La colonie Alexandrowka de Potsdam, capitale du Land de Brandebourg en Allemagne, est pour l’époque un concept innovant de monument commémoratif créé ex nihilo en 1826 sous la forme d’un village russe. Réclamé par un roi en mémoire d’un autre monarque qui venait de décéder peu de temps avant, le roi et maître d’ouvrage était Frédéric-Guillaume III de Prusse tandis que le monarque décédé était le tsar Alexandre .

Au village artificiel s’ajoute un parc-verger conçu par Peter Joseph Lenné dont la vocation programmatique se maintiendra jusqu’à nos jours en raison des espèces d’arbres fruitiers rares qui s’y trouvaient et qu’on essaie de reconstituer à ce jour..

En réalité, c’est moins la personne du tsar que l’amitié entre deux souverains., et à travers eux deux nations s’influençant réciproquement, que voulait célébrer le roi de Prusse.

Il s’agit d’une reproduction libre de colonie militaire telle qu’elle est pratiquée en Russie à cette époque, donc en quelque sorte de la délocalisation de la culture russe sur le sol brandebourgeois afin de se souvenir du lien culturel qui unit les deux royaumes par des marqueurs visibles sur le terrain.

À Potsdam, créer un quartier inspiré d'une autre culture va au-delà des modes, notamment avec l'essor des expositions universelles ; créer des villages artificiels ethniques avec des occupants de la même origine remontent déjà à l'arrière-grand-père de Frédéric-Guillaume III, le roi-sergent qui avait souhaité édifier le quartier hollandais qui sera finalement mené à terme par son grand-père Frédéric le Grand. De nombreux aspects montrent en effet qu’il s’agit d’un site unique en son genre pour des raisons politico-historiques, paysagistes, artistiques et biologiques.

Depuis 1999, la colonie Alexandrowka fait partie du Patrimoine mondial de l’humanité, pas à titre individuel mais comme partie prenante d’un ensemble homogène remarquable, dénommé « Châteaux et parcs de Potsdam et Berlin » où figurent également d’autres villages artificiels comme l’italien de Bornstedt, le suisse de Klein Glienicke, ou l’Établissement hollandais dans le Neuer Garten de Potsdam. L'Alexandrowka se trouve quant à elle dans le district « Nauener Vorstadt » au centre-nord de Potsdam. À mi-chemin entre parc et quartier très peu peuplé, elle forme une entité homogène accessible de partout, sorte d'îlot dans la ville qui lui confère avec d'autres quartiers ethniques un caractère éclectique et international incontestable.

Genèse de la colonie vignette|upright=0.5|left|Empereur Alexandre de Russie à qui est dédiée l'Alexandrowka. Une ordonnance royale de Frédéric-Guillaume III datée du exprime le vœu du souverain en ces termes :

La réalisation de la colonie russe est l’aboutissement d’un travail collectif qui a su profiter des savoir-faire de plusieurs spécialistes dans le Brandebourg et au-delà des frontières de la Prusse. D’abord chaque règne de chaque monarque prussien a été marqué dans la pierre, dans le paysage et parfois dans la langue par une culture soit dominante à l’époque, soit particulièrement appréciée par le roi pour des raisons personnelles. Parmi les cultures les plus récurrentes à Potsdam il faut nommer la France, l’Italie, les Pays-Bas et la Russie. Si l’on s’arrête aux jardins et aux parcs, la domination anglaise, concurrente directe de la culture horticole française, ne peut être omise ici.

Les événements politiques internationaux du début du vont éloigner les souverains prussiens de la France et les rapprocher des Russes. Les guerres napoléoniennes poussent bon gré mal gré le roi de Prusse et le l’empereur de Russie à collaborer et combattre côte à côte. Cela se manifestera de manières diverses, y compris par des petits gestes d’échanges culturels. Dès les premières défaites contre Napoléon, la Prusse perdit de facto son indépendance militaire et dut fournir des troupes auxiliaires à la Grande Armée pour la campagne de Russie. Par conséquent, souverain et état-major prussiens avaient compris qu’il fallait repenser l’intégralité de l’armée prussienne en créant des nouveaux régiments dont la garde personnelle du roi ou le à pied de la Garde stationné à Potsdam même en face de la symbolique église de la Garnison où Napoléon se recueillera devant la tombe de Frédéric le Grand. C’est ce premier régiment d’infanterie qu’évoque le roi dans son ordonnance du ci-dessus. Frédéric-Guillaume III souhaitaient logiquement voir des Russes emménager dans sa nouvelle colonie russe. Or, il en avait déjà sur place dès 1812, avant le décès du tsar. Pendant la campagne de Russie aux côtés des troupes françaises, les Prussiens firent des prisonniers de guerre russes. Ils en ramènent 62 à Potsdam et les intègrent dans ce régiment d'infanterie de la garde. En octobre, 1812, une partie des soldats russes sont conviés à former un chœur et un groupe de musiciens pour animer le régiment. Ils deviennent soldats-choristes dans l'armée prussienne, mais restent sous le statut de prisonniers de guerre. Comme l’évoque le roi de Prusse dans son ordonnance, le tsar Alexandre donna son accord pour un séjour permanent à Potsdam ; il consentit même à envoyer des soldats-musiciens pour remplacer les pertes dans les rangs des soldats pendant la guerre en France. Les soldats-choristes préfèrent rester à Potsdam que de rentrer au pays car le régime de la servitude y existe encore. De prisonniers et soldats auxiliaires, ils passent au statut de soldats « amis de la Prusse ». thumb| P.J. Lenné,architecte paysagiste de nombreux parcs du patrimoine mondial de Potsdam et Berlin.

