Les ligatures de l'alphabet arabe sont les variations que les lettres et groupes de lettres de ce système d'écriture peuvent subir régulièrement, en fonction des lettres qui les entourent dans l'écriture.

L'écriture arabe s'est historiquement développée sous la forme d'une cursive, dont les lettres étaient la plupart du temps liées. De ce fait, et contrairement au cas des alphabets occidentaux, les lettres d'un texte ne sont généralement pas rendues par des glyphes séparés et invariables, mais sont en règle générale liées ; et le glyphe qui les représente peut alors dépendre très fortement du contexte.

Liaisons et formes de lettres

Les lettres de l'alphabet arabe peuvent prendre quatre formes souvent différentes, suivant qu'elles sont isolées, liées à celle qui précède, à celle qui suit, ou aux deux.

Dans l'écriture arabe, deux lettres liées le sont par une liaison généralement horizontale, la « Kashida ». (), laquelle peut être plus ou moins allongée en fonction des besoins de la justification. De ce point de vue, il n'est pas tout à fait correct de décrire l'écriture arabe comme simplement formée de lettres qui peuvent être liées ou pas : entre deux lettres d'un mot il y a toujours un trait inter-lettre, cette « Kashida », qui peut être absente lorsque la première lettre ne se lie pas à la suivante, ou que la seconde lettre ne se lie pas à la précédente ; mais qui doit être tracée sinon.

À l'origine, l'alphabet arabe n'avait pas de telles variantes, qui sont nées des déformations impliquées par la graphie cursive, laquelle procède par des adaptations liées à la nécessité de ne pas lever le calame pour ne pas interrompre le trait. De simples variantes non pertinentes, les allographes ont ensuite acquis le statut de formes normées et obligatoires. On peut illustrer cela par le tracé d'une lettre, hāʾ (l'arabe se lit de droite à gauche).

Le processus ayant mené à la différenciation des allographes est ici très clair et dépend entièrement de la nécessité de ne pas lever le calame : la forme fondamentale est celle de la graphie isolée : le calame trace une simple boucle fermée ; lorsque la lettre apparaît en début de mot, le tracé commence comme pour une boucle mais ne peut se terminer une fois la boucle fermée : il doit repartir vers la gauche pour permettre la jonction avec la lettre suivante, d'où la boucle à l'intérieur de la première boucle, restée plus ou moins inachevée (certains scripteurs la ferment moins que dans l'image présentée ici) ; en milieu de mot, il n'est pas possible de tracer une boucle simple sans interrompre le trait. De la même manière que l'on trace un f cursif dans l'alphabet latin, on procède à une double boucle. On aurait pu se contenter d'une boucle ne partant pas vers le bas, mais une telle graphie représentait déjà une autre lettre ; en fin de mot, la boucle est simplement reliée à la lettre précédente.

L'apprentissage des allographes de chaque lettre peut sembler difficile. En fait, il est grandement facilité si l'on garde à l'esprit qu'il ne s'agit que de respecter la contrainte de la cursivité : toutes les lettres (sauf six) d'un même mot doivent être liées et le trait doit revenir au niveau de la ligne de base pour permettre l'enchaînement. Il n'est donc pas possible de finir une lettre liée en haut ou en bas de cette lettre. La lettre ǧīm le montre clairement :

Alors que la lettre est terminée, dans sa graphie fondamentale, par une large boucle basse ouverte revenant vers la gauche, cette boucle doit nécessairement être annulée dans les graphies liées pour permettre la jonction. Il ne reste donc que la partie supérieure de la lettre. Il n'est en effet possible ni de continuer le trait plus bas que la ligne d'écriture ni de continuer à écrire sous cette lettre. On aurait sinon pu imaginer que la boucle fût fermée pour repartir à droite. On remarque que les graphies initiale et médiane sont identiques : aucune adaptation supplémentaire n'est en effet nécessaire. Enfin, la graphie finale n'est qu'une forme reliée à ce qui précède de la graphie fondamentale, la boucle pouvant réapparaître.

