Kichaka, nom sanskrit transcrit en devanagari et en IAST, parfois également transcrit Kîtchaka ou Kîchaka, désigne un personnage secondaire apparaissant dans le Livre de Virata, le quatrième chant du Mahabharata attribué à Vyasa.

Chef militaire aussi brave que pervers, il tente de séduire Draupadi venue se cacher avec ses maris les Pandava dans le royaume de son beau-frère, le vieux roi Virata. Comme elle le repousse, il essaye de la violer et l'humilie publiquement. Bhima le tue en représailles de l'affront fait à son épouse. Sa mort laisse le royaume de Virata apparemment sans défense ce qui attise la convoitise des Kaurava et relance la guerre avec les fils de Pandu.

Kichaka n'est pas lié aux deux groupes qui s'entre-déchirent mais son agression de Draupadi et la vengeance qui s'ensuit ont un effet important sur le cours des événements. Cela lui confère dès lors un rôle clé bien qu'indirect dans l'épopée. Au-delà de son implication dans la guerre, l'offense et la réaction de l'épouse outragée qui appelle à son meurtre comme celle du mari qui l'exécute brutalement peuvent aussi être envisagées dans une perspective religieuse.

Personnage mythologique décrit dans un livre particulièrement plaisant à entendre, il a excité l'imagination au cours des siècles au point qu'un grand nombre de villes et villages principalement indiens revendiquent encore aujourd'hui d'être le lieu où il a vécu et où il est mort.

Son histoire, bien que limitée à un seul livre de la centaine qui composent le Mahabharata, a suscité de multiples interprétations, adaptations et réécritures au cours siècles. Elle est jouée sur scène dans une multitude de genres au cours des manifestations profanes et religieuses, représentée au cinéma et a même fait l'objet d'adaptations en bande dessinée. Certains auteurs lui ont donné en outre une orientation politique au moment de la lutte pour l'indépendance de l'Inde.

Histoire de Kichaka

Dans le Mahabharata

Sauf indication contraire, l'identification d'un passage particulier du Mahabharata, signalé sous la forme « (MBh chant,chapitre) », se base sur la numérotation de l'édition critique.

L'histoire de Kichaka est décrite dans le deuxième livre du Livre de Virata, le quatrième chant du Mahabharata attribué à Vyasa. Schaufelberger et Vincent, en traduisant l'édition critique aussi dite de Pune, la situent dans les chapitres 13 à 23 du Livre de Virata. Ils intitulent Meurtre de Kīcaka ce livre titré en sanskrit (trad. Le livre du meurtre de Kichaka). La traduction en anglais et en prose de K. M. Ganguli basée en partie sur l'édition de Calcutta le place quant à elle dans les chapitres 14 à 24 et le nomme Kichaka-bhada Parva (trad. Le livre du meurtre de Kichaka). Kathleen Garbutt qui traduit la « vulgate » en anglais le situe au même endroit, et intitule cet épisode Kíchaka’s Lust and Death (trad. Lubricité et mort de Kichaka). Dans la version de l'édition critique, ce livre est composé de 11 chapitres et de 353 shloka, soit l'équivalent d'environ 700 vers.

Contexte Le Mahabharata raconte qu'après avoir perdu la partie de dés contre Duryodhana, Yudhishthira, ses quatre frères et leur épouse commune Draupadi sont condamnés à douze années de bannissement suivies d'une année passée à se cacher. S'ils sont découverts, le cycle de treize ans recommencera. À l'issue de douze années d'errance dans la forêt, ils décident de passer leur exil secret au royaume des Matsya dissimulés sous divers déguisements. La courte histoire de Kichaka se situe à la fin de cette treizième année dans le palais de Virata, le roi des Matsya.

Présentation de Kichaka La présentation qui suit apparaît dans les manuscrits du sud de l'Inde. Les traducteurs Schaufelberger et Vincent ont choisi de l'intégrer à la fin du chapitre MBh IV,15 alors qu'elle est rejetée en annexe par l'édition critique du Mahabharata.

