La Tête de jeune femme est un dessin réalisé à la pointe d'argent sur papier par le peintre florentin Léonard de Vinci et conservé à la bibliothèque royale de Turin.
Ce dessin de moyenne dimension est un portrait en buste d'une jeune femme anonyme. Il est établi qu'il constitue l'étude préparatoire à la tête de l'ange Uriel présent sur La Vierge aux rochers, toile commandée par la confrérie de l'Immaculée Conception de Milan. Vraisemblablement réalisé entre 1483 et 1485, le dessin appartient probablement aux trois dernières études conservées se rapportant à ce tableau.
Cette étude marque une étape importante de la vie artistique du peintre puisqu'elle constitue à la fois une synthèse de son apprentissage chez Verrocchio et la mise en place de ses codifications futures concernant le portrait. C'est ainsi qu'on en retrouve l'influence dans nombre de compositions futures du peintre lui-même mais aussi, indirectement, chez Titien, Raphaël ou Vermeer.
Reconnue pour ses qualités techniques, esthétiques et psychologiques, l'œuvre fait l'objet d'un intérêt soutenu, allant jusqu'à l'admiration, de la part des historiens de l'art qui le tiennent pour l'.
Description Le dessin de la Tête de jeune femme a pour support une feuille de papier préparée avec de l'ocre clair ; celle-ci est rectangulaire et de dimensions . Il est réalisé à la pointe d'argent et comporte de légères touches de blanc de céruse. Au dos de la feuille se trouve un petit croquis de la même main qui pourrait constituer l'ornement pour la couverture d'un projet d'ouvrage..
Il présente le portrait d'une jeune femme en buste. Seuls les traits de son visage sont clairement tracés, celui-ci présentant une expression faite à la fois d'intensité et de grâce. Le haut de son buste et sa chevelure sont seulement esquissés : ses cheveux semblent couverts d'un chapeau et sa poitrine, son épaule gauche et l'arrière de son bras droit se laissent deviner par quelques lignes succinctement tracées. Les épaules tournées vers la gauche du cadre, la jeune femme est montrée de trois quarts dos : sa tête effectue une rotation vers la gauche, ce qui découvre son visage de trois quarts face. Son regard est légèrement incliné vers le bas et elle amorce un début de sourire.
L'artiste utilise la technique de la hachure pour marquer les ombres et modeler les volumes. Seul le visage, notamment la mâchoire et la joue, comporte les hachures les plus précisément tracées et est porteur de blanc de céruse. De la même manière que leurs contours ne sont qu'esquissés, les autres parties du corps portent des hachures plus rapidement marquées.
Historique de l'œuvre Attribution L'attribution du dessin à Léonard de Vinci fait l'objet d'un large consensus parmi la communauté scientifique depuis le , et plus particulièrement à partir de sa première attribution par Giovanni Rosini en 1843 dans son ouvrage puis de l'établissement de son lien avec La Vierge aux rochers par l'historien de l'art allemand Jean-Paul Richter en 1883. Cette attribution s'affermit sans guère de résistance au siècle suivant grâce, notamment, aux expertises de deux des plus éminents spécialistes de l'œuvre du peintre florentin, Bernard Berenson et Carlo Pedretti.
La première indication de l'aspect autographe du dessin tient au caractère tout à fait léonardesque du visage, avec , typiques des visages féminins du peintre. Par ailleurs, l'artiste use d'un qui lui est caractéristique. De plus, les pérégrinations de l'œuvre, bien qu'elles soient documentées de façon lacunaire, tendent à remonter à Léonard. Enfin, l'identification du dessin comme étude préparatoire du visage de l'ange dans la version de La Vierge aux rochers conservée au musée du Louvre constitue un indicateur décisif.
Contexte dans la vie de Léonard de Vinci et datation
Même si la date de création du dessin varie selon les auteurs entre le début ou la fin de la décennie 1480, il est établi qu'il est postérieur à l'installation de Léonard de Vinci à Milan en 1482. Celui-ci a environ trente ans. Il est alors un artiste reconnu mais il n'est pas suffisamment installé à Milan et n'a pas encore les relations lui permettant de recevoir commande pour vivre de son art. La rencontre avec Giovanni Ambrogio de Predis est bénéfique pour lui car elle lui permet de se faire connaître de l'aristocratie locale grâce à l'entregent de De Predis, peintre bien introduit dans la cour de Ludovic Sforza dit le More.
Quelques années plus tôt, en 1478, il a quitté l'atelier florentin de Verrocchio dont il était l'élève depuis 1469. L'historien de l'art et biographe Giorgio Vasari note que le maître semble s'arrêter de peindre, considérant que son élève le surpasse dans le domaine. Créé à l'issue de cette période florentine et au début de sa première période milanaise, le dessin de la Tête de jeune femme constitue ainsi la synthèse de l'ensemble des expériences techniques et stylistiques issues de la formation du peintre chez Verrocchio.
La quasi-totalité des chercheurs contemporains voient dans le dessin une étude préparatoire à la tête de l'ange dans La Vierge aux rochers. Ils situent donc sa création à , date de signature du contrat de commande entre Léonard et la Confrérie de l'Immaculée Conception. Certains comme Carlo Pedretti estiment cette création , soit selon une limite finale d'un an avant la date d'achèvement présumée du tableau. Une théorie ancienne et désormais rarement soutenue avance que le dessin constitue une étude pour le portrait de Cecilia Gallerani dans La Dame à l'hermine peint entre 1489 et 1490. Ceci date donc le dessin de ces mêmes années. Mais cette hypothèse demeure largement minoritaire parmi les membres de la communauté scientifique qui considèrent que La Dame à l'hermine est plutôt un réemploi par Léonard de ses procédés développés des années plus tôt, notamment dans le dessin de la Tête de jeune femme.
