Le Drame des Jardies est un « roman contemporain » de 315 pages, écrit par Léon Daudet et publié en 1924 chez Arthème Fayard. Le titre fait référence à la mort de Léon Gambetta, le , dans la maison des Jardies, demeure qu'il partage à Sèvres avec sa compagne. Celle-ci, Léonie Léon, fut pendant dix années sa très discrète égérie, et il s'apprêtait à l'épouser.
Un Gambetta sous influence Sous la plume de l'écrivain nationaliste et polémiste, membre de l'Action française, la fin tragique de Gambetta dans Le Drame des Jardies représente cependant moins du dixième de l'ouvrage : celui-ci est consacré à démontrer le rôle masqué de l'Allemagne victorieuse et, plus précisément du chancelier Bismarck, dans la fondation de la Troisième République, puis dans les orientations de la politique intérieure et étrangère du nouveau régime. L'intérêt bien compris de l'Allemagne luthérienne, unifiée après sa victoire de 1870, est celui d'une France isolée, républicaine plutôt que monarchiste ou impériale, une France pourquoi pas colonialiste, si cela la détourne de reconquérir l'Alsace et la Lorraine, et dans tous les cas : une France laïque et anticléricale.
S'attachant davantage à la période 1877-1882, au moins en sous-titre, Daudet met en scène, sous leur véritable nom, les personnages de son roman, dont plusieurs reçoivent leurs consignes depuis Berlin. Consignes visant à manipuler celui dont le refus de la défaite, les talents oratoires, l'opposition au Second Empire, les savantes manœuvres, les positions clairement républicaines, pro-Revanche et anticléricales, avaient assuré la très grande popularité, un rôle politique de premier plan... et toute l'attention du chancelier :
Outre Léon Gambetta, Léonie Léon et Otto de Bismarck, apparaissent notamment le prince et futur chancelier Clovis de Hohenlohe, ambassadeur en titre de l'Allemagne en France, l'industriel et comte Guido Henckel von Donnersmarck, ancien gouverneur de Lorraine occupée, et son épouse demi-mondaine la Païva, qui tiennent salon et intriguent presque ouvertement, tant dans le château de Pontchartrain de l'un, qu'en l'hôtel particulier des Champs-Élysées de l'autre. Leurs portraits sont brossés ou détaillés avec le talent critique que l'auteur mettra par la suite dans ses Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux. La psychologie des trois personnages principaux est plus fouillée, non sans humour et une certaine admiration pour le premier, une certaine tendresse malgré tout pour l'amour des deux autres.
Léon Gambetta fut le grand ami du père de l'auteur, Alphonse Daudet, en dépit d'une période de refroidissement, ainsi que le rappelle Léon Daudet dans un article de présentation de son livre, le premier d'une longue série dans L'Action française, alors quotidien. Le Gambetta truculent et bon-vivant, amusant, amouraché et un peu falot, recueille ainsi sa sympathie : « D'ailleurs, son charme était dans la simplicité et le naturel » lit-on dans le même article. Mais il n'en est pas de même du Gambetta tribun politique : « Je le considère comme un niais, dupe d'une jolie femme, qui appartenait à la police allemande ; et c'est tout. Il m'inspire même une certaine pitié, comme Waldeck-Rousseau, son continuateur en anticléricalisme ». Ou encore : « Un hâbleur, séduisant, lettré et bohème, tel était en effet l'amant, et au bout du compte, la victime, de la belle et malheureuse Léonie Léon. Sa réussite extraordinaire et précoce [entre trente et quarante ans] le grisa et l'amena à commettre des fautes irréparables contre l'intérêt de son pays ».
Quelles fautes ? :
La rencontre de Varzin En particulier, Daudet soutient qu'une rencontre secrète entre Gambetta et Bismarck a lieu dans la belle propriété de ce dernier à Varzin. Il en décrit tous les détails dans Le Drame des Jardies : la préparation, le voyage en compagnie de Léonie, le déroulement de l'entrevue avec le chancelier.
