La Vierge à l'Enfant ou Madone (en ) est une icône peinte en 1884-1885 par Mikhaïl Vroubel pour une iconostase en marbre de l'église Saint-Cyrille à Kiev Gomberg-Verjbinckaia /Гомберг-Вержбинская Э. П., Подкопаева Ю. Н., Новиков Ю. В. Михаил Александрович Врубель, М.: Искусство, 1976 — p. 383.. Cette réalisation fait connaître Vroubel au grand public et lui servira de jalon durant toute sa carrière d'artiste et de décorateur. Malgré le fait que l'œuvre respecte tous les canons de l'iconographie orthodoxe de la Mère de Dieu, les critiques d'art célèbrent son expressivité et son caractère insolite. Les visages de la Vierge et du Christ enfant ont été réalisés par Vroubel avec pour modèles l'épouse et la fille cadette de l'historien d'art Adrian Prakhov.
Description et iconographie
L'icône est réalisée sur des feuilles de zinc. Ses dimensions sont de . Son iconographie est de type panakhranta, c'est-à-dire qu'elle représente la Mère de Dieu, assise sur un trône avec l'enfant Jésus sur ses genoux. Le trône symbolise la majesté de Marie. Ce type d'icône est apparu dans l'empire byzantin au - V. Vlassov : Peinture russe ancienne en byzantine, terminologie/Власов В. Г. «Византийское и древнерусское искусство». Словарь терминов..
Jésus enfant est assis sur les genoux de sa mère, de sa main droite il bénit et de la gauche il tient un rouleau conformément à l'iconographie du Christ pantocrator (tout-puissant). Selon l'iconographie orthodoxe de Jésus-Christ il est surmonté d'une nimbe et la croix est bien inscrite à l'intérieur de celle-ci. Le centre de la composition est le Christ qui se tourne vers le spectateur de face et bénit de sa main droite par un geste de ses deux doigts. Sa mère est tournée de face également mais elle incline légèrement la tête.
La Vierge est représentée dans une maforii rouge, symbole de la souffrance à venir et souvenir des origines royales. Sur le front et les épaules sont représentées trois étoiles, le signe de sa virginité perpétuelle, la sainte Vierge ayant conservé sa virginité avant et après la naissance de Jésus, selon les écritures. Ces trois étoiles sont aussi le symbole de la Trinité. Selon l'iconographie orthodoxe de la Mère de Dieu, sur de chaque côté de l'arc apparaissent les lettres grecques ΜΡ ΘΥ — l'abréviation de Mère de Dieu.
Histoire de la création
Choix de l'artiste C'est l'historien d'art Adrian Prakhov, professeur à l'académie russe des beaux-arts, qui a orienté Vroubel, à l'époque jeune artiste inconnu du public, vers cette composition de la Vierge et l'Enfant Prakhov A. Souvenirs de Vroubel/ Прахов А. В. Воспоминания о Врубеле // Московская городская художественная галерея П. М. и С. М. Третьяковых / Под общ. ред. И. С. Остроухова. — М., 1909. — Кн. 1, ч. 2. — p. 157—168.. C'est lui, Prakhov qui se voit confier la direction de la finition de la restauration de l'église Saint-Cyrille et de la construction de la cathédrale Saint-Vladimir. Prakhov supervise en même temps la restauration intérieure de l'église Saint-Cyrille à Kiev.
Prakhov s'acquitte de sa mission avec enthousiasme et professionnalisme. En 1881—1882, et encore en 1886—1887, il entreprend des voyages en Égypte, en Palestine, en Syrie, en Grèce, en Turquie d'Europe et en Italie pour étudier les traditions byzantines.
Dans ses mémoires, Prakhov écrit, qu'il craignait que pendant son absence, le comité chargé de la gestion des travaux sur le plan financier confie la réalisation de la peinture à un quelconque peintre religieux local. C'est pourquoi il décide de trouver à Saint-Pétersbourg un étudiant talentueux de l'Académie des beaux-arts qui pourrait réaliser ce qu'on lui demandait à Kiev, « sans aller au-delà de la stricte orthodoxie financière ». En automne, il se rend à Kiev pour donner une conférence chez son ami de longue date Pavel TchistiakovAdrian Prakhov Страницы прошлого: очерки — воспоминания о художниках, // rédaction Lobanova/ под общ. ред. В. М. Лобанова. — К.: Мистецтво, 1958. — 308 p..