Kichaka est le fils de Kekaya, un conducteur de char de la caste mixte des sūta exerçant la fonction de roi, et d'une princesse des Malava. Sa demi-sœur Sudeshna, née de Kekaya et d'une autre princesse des Malava, est l'épouse de Virata, roi des Matsya.

Il est l'aîné d'une fratrie composée de cent six frères dont il est le plus fort et le plus habile au combat. Au service de sa demi-sœur et régnant sur ses cadets, il défait un grand nombre d'ennemis de Virata qui le nomme alors chef de son armée. Cet homme très brave et dont la force n'est comparable qu'à celle de Bhima, habite au palais et commande avec ses frères aux dix frères du roi.

Le meurtre par Bhima Un jour qu'il rend visite à sa demi-sœur la reine Sudeshna, Kichaka est subjugué par la beauté de sa servante Sairandhri, en réalité Draupadi déguisée qui se cache au palais du roi Virata avec ses cinq maris les Pandava. Il tente de la séduire par des mots doux mais elle le repousse arguant outrée qu'elle est mariée à cinq êtres surnaturels, des gandharvas (MBh IV,13).

Nullement effrayé et submergé de désir, Kichaka demande alors à Sudeshna de lui envoyer sa servante sous un prétexte quelconque. La reine accepte et Sairandhri tremblante de peur se voit contrainte de se présenter seule dans les appartements de Kichaka. Il la poursuit à nouveau de ses assiduités et comme elle résiste, il la saisit par la main. Elle se défait brutalement et parvient à s'enfuir vers la salle du conseil. Il la rattrape, l'agrippe par les cheveux, la fait tomber et la frappe du pied sous les yeux de Virata, Yudhishthira et Bhima. Le vieux roi n'ose pas s'opposer au chef de son armée tandis que ses deux époux n'interviennent pas de peur d'être découverts. Elle ne doit finalement son salut qu'à une intervention du dieu Surya qui foudroie Kichaka et le laisse inconscient (MBh IV,14-15).

Le soir même, à la fois furieuse et très amère, Draupadi supplie Bhima, le plus fort de ses maris, de venger son honneur bafoué en tuant le soudard. Son époux imagine alors un stratagème qui lui permet de se retrouver seul déguisé en femme dans le pavillon de danse du palais face à un Kichaka énamouré qui croit retrouver Sairandhri. Une lutte formidable s'ensuit. Finalement, Bhima terrasse Kichaka et fait de son cadavre une boule de chair informe en lui rentrant la tête et les membres dans le corps (MBh IV,16-21).

Après sa mort Les frères de Kichaka pensent Draupadi responsable de la mort de leur aîné et en représailles, l'enlèvent pour la brûler vive sur son bûcher funéraire. Bhima, réveillé par les appels à l'aide de son épouse, surgit, la délivre et tue tous les frères (MBh IV,22).

Virata, effrayé par la mort du chef de son armée et de ses frères, fait demander à Sairandhri de quitter la ville (MBh IV,23). Pendant ce temps à Hastinapur, la mort mystérieuse de Kichaka attire l'attention de Duryodhana, l'aîné des Kaurava, qui décide d'attaquer Virata pour piller son royaume maintenant sans défense (MBh IV,24-29).

Autres versions vignette|droite|alt=Marionnette wayang représentant Kichaka (Raden Kencaka)|Marionnette wayang représentant Kichaka (Java, 1856)Le Mahabaratha a été adapté et traduit à de multiples reprises pendant des siècles, mais le personnage de Kichaka et son histoire sont restés très proches de la version sanskrite attribuée à Vyasa. Seuls l'éloignement, de fortes traditions locales et des visions religieuses ont amené à des modifications notables.