Pérégrinations de l'œuvre L'œuvre semble avoir subi les mêmes pérégrinations que l'Autoportrait de Léonard : à la mort de ce dernier, le , son élève Francesco Melzi en hérite, au même titre que la quasi-totalité de ses manuscrits et dessins. À la mort de Melzi en 1570, l'ensemble est dispersé par son fils Orazio. En 1707, le collectionneur de dessins et moine Sebastiano Resta indique avoir en sa possession ce qui semble être le dessin de la Tête de jeune femme. Dans la seconde moitié du , le graveur, antiquaire et collectionneur Giovanni Volpato (1735 - 1803) redécouvre puis réunit un ensemble de treize dessins de Léonard, dont fait partie la Tête de jeune femme. En 1839, Charles-Albert de Sardaigne se porte acquéreur de la collection de Volpato en vue d'enrichir sa bibliothèque royale. Depuis, le dessin est conservé à la bibliothèque royale de Turin sous le numéro d'inventaire .
Création : une étude pour La Vierge aux rochers Les études subsistantes de la création de la version de La Vierge aux rochers.
Réalisé entre 1483 et 1485, le dessin est considéré comme une étude préparatoire à la tête de l'archange Uriel présent sur la version du tableau La Vierge aux rochers conservée au musée du Louvre à Paris et réalisée entre 1483 et 1486. Seules trois études pour l'œuvre peinte nous sont parvenues : outre la Tête de jeune femme, une tête d'enfant de trois quarts à droite qui est l'étude pour la tête de Jean Baptiste bébé est conservée au département des arts graphiques du musée du Louvre. et une autre présumée de Léonard pour la main droite de l'ange (celle qui désigne le petit Jean Baptiste) est conservée au château de Windsor dans la Royal Library..
Comparaison de l'étude et de sa réalisation au sein du tableau.
Si ce lien est fait entre le dessin et le tableau depuis 1883 et les travaux de l'historien de l'art allemand Jean-Paul Richter, il demeure ténu et sujet à débats. Léonard de Vinci réutilise en effet volontiers ses trouvailles techniques et esthétiques d'un dessin sur l'autre ; ce que confirme Frank Zöllner, pour qui, chez le peintre, . Permettant de dépasser cette difficulté, les points de correspondance entre dessin et peinture sont néanmoins suffisamment nombreux et précis pour asseoir la conviction : même pose « par-dessus l'épaule », visages quasiment identiques et mêmes regards dirigés vers le spectateur.
Les chercheurs considèrent que les deux œuvres forment l'exemple de la telle que Léonard l'a apprise auprès de Verrocchio et telle que l'attendent les commanditaires de La Vierge aux rochers. De fait, le tableau constitue une mise en œuvre fidèle de l'étude malgré les tâtonnements du peintre dans les autres parties de l'œuvre. En outre, cette fidélité trahit un choix précoce de contrevenir dans la forme et dans l'esprit aux demandes des commanditaires de l'œuvre. La décision de Léonard d'abandonner le regard direct de son étude dans la version plus tardive de Londres (datée entre 1507 et 1508) est à ce titre éloquente.
Néanmoins, Léonard de Vinci introduit entre le dessin et le tableau des différences de détails qui apportent une dimension nouvelle à l'œuvre finale. Ainsi, si le visage sur le dessin est identifié par tous les observateurs avec celui d'une femme, celui du tableau devient clairement androgyne.. Constitutive de l'œuvre du peintre, cette ambiguïté est identifiée par de nombreux observateurs comme le reflet de sa propre sexualité, et notamment d'une homosexualité cachée.. D'autre part, l'historienne et théoricienne des arts Frédérique Villemur constate que l’androgynie est . Autre élément du devenir du dessin dans l'œuvre peinte, le regard du personnage qui est également un point commun fascinant : si l'intensité de ce regard vers le spectateur invite efficacement ce dernier à pénétrer dans l'œuvre, son dans le tableau, ce qui induit un double mouvement d'attirance-répulsion absent auparavant.
Analyse
L'historien de l'art spécialiste de l'œuvre de Léonard de Vinci Carlo Pedretti recommande, pour analyser le dessin, de le considérer dans le cadre technique et temporel d'une étude pour l'ange de La Vierge aux rochers.
Une synthèse des expérimentations passées Saisir le mouvement 150px|thumb|droite|alt=Peinture. Portrait d'une femme regardant sur la droite et portant un animal dans les bras |La Dame à l'hermine, portrait de Cecilia Gallerani (Léonard de Vinci, entre 1488 et 1490, Cracovie, Musée national). La Tête de jeune femme est volontiers décrit comme une synthèse de l'apprentissage de Léonard de Vinci chez Verrocchio ainsi que de ses expérimentations techniques et artistiques. Ainsi, en premier lieu, il présente une capacité du peintre à tourner autour de son modèle, tel un sculpteur. En cela, l'œuvre évoque un autre dessin, létude de dix-huit positions du buste d'une femme daté de la même période (1478-1480) et présentant le buste et la tête d'un même modèle sous une grande variété de points de vue. Par ailleurs, le dessin atteste de l'aptitude du jeune Léonard à saisir le mouvement ; celui-ci est induit par la posture dynamique de son modèle, dite « par-dessus l'épaule », dans laquelle le spectateur voit le personnage de trois quarts dos et, à la suite d'une rotation, son visage de trois quarts face. Ces éléments confirment un apprentissage chez un maître, Verrocchio, certes connu pour son travail de peintre mais célébré surtout pour son talent de sculpteur.