Prakhov raconte à Tchsitiakov qu'il a trouvé des fresques à Kiev conservées dans l'église Saint-Cyrille et lui demande s'il ne peut pas lui recommander un étudiant qui serait d'accord d'aller sur place pour , avec son matériel, pour réaliser une iconostase à un étage, en style byzantin, sur des plaques de zinc. Quatre icônes y seraient représentées avec des contours de marbre. Lors de cette rencontre quelqu'un frappe à la porte de Tchistiakov :
Prakhov n'a pas mis longtemps à persuader le jeune Vroubel, qui a 27 ans, et pour qui gagner était un gain énorme tandis que Prakhov restait dans le limites du budget fixé par ses comptables.
Travaux préparatoires, esquisses
En , dans l'appartement de Prakhov à Kiev se présente un jeune homme mince, blond, timide, aux traits délicats Prakhov N. /Прахов Н. А., p. 90. Cet appartement est situé au croisement de la rue Jitomir (№ 6) et de la rue Vladimirskaïa (№ 11). De nombreux invités sont présents, des artistes que Prakhov attire pour réaliser les travaux à la Cathédrale Saint-Vladimir. La maîtresse des lieux est l'épouse de Prakhov, Émilia Prakhova, 32 ans, mère de trois enfants. Son visage sera choisi par Vroubel pour réaliser celui de l'icône de la Vierge à l'Enfant. Le petit Jésus sera réalisé avec comme modèle Olga, la fille cadette d'Émilia Chtcherbachina N. Un génie fou a offert la Madone à Kiev /Щербашина Н. Сумасшедший гений подарил Киеву Богоматерь // Komsomolskaïa Pravda Komsolovskaïa pravda en Ukraine. — 2006. — 21 mars..
Avant de commencer le travail principal, c'est-à-dire les 4 icônes pour l'autel, Vroubel a réalisé les fresques de l'église Saint-Cyrille à Kiev et a préparé des croquis pour ses différents projets.
Nikolaï Adrianovitch Prakhov, le fils aîné d'Adrian Prakhov, avait 11 ans à cette époque N Prakhov /Прахов Н. А., p. 97.. Il se souvient que Vroubel, quand il quittait son appartement de Kiev pour aller à Saint-Cyrille avait l'habitude de passer à la datcha des Prakhov, où il prenait souvent un cahier pour peindre les filles, les dessiner ou réaliser une aquarelle d'un membre de la famille, le plus souvent Émilia Prakhova. Habituellement Vroubel ne terminait pas ses dessins. Les Prakhov conservaient et cachaient ses croquis, parce que sans quoi, Vroubel utilisait ses dessins précédents pour en réaliser de nouveaux superposés. Plusieurs dessins préparatoires pour le visage de la Vierge ont ainsi pu être conservés.
Nikolaï Adrianovitch Prakhov se souvient aussiN Prakhov /Прахов Н. А., p. 106, que sa mère Émilia Prakhov, avait des yeux merveilleux de couleur bleue et des lèvres magnifiques. La famille a conservé des dessins au crayon noir présentant Émilia de profil. Mais pour la Vierge, Vroubel a dû utiliser le même dessin dans un autre plan. Selon le fils Prakhov c'est un troisième dessin, qui se trouve maintenant à la Galerie Tretiakov qui a servi pour réaliser l'icône de la Vierge. C'est celle où les cheveux portent une trace de peinture à l'huile, ocre clair à gauche. Quand il a ouvert sa boite de peinture pour colorier ce dessin, la maman a appelé tout le monde pour le déjeuner. Vroubel a rassemblé ses dessins et est parti. Mais celui portant la trace ocre a été subtilisé par une des sœurs qui l'a caché derrière une armoire. Vroubel ne s'en est pas aperçu.
Travail à Venise
C'est à Venise, où Vroubel s'est rendu en , que le projet d'icône de la Vierge s'est formé dans l'esprit de l'artiste. Craignant que la vie de dandy qu'il menait à Kiev et en Russie ne l'empêche de se concentrer sur un travail à responsabilité, Prakhov lui conseille d'aller passer l'hiver en Italie et d'y réaliser des peintures : « Allez d'abord à Ravenne, pour vous familiariser avec les mosaïques anciennes des églises : la basilique Saint-Vital de Ravenne, la basilique Saint-Apollinaire in Classe, la basilique Saint-Apollinaire-le-Neuf, puis ensuite visitez Venise. Le climat y est plus doux, l'hiver il y peu de touristes … Là vous verrez la basilique Saint-Marc avec ses mosaïques de différentes époques ; vous pouvez aussi aller en gondole, sur île de Torcello, voir l'Église Santa Maria Assunta de Venise qui est décorée de mosaïques du qui sont bien conservées. Vous verrez aussi le Palais des Doges, et dans les musées les merveilleux coloristes vénitiens : Giovanni Bellini, Paul Véronèse, Titien, Le Tintoret et beaucoup d'autres » . Cette proposition plait à Vroubel qui part alors pour Venise en passant par Vienne.
