L’occupation de l’Araucanie (ou, anciennement, par euphémisme, pacification de l’Araucanie) était une campagne militaire menée de 1861 à 1883 par l’État chilien et visant à mettre sous sa tutelle intégrale et définitive la portion de territoire sise entre les fleuves Biobío au nord et Toltén au sud, grande d’environ , et correspondant aux terres ancestrales du peuple autochtone mapuche.

En dépit de plusieurs tentatives d’assujettissement, d’abord par les Incas, puis par les Espagnols, enfin par le Chili indépendant, les Mapuches avaient su se maintenir de facto indépendants, le fleuve Biobío faisant office de frontière officieuse plus ou moins stabilisée. À partir du milieu du , des échanges commerciaux avaient lieu de part et d’autre de la ligne de démarcation, favorisant un certain degré d’acculturation, mais Chiliens et Mapuches n’en demeuraient pas moins des sociétés socialement, politiquement et économiquement distinctes. Sur leurs vastes terres, les Mapuches semi-nomades se livraient à l’élevage extensif et à la production textile. Au milieu du , quelques incidents viendront alimenter des sentiments anti-mapuches chez les Chiliens, tandis que la pénétration subreptice en Araucanie, dès la fin du , de Chiliens profitant de l’ingénuité des Mapuches pour s’emparer frauduleusement de terrains en Araucanie sera source de rancœur chez les autochtones.

La révolte autochtone de 1859, suscitée par l’inquiétude des Mapuches à propos de cette pénétration au nord et de la colonisation européenne dans la région de Valdivia, c’est-à-dire sur leur flanc sud, sera le prélude à la future guerre ouverte. La volonté chilienne de s’ouvrir de nouvelles terres pour la production céréalière, alors très rentable, et de sécuriser les colons chiliens déjà présents en Araucanie porta l’État chilien à prendre finalement la décision d’une campagne militaire dans le but de repousser progressivement la ligne de frontière entre la zone sous contrôle chilien et le territoire mapuche. La présence du Français Orélie-Antoine de Tounens, qui se proposait de créer un royaume indépendant en Araucanie et s’était déjà fait couronner roi d’Araucanie et de Patagonie par un groupe de caciques mapuches, fut l’élément déclencheur.

La conquête de l’Araucanie se déroula selon un plan général qui comportait un volet militaire et un subséquent volet civil d’aménagement du territoire et de colonisation méthodique. L’occupation par les troupes chiliennes fut réalisée en plusieurs étapes, d’abord du fleuve Biobío au fleuve Malleco (en 1871, avancée rencontrant peu de résistance et scellée par la construction d’une chaîne de fortifications), puis du Malleco à la rivière Traiguén (1878), enfin du Traiguén aux fleuves Cautín et Toltén (1883, ce dernier formant la limite méridionale du territoire mapuche). Le conflit, qui s’échelonna sur plus de vingt ans (de 1861 à 1883), fut d’une intensité variable, combinant tour à tour offensives chiliennes, consolidation par l’armée des terres conquises, trèves, révoltes autochtones, sièges et assauts donnés par les Mapuches contre les forts chiliens etc., et ne resta pas indemne d’atrocités : ainsi, la phase du conflit dénommée Guerre sans quartier (1869) se caractérisa par des massacres de Mapuches par l’armée chilienne associés à la destruction systématique de leurs habitations et moyens d’existence. Une diplomatie chilienne habile, tout en convoquant des conférences de négociation (parlements), sut exploiter les dissensions entre clans mapuches et offrait des rétributions aux caciques inféodés. Les derniers combats eurent lieu en et se soldèrent par la victoire totale du Chili ; il n’y aura plus ensuite de rébellion mapuche de quelque ampleur, abstraction faite de la révolte de 1934, qui fera plusieurs centaines de victimes.

La conquête achevée, les autorités chiliennes prirent à tâche de répartir les terres mapuches, déjà déclarées propriété de l’État par une loi de 1866, entre d’une part : les Mapuches, relégués dans des « réductions » exiguës, peu compatibles avec le mode de vie semi-nomade des Mapuches et avec leur structure sociale par clans et familles, et disloquant leurs anciens réseaux de solidarité et de subsistance ; et d’autre part les colons, dont l’afflux massif et l’installation sur place était pilotés par des agences gouvernementales et qui, selon des modalités variant avec le temps, étaient principalement recrutés en Europe, puis également au Chili même.

Antécédents et contexte Sur le territoire de l’Araucanie vivaient plus de autochtones appartenant aux ethnies Pehuenche et mapuche. Celles-ci, en tenant tête aux armées espagnoles, avaient su se maintenir de facto indépendantes vis-à-vis de l’autorité coloniale espagnole, d’abord lors de la dénommée guerre d'Arauco, épisode de la conquête du Chili au , puis durant toute la période coloniale chilienne, sans que ni le camp autochtone, ni le camp espagnol ne pût l’emporter définitivement.

Dans la zone frontalière le long du fleuve Biobío, les échanges commerciaux entre Mapuches et Espagnols, puis entre Mapuches et Chiliens, s’accrurent à partir de la deuxième moitié du , pendant que les hostilités tendaient à décroître. Ce commerce permit de tisser des liens pacifiques entre groupes ethniques :

Les Mapuches se procuraient des marchandises au Chili et beaucoup inclinaient désormais à s’habiller « à l’espagnole ». Pourtant, malgré ces étroits contacts, Chiliens et Mapuches demeuraient socialement, politiquement et économiquement distincts ; de plus, ces contacts alimenteront également la méfiance des Mapuches, devenus souvent les victimes d’agents gouvernementaux malhonnêtes, de marchands de liqueurs et d’armes, et de fugitifs sans scrupules.