Variantes contextuelles de base

Si l'on fait abstraction de ce tracé de liaison entre glyphes, et si l'on fait également abstraction des légères variations de tracé dues à cette liaison, les lettres de l'alphabet arabe peuvent se regrouper en trois catégories : les lettres dont le ductus est invariable, celles dont le ductus présente quatre variantes, et la majorité qui ne présentent que deux formes.

Nom Graphie Translittération Phonème en arabe Tracé isolée finale, médiane, initiale DIN-31635 EI hamza ’ ʔ 20px ʾalif ā / â ā / â aː 20px dāl d d d 20px ḏāl ḏ dh ð 20px rāʾ r r r 20px zāy z z z 20px ṭāʾ ṭ ṭ tˁ 20px ẓāʾ ẓ ẓ ðˁ 20px wāw w w w ou uː 20px

Nom Graphie Translittération Phonème en arabe Tracé isolée finale, médiane, initiale DIN-31635 EI bāʾ b b b 20px tāʾ t t t 20px ṯāʾ ṯ th θ 20px ǧīm ǧ dj dʒ 20px ḥāʾ ḥ ḥ ħ 20px ḫāʾ ḫ / ẖ kh x 20px sīn s s s 20px šīn š sh ʃ 20px ṣād ṣ ṣ sˁ 20px ḍād ḍ ḍ dˁ 20px fāʾ f f f 20px qāf q ḳ q 20px kāf k k k 20px lām l l l 20px mīm m m m 20px nūn n n n 20px yāʾ y y j ou iː 20px

Nom Graphie Translittération Phonème en arabe Tracé isolée finale, médiane, initiale DIN-31635 EI ʿayn ʿ / ‘ ʿ / ‘ ʕ 20px ġayn ġ gh ɣ 20px hāʾ h h h 20px

Ligature linguistique

Comme ligature linguistique (c'est-à-dire dont l'omission serait une faute d'orthographe), l’arabe ne connaît que la ligature lām-ʾalif. Lorsqu'un (lām) est suivi d'un (ʾalif), il faut remplacer l'ensemble des deux lettres par la ligature .

Formes contextuelles Nom Finale Mediale Initiale Isolée lām-ʾalif

Ligatures optionnelles

L’alphabet arabe connaît des « ligatures esthétiques ». Celles-ci sont optionnelles et se rencontrent surtout dans des compositions soignées. Ces ligatures ne doivent pas être confondues avec les variantes contextuelles ou la ligature linguistique lām-ʾalif (voir plus haut), lesquelles sont toutes deux obligatoires. Voici ci-contre quelques ligatures possibles. L’arabe s’écrit de droite à gauche ; dans le tableau, les ligatures concernent, dans l’ordre, les lettres lām, mīm et nūn formant ligature avec un ǧīm. Pour des raisons de lisibilité, on a ajouté un mīm final, qui ne fait pas partie de la ligature.

De telles ligatures esthétiques ne portent que sur le squelette des glyphes, le rasm, et sont indépendantes des points diacritiques et des éventuelles indications de redoublement et de voyelles, qui sont ajoutés à la suite du tracé de ce squelette (ce qui entraîne parfois des difficultés pour les positionner de manière non ambigüe).

Les ligatures esthétiques ont souvent pour effet de décaler vers le bas la ligne d'écriture. La convention étant que la ligne d'écriture doit servir de base à la dernière lettre du mot, une ligature esthétique conduit en pratique à élever la ligne d'écriture pour le début du mot.

L'exemple le plus évident est celui des lettres de type ḥāʾ (ـحـ), qui se lient avec la lettre précédente, ce qui en écriture courante se fait à la base de la lettre. En ligature esthétique, la liaison se fait au sommet de la lettre, laquelle se traduit alors par un large retour en arrière. Le même phénomène se produit pour la lettre mīm (ـمـ) qui se traduit par une petite boucle lorsque la liaison se fait par le sommet. La liaison avec le mīm suivant se fait par le haut derrière un caractère de type ḥāʾ (حـ), ʿayn (عـ), fāʾ (فـ), kāf (كـ), mīm et hāʾ (هـ).