Un autre facteur décisif favorisera la création de la colonie russe pour ce qui touche l'espace vert: la nouvelle politique agricole et un regard différent sur l'horticulture de la part de Frédéric-Guillaume III. Ce domaine met encore une fois en avant l'interaction et l'échange des compétences entre les nations et les spécialistes. L'architecte-paysagiste Peter Joseph Lenné chargé par le roi de la conception paysagère de l'Alexandrowka jouera ici le rôle de précurseur et d'initiateur en utilisant sa position de directeur des jardins du roi pour insuffler de nouvelles pratiques. Lenné a voyagé à Paris en 1811-12 où il a profité des enseignements entre autres du paysagiste en vogue, Gabriel Thouin, et de l'architecte Jean-Nicolas-Louis Durand. Avec l'aide du ministre de l'éducation et de la santé, le soutien du directeur général des jardins botaniques de Berlin et environs et l'intendant des jardins royaux, Lenné parvient à faire bâtir le la pépinière nationale et l'institut de formation des jardiniers du roi à PotsdamDie Königliche Gartner-Lehranstalt Potsdam. dont il sera le directeur de 1823 à 1866. Lenné a en effet besoin de jardiniers et pépiniéristes compétents autour de lui pour mener à bien ses projets pour les parcs et jardins royaux. Si l'on considère l'intégralité des sites inscrits sur la liste du patrimoine mondial de l'humanité Châteaux et parcs de Potsdam et de Berlin, il est quasiment pour ce qui est de la partie paysagère à l'origine de tous les grands sites de renom comme le parc de Sanssouci, l'île aux Paons, le parc de Sacrow ou celui de Babelsberg entre autres. L'Alexandrowka est sur ce point une petite réalisation de sa part, mais, à l'inverse, elle sera un terrain d'expérimentation pour la dimension horticole et sylvicole: tout est à inventer dans la colonie russe et, de ce fait, le roi et son chef-paysagiste expérimentent de nouvelles plantations d'arbres fruitiers, de nouveaux découpages de terres arables selon un cahier des charges programmés et d'après un nouveau schéma de plantation.. La pépinière royale attenante permettait de fournir des espèces locales, mais aussi d'introduire des nouvelles espèces.

Le roi confie la direction des travaux au général von Witzleben et au colonel von Röder en leur fournissant comme point de départ le croquis d'un projet de village artificiel appelé « Glasovo » dont la construction était prévue dans le parc de Pavlovsk à Saint-Pétersbourg.. Finalement, il ne sera pas mis en œuvre dans la capitale impériale russe. Par voie de conséquence, la copie en Prusse devient l'original. Dès , Des interlocuteurs russes envoient des plans et croquis de maisons paysannes russes. Un quatrième homme intervient pour son expérience à la demande des représentants du roi: le capitaine Snethlage qui a déjà construit en 1819 la maison-bloc de style russe. dénommée « Nikolskoe » sur l'île de Wannsee toute proche à l'occasion de la visite de sa fille Alexandra Feodorovna de Russie et de son mari, le futur tsar Nicolas , union qui illustre clairement l'entente russo-prussienne à cette époque. Des plans d'un autre village artificiel russe jamais réalisé ont également été envoyés à Potsdam. Ils n'ont pas servi pour le cadre général de la colonie d'Alexandrowka, mais au moins pour la conception de la maison de campagne construite sur la colline Alexanderberg. Le plan du village Glasovo dont la colonie russe a adopté la palissade qui l'entoure avait été réalisé par l'architecte italien installé à Saint-Pétersbourg, Carlo Rossi, à la demande de l'impératrice Alexandra Feodorovna. Le parc de Pavlovsk se distingue également par les nouvelles techniques agricoles qui y sont expérimentées. Comme le montrent la maison de Nikolskoe ou la maison de campagne, plusieurs sources cumulées ont servi de base à la conception de l'Alexandrowka avec des modèles d'inspiration qui s'étalent de la France à la Russie et sont adaptés par des architectes-paysagistes de renom introduisant le style de jardin préromantique anglais.

Conception et description de la colonie russe de Potsdam Le supposé modèle des colonies militaires russes vignette|Colonie militaire Krechevitsy, oblast de Novgorod, Russie. Pour comprendre pourquoi le roi de Prusse parle de colonie russe, il faut revenir au plan de colonisation par des soldats-cultivateurs pratiqués en Russie et dans l'empire austro-hongrois au .. Après les guerres napoléoniennes, les souverains russes se sont rendu compte que leurs terres n’étaient plus à l’abri d’un envahisseur. Il fallait trouver des solutions et l’une d’elles était la création des colonies militaires dont le système a été mis en place et lancé à partir de 1819 sous l’impulsion d’Alexandre et la direction du général Alexis Araktcheïev. Ce faisant, il convient de ne pas s’arrêter à l’aspect militaire de ces colonies.. Au contraire, elles ont contribué à la colonisation et à l’exploitation agricole des terres forestières et marécageuses dans les campagnes., en priorité celles des régions frontalières à la Pologne, à la Turquie ou au Caucase.. Chaque régiment recevait une surface de terre équivalente pour y construire des maisons après avoir exécuté le travail harassant de défrichement, d’asséchement des marécages et terres humides, de terrassement et de remblayage pour pouvoir créer le village..