L'Union des républiques socialistes soviétiques était un État multi-ethnique dont la constitution distinguait la « citoyenneté soviétique » appliquée selon le droit du sol à tous les habitants, de la « nationalité » appliquée selon le droit du sang à certains citoyens seulement. Mentionnée sur la carte d'identité, la « nationalité » permettait, selon le gouvernement soviétique, d'appliquer une « discrimination positive », afin de préserver la culture et la langue des peuples « non-russes »En 1913, Staline écrit dans « Le Marxisme et la Question nationale », 1913, pages 9 et 10, in : Les œuvres complètes, Сталин И.В. Сочинения, traduction en français sous la direction de Georges Cogniot et Jean Fréville, Éditions sociales, Paris 1953, qu'une « nationalité » (национальность, natsionalnost’) est , complétant ainsi la définition du social-démocrate autrichien Otto Bauer pour qui la nation était , terme qu'il crée en 1907 en allemand (Schicksalsgemeinschaft) dans son livre Die Nationalitätenfrage und die Sozialdemokratie, Vienne 1907, trad.fr.: La question des nationalités et la social-démocratie, Paris 1987, éd. Arcantère, , puis récupéré par la droite conservatrice en 1936 sous la plume du théologien catholique, également autrichien, Alois Carl Hudal dans son ouvrage Die Grundlagen des Nationalsozialismus (« Les bases du national-socialisme ») 1936, dans le sens de « courant de l’histoire et tendances de l’évolution d’une nation » comme l'analyse Hannah Arendt dans Les Origines du totalitarisme, tome Sur l’antisémitisme, trad. par Micheline Pouteau, Calmann-Lévy, Paris 1973 ; trad. révisée par Hélène Frappat, Gallimard, coll. « Quatro », Paris 2002 ; éd. poche, Seuil, coll. Points/Essais, , Paris 2005. .. vignette|Division administrative de l'URSS en 1989. vignette|Carte simplifiée des groupes ethniques d'Union soviétique, d'après celles des Atlas scolaires soviétiques. vignette|Peuples autochtones de la fédération de Russie.
Présentation générale Peuplement La confusion entre Russes et Soviétiques (parallèle à la confusion Anglais et Britanniques, ne distinguant pas les Irlandais, les Gallois et les Écossais) a souvent occulté le fait que les Russes n'étaient que l'une des nombreuses « nationalités » () parmi les citoyens de l'Union soviétique. Mais les Russes étaient la « nationalité » dominante, parce qu'ils étaient majoritaires dans la population, parce qu'ils étaient le seul groupe présent dans toutes les Républiques et parce que leur langue, et elle seule, était « langue de communication inter-ethnique » () dans toutes les Républiques et langue officielle de l'Union. Un « Soviétique » était donc un citoyen de l'Union des républiques socialistes soviétiques (selon le droit du sol) mais son origine ethnique (dite « nationalité » selon le droit du sang) était obligatoirement inscrite comme critère d'identification dans ses documents d'identité, en , si bien que l'expression « » est devenue un synonyme courant pour désigner l'origine ethnique d'un citoyenL'existence de ce « » a, pendant l'occupation de l'URSS par l'Allemagne nazie, coûté la vie à de nombreux citoyens soviétiques, civils ou militaires, capturés ou contrôlés par l'occupant, et exterminés s'ils étaient de « nationalité » juive ou tzigane. Le « » a donné lieu à de nombreuses plaisanteries : interrogé à ce sujet sur ses racines, le polémiste russe Vladimir Jirinovski né Edelstein, répondit : . Le « » a été supprimé en 1997 des documents d'identité de la fédération de Russie : Véronique Soulé, « Les passeports intérieurs russes embarrassent Moscou. Les communistes réclament le rétablissement de la « nationalité ». », Libération, 29 octobre 1997..