Ces ligatures sont optionnelles, dans le sens où elles peuvent être employées ou non, suivant les besoins de l'esthétique ou ceux de la justification du texte.

Comme le montre l'exemple ci-dessus, le positionnement de signe diacritique peut poser un problème lorsque les lettres sont ainsi liées par une liaison verticale : dans l'écriture de « Muḥammad », le signe de redoublement est normalement positionné au-dessus du deuxième mīm, mais avec la ligature mīm-ḥāʾ-mīm on ne peut pas réellement distinguer cette orthographe d'avec un redoublement du ḥāʾ précédent.

Règles calligraphiques et typographiques

vignette|upright=2.2|« Sélection de ligatures typographiques ». Principes de grammaire arabe, Glaire, 1861..

Les règles calligraphiques de l'alphabet arabe portent souvent sur les différences subtiles que doivent adopter les tracés des « squelettes » en fonction du contexte, pour améliorer la lisibilité du texte. Ces règles sont le résultat de siècles de tradition arabe et perse, qui ont progressivement créé les écoles de calligraphie arabe à partir de l'alphabet syriaque primitif. De telles règles permettent d'améliorer à la fois la lisibilité et l'élégance de la composition.

La calligraphie étant une composante forte de la culture musulmane, ces règles esthétiques se sont opposées pendant près de cinq siècles à l'acceptabilité de l'imprimerie pour diffuser l'écrit arabe : les quelques essais en la matière, produits par des européens, étaient tellement étrangers au génie de la langue qu'ils étaient considérés comme illisibles par les lecteurs de culture musulmane.. La typographie arabe soignée, en effet, ne peut pas se réduire à l'impression de glyphes alignés, mais doit également tenir compte des modifications que chaque lettre doit subir en fonction de son contexte. Les planches présentant quelques formes de « ligatures arabes », que l'on trouve régulièrement dans les grammaires européennes, ne font que capturer une partie du problème, celle des variations de ductus, c'est-à-dire de la structure globale des glyphes ; mais sans aborder la question des légères variations contextuelles que ces glyphes doivent subir suivant leur entourage.

De nombreuses fontes modernes présentent ainsi un grand nombre de ligatures, mais il faut bien comprendre que ces glyphes composés constituent une solution typographique à un problème typographique, celui de rendre compte des variations de formes des lettres en fonction de leur contexte. Mais pour les alphabets européens, le problème ne se pose que pour une poignée de combinaisons, ce qui permet une approche analytique de la typographie. Pour l'alphabet arabe, au contraire, une même lettre peut prendre des apparences variées dans pratiquement n'importe quelle combinaison, suivant ce qu'il y a avant et après, et la question ne peut pas se réduire à quelques glyphes complémentaires.

Ainsi, la séquence bāʾ-sīn-ʿayn () peut facilement se confondre avec la séquence sīn-bāʾ-ʿayn (), dans la mesure où le sīn en position liée se traduit par trois « dents », qui peuvent se confondre avec la « dent » unique d'une lettre de type bāʾ. Pour mieux différencier ces formes, la calligraphie —et donc, une typographie soignée— donnera au bāʾ une plus grande taille lorsqu'il est en position initiale, et le précèdera d'une connexion plus importante (allongement de la « Kashida ») lorsqu'il suit le sīn..

Composition typographique classique

Premières tentatives d'imprimerie

Le problème de la ligature arabe est particulièrement évident dans une ligature de type « ḥāʾ-ǧīm-ǧīm », pour laquelle, dans la forme manuscrite, chaque caractère se traduit par une sorte de « Z » inversé, revenant sous la lettre précédente et démarrant à l'horizontale une nouvelle ligne d'écriture située en dessous de la précédente : la liaison d'une lettre à l'autre se fait dans ce cas « par le haut », et les lettres sont superposées plutôt qu'alignées. Dans une composition manuscrite, la règle est que dans ce cas, le dernier caractère de la série doit se placer sur la ligne de base de l'écriture courante, les caractères précédents étant par conséquent situés au-dessus, à des hauteurs variables suivant le nombre d'empilements impliqués.