À Venise, Vroubel loue un atelier avec une chambre dans la rue San Maurizio № 174, non loin de la Basilique Saint-Marc, et il commence à peindre sur des feuilles de zinc l'image de la Vierge. Sa belle-mère raconte dans une lettre à sa sœur Anniouta que Vroubel « s'est installé dans son appartement, avec une table et un domestique pour 125 francs par mois ». Elle signale que la chambre de l'appartement est très froide (7° degrés Celsius) et que Vroubel doit se vêtir de laine et garder sa casquette à l'intérieur.
Quand il achète des feuilles de zinc à Venise, il manque d'expérience et se retrouve avec des panneaux de mauvaise dimension. Il doit donc d'abord les retravailler. Puis la peinture glissait sur le zinc et ce n'était pas facile. Il demande conseil à Prakhov par courrier. Ce dernier lui conseille de consulter un professeur de chimie de l'université de Kiev, Sergueï Réformatski, qui lui-même lui conseille de couvrir le zinc d'une solution faible d'acide chlorhydrique, pour que la peinture tienne mieux. Cela réussit mais à ce moment il ne reste que trois icônes à réaliser N Prakhov /Прахов Н. А., p. 105.
Il prend un modèle italien pour réaliser l'icôneSur l'une de ses lettres à Émilia Prakhova qui a été déchirée mais dont ils subsiste un morceau il écrit : « Si vous le permettez, c'est une italienne qui pose pour l'icône de la Vierge ».
Mykola Mourachko, qui a visité Venise écrit à propos de Vroubel Mykola Mourachko Воспоминания старого учителя — К.:, 1964. — p. 88. ref-uk, qu'il vivait au premier étage de l'ancien palazzo datant du dans une chambre décorée de fresques, aux plafonds décorés de stucs, et que tout cela jouait sur l'imagination de Vroubel. Quand Mourachko le rencontre, Vroubel est occupé à peindre les quatre icônes destinées à l'Église Saint-Cyrille en même temps. Celle de Jésus et de la Vierge est pratiquement terminée et il commence celle de Cyrille. Celle d'Afanase est à peine commencée.
Mourachko reconnaît dans l'image du visage de la Vierge une amie commune de Russie (Émilia Prakhova). La ressemblance est en effet frappante. Vroubel en réponse lui demande : « Mais vous l'avez connue ? » - « Oui, mais si seulement vous lui aviez donné une autre expression ; vous lui donnez une expression douce et paisible alors que ce sont des cris incontrôlables qu'il faudrait exprimer », répond Mourachko. Vroubel se lève alors derrière son modèle et dit : « Est-ce qu'elle crie ? Non, c'est vous qui ne la connaissez pas. Visiblement nous avons sur ce sujet des impressions différentes ».
L'amour pour son modèle Selon l'opinion D. Z. Kogan, l'œuvre de Vroubel / Коган Д. З. Творчество Врубеля / Жизнь в искусстве, М.: Искусство. — 1980, 544 p. O. Oungourian /Унгурян О. Когда в кирилловской церкви появился написанный Врубелем образ Богоматери, киевляне узнали в нем черты одной известной в Киеве дамы // Факты, 04.01.2002. A. Poukov, problèmes actuels de l'étude et de la restauration de l'héritage culturel/Пучков А. Кирилловские черновики А. В. Прахова (декабрь 1880 — ноябрь 1881 гг.) / Современные проблемы изучения, реставрации и сохранения культурного наследия / Выпуск IV, К.: Феникс, — 2007, p. 165. de plusieurs de ses biographes, lorsque Vroubel travaille sur l'icône il est amoureux de quelqu'un. La plupart des chercheurs croient qu'il était amoureux d'Émilia Prakhova N. A. Dmitrieva, Vroubel chef-d'œuvre non répertorié /Дмитриева Н. А. Михаил Врубель. Незамеченные шедевры. , М.: Детская литература, — 1984, p. 144. .