Système fédéral soviétique Organisation fédérale
L'URSS était composée de quinze républiques socialistes soviétiques (« RSS ») correspondant aux quinze « nationalités » (Национальный Народность) répondant aux critères nécessaires pour être considérées comme des « nations » (Наций) : population nombreuse, culture écrite, histoire bien identifiée par des sources anciennes, ne pas être enclavées à l'intérieur d'une autre République… ce qui leur donnait théoriquement droit à la sécession. La plus importante (regroupant à elle seule plus de la moitié de la surface et de la population de l'Union), était la République soviétique fédérative socialiste de Russie (RSFSR).
Mais la complexité du système était bien supérieure à cette Union fédérale de quinze républiques socialistes soviétiques, car à l'intérieur de plusieurs d'entre elles on décomptait : 20 républiques socialistes soviétiques autonomes (RSSA) : 16 en RSFSR, 2 en Géorgie, 1 en Azerbaïdjan, 1 en Ouzbékistan) ; 8 régions autonomes : 10 districts autonomes (tous en RSFSR) ; Ce découpage était fait suivant des critères multiples : le nombre d'habitants, mais aussi les définitions particulières de l'ethnographie soviétique (qui ne suivait pas les règles ethnologiques occidentales, et qui distinguait les Adyghés des autres Circassiens, les Moldaves des autres Roumains, ou bien considérait les colons japonais capturés en 1945 au Manchoukouo et déportés au Kazakhstan comme des Coréens)Н.Ф. Бугай (Nikolaï Feodorovitch Bougaï) : Корейцы Союза ССР в ХХ веке. История в документах (Les Coréens d'URSS au ; histoire et documents). Moscou, 2003. Des conflits ethniques en ont découlé lors de l'avènement de la glasnost, qui a permis l'expression de mécontentements accumulés durant des décennies (exemples : l'Oblast autonome d'Ossétie du Sud en Géorgie, réclamant sa réunion avec l'Ossétie du Nord russe, ou encore l'Oblast autonome du Haut-Karabagh en Azerbaïdjan, réclamant sa réunion avec l'Arménie).
Organes du pouvoir central
Législatif : l'Union possédait une assemblée, le Soviet suprême, composé de deux chambres élues au suffrage universel (mais un seul parti, le communiste y présentait des candidats) : le Soviet des nationalités (chaque RSS y envoyait 32 députés; chaque Région autonome, 5 députés, et chaque district autonome, 1 député), et le Soviet de l’Union, élu sur la base proportionnelle à la population avec un député pour de la fédération. Exécutif : représenté par le conseil des ministres (Sovnarkom), dirigé par le président du Conseil (Premier ministre).
En URSS, toutes les institutions de l'État, les administrations, les entreprises, les collectivités territoriales, les syndicats, les unions professionnelles, les clubs et les unités d'habitation étaient étroitement contrôlées, en théorie et selon la Constitution soviétique par le Parti communiste de l'Union soviétique (PCUS), en pratique et selon le décret du émis au panrusse des Soviets, par une police politique aux pouvoirs extra-judiciaires : la Tchéka, qui deviendra plus tard la Guépéou puis le NKVDLe , Martyn Latsis, définit, dans le journal La Terreur rouge du , les tâches de cette police dont le gouvernement soviétique envisageait la création : . Cité par Viktor Tchernov dans Tche-Ka, ed. E. Pierremont, et par Sergueï Melgounov, La Terreur rouge en Russie, 1918-1924, éditions des Syrtes, 2004, ..
