le journaliste Jean-Edern Hallier, l'auteur d'un brûlot non-publié révélant son existence, est en relation avec des groupes terroristes susceptibles de la kidnapper pour faire pression sur lui.. Marion refuse que la DGSE s'occupe de la sécurité de Mazarine, considérant que ce rôle n'est pas dans la mission du service.
Prenant acte de ces deux refus, François Mitterrand crée une cellule de sécurité ad hoc à l'Élysée dirigée par Christian Prouteau, qui est installée au 2, rue de l'Élysée. Le président obtient d'Hernu de transférer à l’Élysée d'interceptions téléphoniques prélevées sur le contingent de la DGSE. La cellule repose essentiellement sur deux ordinateurs PCXT de la marque IBM, reliés à une imprimante Epson pour l'un et une imprimante IBM 4201 pour l'autre ; environ sont mobilisés. Deux logiciels sont utilisés : « » et « ». Le premier de ces deux logiciels permet de créer des fiches d'écoutes, chaque fiche étant d'un maximum de , et comportant des rubriques, des mots-clés, et la retranscription des conversations. La cellule reçoit l'ordre d'écouter différentes personnes, dont des citoyens français, pour parer à toute attaque terroriste et à toute tentative d'enlèvement ou de chantage dans la famille du président.
La répartition des tâches est ainsi définie : Jean-Louis Esquivié gère la banque de données de la cellule, Pierre-Yves Gilleron est chargé de l'exploitation du renseignement, et Pierre-Yves Guézou, de la gestion au jour le jour des écoutes.
Ce ne furent pas les premières écoutes téléphoniques effectuées par les services de la République. Ainsi, Constantin Melnik, qui coordonna les services secrets entre 1959 et 1962 confirma que durant la guerre d'Algérie, des écoutes téléphoniques étaient déjà pratiquées..
Toute écoute téléphonique n'est cependant pas illégale. Les deux tiers de ces écoutes sont faites à la demande de la direction de la Surveillance du territoire (DST) et des Renseignements généraux (RG), dans des conditions qui ont par la suite été plus sévèrement encadrées juridiquement, essentiellement dans le cadre d'activités d'espionnage, de contre-espionnage ou de lutte contre le terrorisme. En 2007, la France dispose à l'UCLAT (Unité de coordination de la lutte antiterroriste), d'un système d'écoute pouvant traiter par an La police française déploie ses grandes oreilles, ..
La cellule antiterroriste de l'Élysée est mise en demi-sommeil pendant la première cohabitation et est dissoute en 1988.
Personnalités écoutées La cellule de l'Élysée est mise en place avec l'objectif double de lutter contre le terrorisme, et de protéger le président de tentatives de chantage. Jean-Edern Hallier se retrouve ainsi mis sur écoute : il avait annoncé en la publication d'un brûlot intitulé L'Honneur perdu de François Mitterrand, lequel au départ devait d'ailleurs s'appeler Mitterrand et Mazarine, dans lequel il révélait l’existence de Mazarine Pingeot, la fille naturelle, cachée à l’époque, du président. L'écoute aurait permis à la cellule d'être mise au courant des dates de publication des livres, et aurait envoyé des agents les récupérer afin de les détruire..
Le président Mitterrand confie à Roland Dumas . Répondant que ce n'est pas de son niveau de s'occuper de ces choses-là, le président répond : ..
Christian Prouteau essaie également de détecter des taupes ou des menaces potentielles dans l'entourage-même du président. Il en est ainsi d'un couple d'amis d'Anne Pingeot, régulièrement invité à passer la fin de semaine à Souzy-la-Briche chez la famille, qui intrigue le groupe de sécurité du président par ses propos peu amènes sur Mitterrand et un comportement sans gêne. Le branchement du couple dure peu de temps, car la cellule se rend compte que ces « amis » sont simplement indélicats, et ne sont en rien une menace..
L'avocat Antoine Comte fait partie des écoutés car bien que la cellule n'avait rien de concret contre lui, elle s'intéressait à ses voyages à Beyrouth, en Irlande et à ses clients, parmi lesquels Anis Naccache et les militants du groupe terroriste Action directe.
Des personnalités de la culture sont mises sur écoute. Ainsi les écrivains Jean-Pierre Thiollet« Jean-Edern Hallier mord encore », entretien avec Jean-Pierre Thiollet par Sébastien Bataille, Causeur, .. et Paul-Loup Sulitzer., le réalisateur Jean-Pierre Rassam, de même que sa compagne Carole Bouquet. Selon les auteurs de La Décennie Mitterrand, ce n'était pas Bouquet elle-même qui était écoutée, mais l'un de ses amis de l'époque, du fait de ses relations avec le Proche-Orient. Prouteau justifie l'espionnage de Rassam car il avait des liens avec Mouammar Kadhafi mais assure que l'actrice ne fut plus écoutée après la mort de son mari en 1985Affaires sensibles du 13 décembre 2021.
Le journaliste Edwy Plenel, ancien directeur de la rédaction du quotidien du Monde, fut écouté à partir de 1985. Selon le dossier d’accusation, Edwy Plenel aurait été une cible des écoutes parce que le président avait demandé à la cellule de découvrir qui avait informé le journaliste des dessous de l'affaire Farewell, diplomate soviétique qui avait livré d'importants secrets à la DST. La cellule de l'Élysée soupçonnait alors le patron de la DST, Yves Bonnet, d'avoir joué un jeu peu clair avec les services de renseignement américains et Plenel d'avoir été l'instrument de cette opération. Plenel reste écouté, ce qui permet à la cellule d'en apprendre beaucoup sur la manière dont l'affaire du , quelques mois plus tard, vient à être révélée au grand public.