Pendant les cinquante premières années d’existence du Chili indépendant (1810-1860), le gouvernement ne considérait pas le territoire d’Araucanie comme une priorité et les autorités chiliennes privilégiaient le développement de la Zone centrale, de préférence à leurs relations avec les groupes autochtones. Au lendemain de l’indépendance du Chili, en , pendant la période républicaine, se tint avec les Mapuches vivant au sud du Biobío le Parlement général de Tapihue, avec l’objectif de définir un statut politique propre à réguler les relations entre la naissante république et le peuple mapuche. Cependant, divers événements survinrent par la suite qui obligèrent l’État chilien à affecter une partie de ses capacités militaires à la zone frontalière (la Frontera).

Afin de protéger une population autochtone que le gouvernement souhaitait rallier à son autorité, l’entrée sur le territoire autochtone était soumise à l’obtention d’un passeport. En parallèle, le gouvernement chilien poursuivait son projet civilisateur en Araucanie, s’appuyant sur l’enseignement et sur la conversion des communautés mapuches : la présence d’ordres missionnaires sur place devait contribuer à l’acculturation de l’élément autochtone, encore que ces ordres missionnaires fussent fort critiqués pour leur inefficacité et manque de formation.

Naufrage du navire El Joven Daniel En 1849, un navire voguant entre Valdivia et Valparaíso, El Joven Daniel, fit naufrage sur la côte entre les embouchures de l’Imperial et du Toltén. L’épave fut pillée par une tribu mapuche locale et quelques naufragés furent tués. La nouvelle de ces événements parvint d’abord à Valdivia, puis à Santiago, où elle alimenta un vif sentiment anti-mapuche et consolida le préjugé selon lequel les Mapuches étaient des barbares brutaux. L’opposition au président Manuel Bulnes réclama une expédition punitive et les Mapuches se préparaient déjà à affronter l’armée chilienne. Bulnes toutefois dédaigna ces appels à une expédition punitive, laquelle apparaissait en effet superflue dans la perspective d’une future conquête de l’Araucanie.

Au milieu du , l’opinion de la population chilienne sur les Mapuches pour lors encore indépendants était peu favorable. Dans la presse de l’époque, on pouvait lire des prises de position telles que la suivante :

Révolution de 1851 Lors de la Révolution de 1851, le général José María de la Cruz, chef du mouvement putschiste libéral, s’appuyant sur ses liens d’amitié avec les loncos (caciques) mapuches, notamment Maguin (ou Mañil, Magnil, Mangil, ou encore Mangin), sut rallier à sa cause plusieurs de ces caciques et leurs clans et les inciter à se lever en armes contre le gouvernement du président Manuel Bulnes. Selon l’historien José Bengoa, les Mapuches considéraient le gouvernement de Santiago comme leur principal ennemi, raison pour laquelle ils se rangèrent aux côtés de De la Cruz et de ses rebelles basés à Concepción. Après que l’insurrection eut été écrasée par le général Bulnes à la suite de la bataille de Loncomilla, les caciques, au lieu de se rendre, se replièrent sur la Frontera en compagnie de De la Cruz et de quelques lambeaux de l’ancienne armée, s’y vouant au pillage et au vol de bétail au cours des quatre années qui suivirent.

À l’issue d’une junta (assemblée générale) ayant réuni plus d’un millier de participants sur les rives du río Renaico en 1854, le même Mañil déclara :

Cet état de situation porta le gouvernement à mobiliser le deuxième bataillon de la deuxième armée de ligne, et de le stationner à la Frontera jusqu’en . Au surplus, les autochtones apportèrent leur soutien aux rebelles libéraux lors de la Révolution de 1859, ce qui eut pour effet d’accroître encore le ressentiment à leur encontre au sein du gouvernement central.

Expansion des productions céréalière et ovine chiliennes Le secteur agricole chilien avait été gravement touché par la guerre d'indépendance, mais l’activité agricole se développa bientôt dans le Norte Chico, à la faveur de la ruée vers l’argent qui avait débuté en 1832. L’étape suivante de l’expansion agricole eut lieu à partir de 1848, en conséquence d’une forte demande de froment provoquée par la colonisation de l’Australie et la ruée vers l'or en Californie. En dépit de la disparition subséquente de ces marchés californien et australien, la culture de céréales resta hautement rentable. Dans les années 1850, après la colonisation européenne (principalement allemande) de Valdivia, Osorno et Llanquihue, et l’introduction de l’élevage de moutons en Patagonie chilienne, sur le littoral du détroit de Magellan, l’Araucanie était la seule portion de territoire où l’agriculture chilienne pouvait encore s’étendre.

Des non-Mapuches s’étaient mis à acheter des terres araucanes au sud du Biobío dès la fin du , et en 1860, les terres sises entre les fleuves Biobío et Malleco étaient pour la plupart en possession de Chiliens. L’essor du commerce des céréales (ciclo triguero) accrut encore la propension des Chiliens à acquérir des terres en Araucanie et donna lieu à de multiples escroqueries et fraudes au détriment des Mapuches. Par la duperie, un petit nombre de spéculateurs sut s’emparer de vastes étendues, puis assura sa mainmise sur ces propriétés avec l’aide d’hommes de main.

Il s’ensuivit une situation contrastée : alors que l’économie chilienne bénéficiait d’un secteur agricole en plein essor, une large part de l’économie mapuche reposait toujours sur l’élevage, et ce sur l’un des territoires les plus étendus qu’un groupe autochtone ait jamais possédé en Amérique du Sud.

Le peuple mapuche

Au début du , les principaux groupes autochtones présents en Araucanie s’énuméraient comme suit :