Les « nationalités » Les « nationalités soviétiques » (Советский национальный народность) formaient une mosaïque, car en dehors des régions peuplées uniquement de Russes, pour la plupart situées en Russie centrale autour de Moscou, les autres étaient dispersées sur de vastes territoires et mêlées avec les Russes et les unes aux autres ; par ailleurs l’ethnologie soviétique ne suivait pas les règles scientifiques de définition d’un groupe ethnique (même origine, même langue, même histoire, mêmes coutumes, même culture et même tradition religieuse) et y introduisait des critères politiques pour regrouper, ou au contraire distinguer des groupes. De plus, le gouvernement soviétique traça des frontières en dépit du vœu des populations concernées : dans le Caucase par exemple, les Ossètes furent coupés en deux entre la Russie (Ossétie du Nord) et la Géorgie (Ossétie du Sud), et le Haut-Karabagh ne fut pas rattaché à l'Arménie comme le Nakhitchévan le fut à l'Azerbaïdjan. Cette politique suscita des tensions entre les Russes et les autres nationalités qui souffraient de l’hégémonie russe, mais aussi des tensions entre différentes « nationalités » (exemples : Arméniens/Azéris, Ossètes/Ingouches, Géorgiens/Abkhazes…)J. A. Armstrong, « The Ethnic Scene in the Soviet Union: The View of the Dictatorship » dans E. Goldhagen (dir.), Ethnic Minorities in the Soviet Union, éd. Praeger, New York 1968.J. R. Azrael (dir.), . Soviet Nationality Policies and Practices. éd. Praeger, New York 1978.L. Hajda & M. Beissinger (dir.), The Nationality Factor in Soviet Politics and Society, éd. Boulder 1990..
Même entre les trois nationalités slaves (Russes, Ukrainiens et Biélorusses) les relations étaient ambiguës car les deux dernières étaient tiraillées entre leur identité locale, plus proche de l’Europe centrale, et leur appartenance historique à la Grande Russie : le gouvernement soviétique considérait la première tendance comme « nationaliste bourgeoise » et la combattait, tandis qu'il encourageait la seconde comme compatible avec le processus de « rapprochement-fusion » (сближение–слияние, sblijenie-sliyanie) devant aboutir à forger l’Homo sovieticus. Outre ces tensions, des divergences politiques et économiques divisaient parfois l’appareil d’État central (en l’occurrence le Politburo) entre « réformateurs » partisans des thèses d'Evseï Liberman, de la déstalinisation et, plus tard, de la glasnost et de la perestroïka, et « conservateurs » s’opposant à tout changement risquant d’affaiblir leur autoritéR. Brubaker, « Nationhood and the National Question in the Soviet Union and Post-Soviet Eurasia: An Institutionalist Account » dans Theory and Society , 1994, p. 47-78..
Histoire des nationalités de l'Union soviétique de 1917 à 1991 L'URSS est territorialement et donc démographiquement l'héritière de l'Empire russe, qui a débordé, à partir du , au-delà des limites géographiques des langues slaves orientales, et qui a ensuite largement colonisé les territoires progressivement rattachés. Au moment de la fondation de l'URSS en 1922, le recul de l'Empire avait permis, à l'ouest, l'indépendance de la Finlande, des pays baltes, de la Pologne et de la Moldavie (qui s'était rattachée à la Roumanie), mais à l'issue de la seconde Guerre mondiale, l'URSS récupère une grande partie de ces territoires (sauf en Finlande) ce qui ramène dans ses frontières autant de groupes ethniques.
L'URSS reprend le processus de russification et de colonisation slave commencé par l'Empire russe dans les territoires peuplés d'autres groupes ethniques, en l'amplifiant grâce aux moyens de transport modernes, ce qui modifie partiellement la composition ethnique du pays et crée de nouvelles tensions. Mais en même temps, elle prend en compte l'aspect multiethnique de sa population en adoptant, contrairement à l'Empire, un système national-fédéraliste de républiques fédératives (dites « unionales ») elles-mêmes parfois divisées en républiques ou arrondissements « autonomes », dans un « montage-gigogne » territorial.
Désintégration de l'Empire russe (1917-1918) et formation de l'URSS (1918-1922) Le nouveau régime bolchevique, issu de la révolution, hérite de cet empire et de ses problèmes (nationalités). En 1914, Lénine parlait de « la prison des peuples ». Le , le Soviet de Petrograd, sur la base des Thèses d'avril de Lénine, se prononce en faveur de l'autonomie nationale et culturelle : déception de la plupart de nationalités, qui attendaient davantage de la révolution. Le , la Déclaration des droits des peuples de Russie proclame « l'égalité et la souveraineté des peuples de Russie ». Conférence du Parti communiste.
Thèses en présence avant et au début de la révolution :