L'idéologie linguistique est un concept utilisé principalement en anthropologie (en particulier en anthropologie linguistique), en sociolinguistique et dans les études transculturelles pour caractériser un ensemble de croyances et de sentiments à propos de la place du langage dans la société. Lorsqu'elles sont reconnues et explorées, les idéologies linguistiques révèlent les relations entre les croyances des locuteurs envers leur langue et le système socioculturel dans lequel ils évoluent, illustrant comment leurs représentations sont travaillées et enracinées par ce contexte social. Ce faisant, elles montrent les présupposés explicites ou implicites des locuteurs à l'égard d'une ou des langues, en relation avec leur expérience sociale, leurs conceptions morales ainsi que leurs intérêts économiques et politiques. Elles supposent une conceptualisation du langage, des locuteurs et des pratiques discursivesIrvine, J. T. (2012, January 11). Language Ideology. Retrieved February 9, 2018, from http://www.oxfordbibliographies.com website: http://www.oxfordbibliographies.com/view/document/ obo-9780199766567/obo-9780199766567-0012.xml.
Applications et approches
Définitions Plusieurs chercheurs notent des difficultés à délimiter le champ, la signification et les applications de l'idéologie linguistique. L'anthropologue Paul Kroskrity la décrit comme « un concept flottant, regroupant un ensemble de dimensions convergentes » avec « plusieurs couches de significations qui se chevauchent partiellement mais se distinguent » et affirme que dans le travail académique sur le sujet, il n'existe pas de définitions communes. L'une des définitions les plus larges est offerte par Alan Rumsey, qui caractérise l'idéologie linguistique comme un « corps partagé d'opinions publiques sur la nature du langage dans le monde ». Kroskrity trouve cependant cette définition insatisfaisante car « elle empêche de problématiser la diversité des idéologies linguistiques et en donne une vision trop homogène au sein d'un même groupe culturel » . Insistant sur l'influence consciente des locuteurs sur la structure du langage, Michael Silverstein voit l'idéologie linguistique comme un « ensemble de croyances sur le langage articulé comme une rationalisation et une justification de la structure linguistique et de son usage par les locuteurs » Silverstein, M. (1979). Language Structure and Linguistic Ideology. In P. Clyne, W. Hanks, and C. Hofbauer (eds.), The Elements (pp. 193–248). Chicago: Chicago Linguistic Society.
Au nombre des définitions insistant sur les facteurs socioculturels, Shirley Heath caractérise le langage comme les « idées et les objectifs qu'un groupe tient comme évident concernant le rôle du langage dans les expériences sociales des membres en tant qu'ils expriment l'expression du groupe » Heath, SB. (1977). Social history. In Bilingual Education: Current Perspectives. Vol. 1: Social Science, pp. 53--72. Arlington, VA: Center for Applied Linguistics. et Judith Irvine comme « le système idéologique qui régit les relations sociales et linguistiques, en relation avec les intérêts moraux et politiques Judith Irvine, « When talk isn't cheap : language and political economy », American Ethnologist, 1989, 16(2), pp. 248-67.
Approches critiques et neutres
Les études de l'idéologie linguistique sont partagées entre les approches neutres et critiques. Dans les premières, les croyances des locuteurs sont définies à travers un système culturel, néanmoins sans en interroger la cohérence et les relations avec l'extérieur. Les caractérisations de l'idéologie linguistique comme représentatives d'une communauté entière ou d'une culture, telles que celles documentées en recherche ethnographique, sont des exemples courants d'approches neutres de l'idéologie linguistique .
Les investigations critiques explorent la capacité des idéologies langagières à être utilisées comme stratégies pour maintenir un pouvoir et une domination politique. Elles sont décrites par Kathryn Woolard et Bambi Schieffelin comme des études sur . Bien que ces études sont souvent remarquées pour leurs contributions sur la politique linguistique et l'intersection entre le langage et la classe sociale, la différence cruciale avec les approches neutres réside dans le fait qu'elles interrogent la variabilité et la contradiction à l'intérieur des idéologies et entre elles, tandis que les secondes abordent l'idéologie selon ses propres termesWoolard, K.A. (1992) "Language Ideology: Issues and Approaches." In P. Kroskrity, B. Schieffelin, K. Woolard, eds. Language Ideologies. Special Issue of Pragmatics 2 (3): 235-249.
Domaines de recherches Structure et usage linguistiques De nombreux chercheurs affirment que l'idéologie joue un rôle dans la formation et l'influence des structures linguistiques et des formes de discours. Michael Silverstein, par exemple, voit la réflexivité des locuteurs par rapport à leur langue (la réflexion, le discours et les idées à son sujet) et la rationalisation de son utilisation comme des facteurs déterminants dans l'évolution d'une structure linguistique . Selon lui, la variabilité du langage s'explique par la connaissance imparfaite et limitée des structures linguistiques, qui entraîne leur régularisation corrélée à des idéologies suffisamment dominantes ou culturellement répandues .
Alan Rumsey décrit un processus circulaire d'influence réciproque où la structure d'un langage conditionne les idéologies qui l'affectent, qui à son tour renforcent et étendent cette structure, modifiant le langage. Ce processus est illustré au Guatemala par la glottalisation excessive de consonnes par des locuteurs du xinca, qui correspond à une volonté de se distinguer de l'espagnol socialement dominantCampbell, Lyle; & Muntzel, M. (1989). « The structural consequences of language death ». In N. C. Dorian (Ed.).