Variantes jaïnes Plusieurs auteurs jaïns ont interprété librement le Mahabharata dans une perspective religieuse. C'est le cas en particulier de qui compose en 873 et en sanskrit sa propre version du Harivamsa (trad. La lignée de Hari) centrée sur Krishna. Cette œuvre monumentale en shloka et 66 chants présente des différences importantes avec le Mahabharata, comme le fait que Draupadi ne soit mariée qu'avec Arjuna puisque la polyandrie est considérée comme un péché. Kichaka harcèle toujours Draupadi, mais Bhima ne le tue pas. Il se contente de le battre et le soldat libidineux réalise son « erreur ». Il se repent puis décide de se retirer dans l'ascèse jaïne ce qui peut lui permettre d'être sauvé.

Tous n'ont pas insisté à ce point sur la non-violence. Ainsi, dans sa version en kannada écrite vers 950 et titrée Vikramarjuna Vijaya (trad. Victoire du puissant Arjuna), Pampa revient au mythe original de Vyasa. Si Draupadi n'est également mariée qu'au seul Arjuna, le personnage de Kichaka comme son histoire sont les mêmes que dans le Mahabharata. Bhima le tue et la seule différence significative réside dans le fait que le chef militaire intervienne dès l'arrivée des Pandava au royaume des Matsya en participant à un combat de lutte.

Variantes indonésiennes La version indonésienne du Mahabharata écrite en kawi au et retrouvée incomplète à Bali présente un Kichaka très proche de à celui Vyasa. En revanche, le théâtre de marionnettes wayang, qui comprend à son répertoire de nombreux événements relatés dans le Mahabharata dont l'histoire du chef militaire, a introduit d'importantes variations. Certaines versions n'ont même plus qu'un lointain rapport avec le personnage décrit par Vyasa.

Dans l'une d'entre-elles par exemple, Kichala, nommé Kencaka ou Kencakarupa, tombe sincèrement amoureux de Draupdadi et lui propose le mariage. Cette demande met en danger les Pandava qui se cachent au royaume du roi Virata, et pour éviter d'être découverts, Bhima tue l'importun. Dans une autre version, le personnage de Kichaka est interprété par les deux frères jumeaux Rupakenca et Kencakarupa. Ils tentent de violer Draupdadi et Bhima les tue tous les deux en secret alors qu'elle tente de leur échapper. Draupadi est accusée de leurs morts mystérieuses par le roi Virata et doit subir un procès. Enfin, dans une version qui ne fait pas intervenir Draupadi, Bhima tue les jumeaux Rupakenca et Kencakarupa car ils tentaient avec leurs autres frères de renverser le roi Virata.

Variantes folkloriques La tradition de peuples aborigènes indiens s'est parfois mélangée avec le fond légendaire du Mahabharata pour produire des mythes originaux assez éloignés du texte attribué à Vyasa. C'est ainsi que l'anthropologue Verrier Elwin a recueilli l'histoire suivante auprès du peuple Binjhwar dans l'État d'Orissa : Kichaka servait si bien Mahadeho, la divinité primordiale créatrice de toutes choses après le déluge, qu'il en reçoit en récompense une grande force. Mais il devient lubrique et s'attaque à la vertu de chaque jolie jeune fille qui passe à sa portée. Bhima vient à l'apprendre, le poursuit, l'attrape et le tue en l'écrasant entre ses mains au point d'en faire une bouillie qu'il jette dans le feu. Quelque temps après, la pluie vient à tomber et des cendres humides émerge une sangsue. Mahadeho avait promis à Kichaka la force et l'immortalité, c'est pourquoi il est impossible de tuer une sangsue.

Verrier Elwin a également entendu l'histoire suivante du peuple Kamar au centre de l'Inde qui fait de surcroît écho à l'enlèvement de Draupadi par dans le : Pendant le séjour des Pandava dans la forêt, un kichaka, un ogre affreux qui vivait là, avait pour habitude de venir effrayer Draupadi lorsque ses maris étaient partis à la chasse. Elle s'en plaint à Bhima qui attrape le kichaka et le tue sur les bords d'un réservoir. Il écrase son cadavre et du sang qui sort de son nez naît une sangsue.

Le personnage Description vignette|gauche|alt=Draupadi assiste au combat entre Bhima et Kichaka|Draupadi assiste à la lutte entre Kichaka (au centre) et Bhima.