Rencontre que contestent tous les historiens défenseurs de la mémoire du grand homme de la république, mais également l'historien académicien ami de Daudet, Jacques Bainville, dans son ouvrage consacré à Bismarck. Selon Bainville, déjà traducteur de la correspondance secrète échangée avec Bismarck dans cette période et publiée en 1915 par Marie de Roux dans son livre : La République de Bismarck, la rencontre aurait été annulée au dernier moment par Gambetta, de peur de se compromettre. La rencontre a certainement été projetée, ainsi qu'en témoignent les échanges entre Henckel à Bismarck (23/12/1877 et suivants)Lire en ligne, ainsi selon toute vraisemblance que la lettre écrite par Léon Gambetta a sa maîtresse le : « Tu as triomphé de mes dernières résistances; c'est fait, nous irons là-bas avec toutes sortes de précautions, de lisières », ainsi enfin que rapporté par Juliette Adam dans le septième et dernier volume de Mes souvenirs : Après l'abandon de la revanche.
En dépit donc de l'avis des historiens, Daudet écrit dans l'Action française du :
Le rôle de Léonie Léon Selon Daudet, Gambetta est donc « victime, de la belle et malheureuse Léonie Léon », qui pendant dix ans l'aurait manipulé à dessein, elle-même étant notamment sous l'emprise de Thérèse Lachmann, épouse de Henckel et plus connue sous le nom Païva de son deuxième mari, et incontestablement espionne au service de Berlin. « Malheureuse Léonie », car celle-ci tombe véritablement amoureuse de l'homme qu'elle est chargée, par le couple Henckel-Païva, de conquérir au bénéfice de la politique allemande. Après avoir dressé un premier portrait peu flatteur de « l'agent n°17 » au chapitre II, Daudet au contraire ne cache rien dans le chapitre suivant, notamment pages 66 et suivantes, des états d'âme et des remords de cette femme profondément catholique, au passé déjà douloureux (le suicide d'un père, une première liaison malheureuse...) et contrainte au mensonge permanent.
Du fait de son intelligence, Léonie s'accorde au mieux avec Gambetta qui n'a de cesse de vouloir l'épouser, ce à quoi elle se refuse, d'abord sous l'injonction de « la Païva », puis par amour : ne pas entacher de son passé médiocre l'homme fort de la république et surtout, toujours selon Daudet, du fait de l'inavouable tromperie allemande. Une faute qui permet à l'auteur de bâtir un dénouement bien éloigné de la version officielle des évènements des Jardies, selon laquelle Gambetta se blesse sérieusement à la main et au bras en voulant extraire une balle coincée dans le canon de son revolver. Blessure accidentelle, peu grave en soi, mais qui, chez un homme affaibli par l'hémorragie, physiquement usé par toute une vie trépidante, et moralement atteint par ses derniers échecs politiques, provoque une série de réactions et d'abcès internes le conduisant à la mort, un mois plus tard, malgré l'assistance de médecins aussi impuissants que réputés.
Dans la version de Daudet, c'est plutôt ce même jour, la veille de l'annonce publique du prochain mariage, que s'exerce la vengeance du couple Henckel-Païva, qui voit leur agent échapper à leur influence : le facteur remet à Léon Gambetta une enveloppe recommandée, sans courrier d'accompagnement mais contenant une photographie et :
Quand Gambetta se présente à Léonie, déjà prêt à l'indulgence mais les traits décomposés et ces papiers à la main, elle comprend aussitôt et, chancelante, tombe sur sa table à coiffer dont le tiroir s'ouvre, libérant le fameux révolver qu'elle saisit et tourne vers elle. C'est en voulant empêcher Léonie de se suicider qu'il est victime du coup de feu aux conséquences fatales.