Ont également été mis sur écoute les journalistes Hervé Brusini, Jacques Merlino, Michel Cardoze et Jean-Marie Bourget pour, selon Prouteau, traquer les auteurs de fuites dans l'affaire .. ; ou encore le gendarme Jean-Michel Beau.
À quelques rares exceptions près, le personnel politique n'a pas été mis sur écoute. Il est cependant arrivé que les conversations de certains députés ou ministres soient écoutées lors de communications émises par des personnes écoutées. Des conseillers en marge du personnel politique de premier plan, comme Joël Galipapa (à partir du ), proche de Charles Pasqua, François Froment-Meurice, secrétaire général adjoint du Centre des démocrates sociaux, ont été écoutés.
Les avocats Jacques Vergès et Francis Szpiner ont été écoutés.
Près de concernant , dont 7 pour des raisons qui ont été jugées illégales, ont été enregistrées entre et . Les écoutes, que les initiés appellent les « bretelles du président », ont cessé en 1986. Elles ont directement concerné plus d'un millier de personnesJugement du tribunal correctionnel de Paris, .. Selon Pierre Favier et Michel Martin-Roland, les archives de l'Élysée montrent que 10 à 12 % des interceptions ne sont pas justifiables par les intérêts de sécurité nationale, de contre-terrorisme ou de contre-espionnage, mais ce sont ces 12 % qui ont été révélées en premier.
Médiatisation
Révélations par National Hebdo et le Canard Enchaîné La première mention de l'affaire dans la presse est faite dans le journal National Hebdo (proche du Front National) en . Puis Paul Barril (adjoint de Christian Prouteau qui dirigea la cellule antiterroriste de l'Élysée) évoque l'affaire, dans le du Canard enchaîné, du , qui titre : « Les grands travaux du Président – L'Élysée branché sur le tout à l'écoute ».
Amplification par Libération C'est le quotidien Libération qui lui donne une plus grande publicité en publiant dans son numéro du un article d'Alain Léauthier reprenant un compte-rendu d'écoutes téléphoniques illégales, commanditées par la cellule de sécurité. La révélation des écoutes d'un journaliste du quotidien du Monde, Edwy Plenel, conduit ce dernier à déposer plainte avec constitution de partie civile le . Le Parquet ouvre alors une information contre X pour atteinte à la vie privée, attentat à la liberté ou à la Constitution. Il désigne le juge Jean-Paul Valat pour mener l'enquête..
Réaction de François Mitterrand Un seul entretien avec François Mitterrand aborde l'affaire des écoutes. Le , au tout début de la seconde cohabitation, deux journalistes belges de la RTBF, Jean-François Bastin et Hugues Le Paige, interviewent le président après l'avoir suivi plus d'un mois. L'affaire des écoutes est abordée à plusieurs reprises, ainsi que la remise de la Légion d'honneur à Christian Prouteau un mois plus tôt. Mitterrand nie avoir organisé un système d'écoute à l'Élysée et assure ne pas en avoir , mais est offusqué par ces questions dérangeantes et fait interrompre l'entretien, se déclarant outré par Transcription sur Wikiquote.Secrets d'actualité, émission du 14 novembre 2004.Documentaires Le prince et son image de Hugues Le Paige et François Mitterrand, que reste-t-il de nos amours ? de William Karel.. Selon Le Paige, l'Élysée ne fit aucune pression pour ne pas diffuser l'interview.
Édouard Balladur raconte, dans Le pouvoir ne se partage pas, que le président Mitterrand lui justifie les écoutes, au début de l'année 1995, pour des raisons liées au contre-terrorisme. Le président aurait dit : . Il aurait toutefois admis que si c'était à refaire, il ne le referait pas.
Le , les policiers de la DST pénètrent dans le box de garage de Plaisir (Yvelines) où Christian Prouteau conserve ses archives. Ils remettent au juge Jean-Paul Valat chargé de l'instruction une malle contenant les registres et transcriptions des écoutes illégales, dont certains sont paraphées d'un « Vu » par Mitterrand, prouvant ainsi l'implication directe du président Mitterrand dans les écoutes..
Procès Premier jugement Il a fallu près de vingt ans pour que l'affaire soit jugée. Cela est dû en premier lieu au fait que les révélations, en grande partie anonymes, ont été tardives. Ensuite, le juge instructeur, Jean-Paul Valat s’est heurté pendant longtemps au secret défense. C’est seulement en que la Commission consultative du secret de la défense nationale a donné un avis favorable à une déclassification partielle du dossier. Enfin, bien qu’il ait bouclé son dossier en 2000, il a dû attendre quatre ans pour que le procès soit ouvert.
Le procès de l'affaire s'ouvre le devant la du tribunal correctionnel de Paris. Dans son jugement du , il expose les motivations de sa décision judiciaire.
Le tribunal relève ainsi que le président François Mitterrand s'est montré soucieux de protéger divers éléments de sa vie personnelle, notamment l'existence de sa fille naturelle Mazarine Pingeot. Selon le tribunal, François Mitterrand a été « l'inspirateur et le décideur de l'essentiel ». Le dossier montre que le président a ordonné lui-même certaines écoutes et a laissé faire pour d'autres. Un journaliste indique qu'une éventuelle action publique contre Mitterrand aurait été compliquée car les écoutes étaient organisées dans le cadre de ses fonctions, le chef de l'État étant couvert par l'immunité présidentielleInterview de Michel Revol pour Le Point du 13 mars 2014..