Ethnographie de la parole et de l’écrit Dimension symbolique au niveau intracommunautaire
Les façons de parler propres à certaines communautés s'avèrent être des lieux de recherches particulièrement riches. Les études ethnographiques permettent de documenter les idéologies linguistiques explicites au niveau communautaire ou au sens neutre des conceptions culturelles. Par exemple, l'étude des pratiques de socialisation linguistique en Dominique a révélé que les notions locales de personnalité, de statut et d'autorité sont associées à l'usage stratégique du patwa et de l'anglais au cours de l'interaction adulte-enfantPaugh, A.L. (2005). ‘Acting adult: Language socialization, shift, and ideologies in Dominica, West Indies’, in J. Cohen, K.T. McAlister, K. Rolstad, and J. MacSwan (eds.), Proceedings of the 4th International Symposium on Bilingualism. Cascadilla Press, Somerville, MA, 1807–1820. L'utilisation du patwa par les enfants est largement interdite par les adultes en raison de la perception qu'elle inhibe l'acquisition de l'anglais et limite ainsi la mobilité sociale, qui à son tour a conféré au patwa un prestige symbolique pour les enfants souhaitant défier l'autorité. Deux conceptions entrent ainsi en concurrence et influent sur le recours à une langue
Les rivalités symboliques entre les langues se déploient également à l'écrit et au sein d'un même groupe de locuteurs, comme l'illustre l'étude des pratiques de messagerie instantanée dans des cybercafés d'Antananarivo. Les internautes, écrivant en variaminanana, alternance codique caractérisée par l'usage concomitant du malgache et du français, tendent à privilégier l'usage de cette dernière, non à cause de la norme extérieure vis-à-vis de ces langues mais parce que l'une est jugée plus simple à abréger, ce qui est adapté à l’écriture rapide du chatMaud Verdier, « La constitution de l'idéologie linguistique des chatteurs malgachophones dans les cybercafés de Tananarive », Langage et société, 2013/1 (n° 143), p. 87-107. DOI : 10.3917/ls.143.0087. Lire en ligne.
Acte de langage Selon plusieurs ethnographes, anthropologues et linguistes, la théorie des actes de langage de John L. Austin et John Searle se fonde sur une idéologie linguistique spécifiquement occidentale qui la rend inapplicable dans certains contextes ethnographiques. Jef Verschueren caractérise la théorie des actes de langage comme privilégiant tandis que Michael Silverstein soutient que les concepts d' « acte » et de « force » sont des . Se présentant comme universellement applicable, cette théorie illustre que toute explication de la langue reflète l'idéologie linguistique de celui qui le développePratt, M.L. (1986). Ideology and Speech-Act Theory. Poetics Today 7.1: 59-72.
Contacts linguistiques et multiculturalisme Les espaces de rencontres interculturelles favorisent le développement de nouvelles formes linguistiques. Selon Miki Makihara et Bambi Schieffelin, ces interpénétrations culturelles incitent les locuteurs à négocier leur idéologie linguistique et à réfléchir consciemment à l'usage de la langue .Cette reformulation idéologique est essentielle pour éviter les tensions sociales et construire de la mixité culturelle .
Normalisation du langage
L'établissement d'un standard linguistique possède de nombreuses implications politiques. Il relève davantage d'une question d'idéologie plutôt que d'un processus naturel et impensé, soulevant des questions sur la délimitation de la correction et de l'incorrection linguistiques, ainsi que son lien aux enjeux de pouvoirs. La normalisation du langage subit l'influence de l'idéologie du standard et de l'idéologie de l'authentique.
Le purisme linguistique Le conservatisme en matière de langage peut fermer les langues à des sources d'innovation extérieures, surtout quand celles-ci sont perçues comme socialement ou politiquement menaçantes pour la langue cibleWeinstein, B. (1989). Francophonie: Purism at the International Level. In The Politics of Language Purism, ed. Bjorn H. Jernudd and Michael Shapiro, pp. 53-80. Berlin: Mouton de Gruyter. Ainsi l'influence des institutions théocratiques et des formes linguistiques ritualisées chez les Tewa a conduit à une forte résistance aux emprunts lexicaux et à l'abandon de leur langue maternelle, contrairement à d'autres ethnies voisines. Selon Paul Kroskrity, la force de l'idéologie linguistique dans cette société explique que le discours cérémoniel à Kiva est élevé à un idéal linguistique lié aux préférences culturelles qu'il incarne. La régulation sociale, les valeurs indigènes et la définition de l'identité sont projetées récursivement sur la langue dans son ensembleKroskrity, Paul V. (1993). Language, History, and Identity: Ethnolinguistic Studies of the Arizona Tewa. Tucson: University of Arizona Press.Kroskrity, Paul V. (1998). Arizona Tewa Kiva Speech as a Manifestation of Linguistic Ideology. In Language ideologies: Practice and theory. Bambi B. Schieffelin, Kathryn A. Woolard, and Paul V. Kroskrity, eds., pp. 103-122. New York: Oxford University Press.. Alexandra Jaffe souligne que le purisme tend à essentialiser la langue et mène à des pratiques langagières habituellement stigmatisantes comme l'alternance codante ou la dévalorisation des transferts linguistiques nés du multiculturalismeJaffe, Alexandra (2007). “Discourses of endangerment: Contexts and consequences of essentializing discourses.” In Discourses of Endangerment: Ideology and Interest in the Defence of Languages, eds. Alexandre Duchêne and Monica Heller, pp. 57-75. London: Continuum..
Imposition d'un standard normatif