Réalité, imagination ou calomnie ? Dans le premier article d'une très longue série consacrée à la promotion ou à la défense de son roman, ou plus généralement de sa vision des évènements qui s'y attachent, Léon Daudet déclare :
S'il existe des lacunes, ce serait plutôt dans les preuves qu'apportera Daudet par la suite, quant aux très graves accusations visant Léonie Léon. Dans son livre, le contenu de la fameuse enveloppe disparaît dans les flammes de la cheminée des Jardies : la Léonie du roman ne manque pas de présence d'esprit en détruisant ces documents accablants, et rend bien service à l'auteur, auquel, de ce fait, on ne pourra reprocher ne pas les produire.
Si la correspondance allemande traduite par Jacques Bainville témoigne d'une ingérence non surprenante de l'Allemagne dans les affaires françaises, elle ne fait pas apparaître de manquements graves de la part de Gambetta, passé, en une petite dizaine d'années, d'une position de Revanche à une posture plus tournée vers la coopération et la recherche de la paix. Les premières étapes, les premiers contacts nécessitant une grande discrétion.
La réputation et le rôle de Léonie sont ternis, dès le décès de Gambetta, par divers journaux de droite, dont L'Intransigeant d'Henri Rochefort.
Après sa mort en 1906, et presque vingt ans avant que Daudet se soit saisi des Jardies, Léonie Léon trouve un premier défenseur de sa mémoire, en la personne de Francis Laur (qui, jeune patriote, a rejoint Gambetta à Tours en )Avant de devenir député boulangiste et profondément antisémite, Francis Laur a rejoint Gambetta en 1870 et Le Cœur de Gambetta lui témoigne de son attachement. L'ancien élève de l'École des Mineurs de Saint-Étienne sera avant tout préoccupé des questions industrielles dans sa carrière politique. Lire en ligne . Par fidélité au « dictateur de Tours », Francis Laur écrit, dans Le Cœur de Gambetta, son propre roman de l'amour des deux êtres, voulu plus proche de la réalité et très différent de ce qu'en fera DaudetLe Cœur de Gambetta est aussi numérisé par archive.org : lire en ligne. Il y ajoute la correspondance de Gambetta, à lui confiée par Léonie, et enfin quelques lettres de cette dernière à une amie, l'épouse du diplomate Marcellin Pellet, qui l'assiste pendant un quart de siècle dans sa solitude de veuve. Les lettres-réponses de Gambetta soulignent l'intelligence politique de sa discrète et indispensable conseillère, qualités que ne nie pas Daudet. Mais loin de pousser Gambetta dans la voie d'un anticléricalisme forcené, comme l'aurait voulu l'alignement aux vues de Bismarck, Léonie se montre la femme du compromis. Telle que décrite par Laur dans une section intitulée : « Léon Gambetta, Léon XIII et Léonie Léon », une mission secrète, dont Gambetta la charge auprès du pape, témoigne de ce qu'aurait pu être en France une séparation beaucoup moins traumatisante entre l'Église et l'État que celle de 1905. Et Pierre-Barthélémy Gheusi, soutient la même ligne dans le dernier chapitre de Gambetta par Gambetta en 1909. Deux auteurs que Léon Daudet ne manquera pas d'égratigner dans l'Action Française, s'attirant une réplique du second dans les colonnes du Figaro, dont il est directeur.
C'est en que l'historien Émile Pillias, cofondateur deux ans plus tard de la Société d'histoire de la IIIe République, publie : Léonie Léon, Amie de GambettaCe livre n'est pas accessible en version numérisée. Catalogue bnf. Selon lui : « un livre d'Histoire, impartial et précis. Il ne contient pas une affirmation, pas un jugement, pas un mot, qui ne s'appuie sur un document, sur un témoignage, sur un fait ». À de très nombreuses reprises, l'auteur se démarque complètement de Francis Laur, coupable de propager des « absurdités », voire des faux (p. 126-127), d'inventer complètement, par exemple, la mission auprès du pape Léon XIII (p. 143-146).