L’accident ferroviaire du tunnel de Nanteuil-Saâcy a eu lieu le mercredi dans le département de Seine-et-Marne, sur la ligne Paris- Strasbourg de la Compagnie des chemins de fer de l'Est. Bien qu’il ait fait huit morts et seize blessés, il a marqué moins les esprits par son bilan humain que par les conditions insolites dans lesquelles il s’est produitQui lui valurent le qualificatif d'« étrange » dans une bonne partie de la presse (voir par exemple Le Petit Parisien du 9 février 1919, p. 1 et L'Humanité du 13 février 1919, p. 2). et les supputations hasardeuses auxquelles a donné lieu la recherche de ses causes.
L’accident L’express n° 47 pour Metz et Strasbourg, formé de quatorze voitures dont certaines récemment livrées par l'Allemagne vaincue au titre de la réparation des dommages de guerre, avait quitté la gare de l’Est à . Après un arrêt à Meaux à , il allait aborder vers le souterrain de précédant la gare de Nanteuil - Saâcy quand un épais nuage de fumée irrespirable se dégagea soudain sous les banquettes d’un compartiment de la voiture de tête, immatriculée . Lorsque les voyageurs au bord de l’asphyxie brisèrent les vitres afin d’évacuer les vapeurs toxiques, des flammes jaillirent du plancher et s’étendirent rapidement, attisées par l’appel d’air. Entre-temps, le signal d'alarme avait été tiré depuis le compartiment voisin, déclenchant l’arrêt du convoi dans le tunnel. Le feu menaçant de gagner la voiture suivante, un certain nombre de passagers affolés descendirent alors sur les voies au moment où survenait un train croiseur, qui en faucha une dizaine. Les autres parvinrent à se plaquer contre les parois de la galerie pour en sortir et gagner la gare à de là.
Les cheminots purent détacher les deux voitures de tête pour les placer sur une voie de garage où elles continuèrent à se consumer. Après que la machine eut ramené à l’air libre le reste du train, on déposa dans un wagon dix-huit blessés qu’elle conduisit à Château-Thierry où ils furent hospitalisés et où certains succombèrent. En définitive le bilan de l’accident s’éleva à huit morts et seize blessés, ou bien heurtés par le train croiseur ou bien intoxiqués par les fumées.
Des rumeurs d'attentat Au premier abord, l’événement semblait avoir été causé par un incendie purement accidentel résultant soit d'une avarie sur le wagon, soit de l'inflammation spontanée d’un objet dangereux transporté par un passager. C’était notamment la conclusion à laquelle avaient abouti le jour même, après examen sommaire des deux voitures, un ingénieur du ministère des travaux publics voyageant dans le train, ainsi que le procureur de la République et le sous-préfet de Meaux qui s’étaient rendus immédiatement sur les lieux en automobileLe Petit Journal du 7 février 1919, p. 3..
La thèse du caractère fortuit de l'accident fut cependant remise en cause dès le lendemain. En effet, le visiteur chargé de l'inspection des organes de roulement du train lors de son arrêt à Meaux une demi-heure plus tôt affirmait n'y avoir remarqué aucune anomalie. En outre, selon le témoignage des rescapés, l'incendie avait été précédé de l'émission brutale dans un compartiment d'un gaz si toxique qu'il avait immédiatement tué un chien et causé aux humains de graves troubles respiratoires. Une première autopsie pratiquée sur les victimes décédées peu après à l'hôpital de Château-ThierryDont trois jeunes enfants d'une même famille. confirmait d'ailleurs qu'elles avaient succombé à une foudroyante que le médecin-légiste croyait ne pouvoir attribuer Le Gaulois du 12 février 1919, p. 2.. Les deux voitures concernées faisant partie d'un lot récemment livré par l'AllemagneAu titre des réparations prévues par le Traité de Versailles., il n'en fallut pas plus pour que dans un contexte encore marqué d'hostilité et de défiance à l'égard de l'ancien ennemiLes relations entre les anciens belligérants étaient encore fixées par le régime provisoire de l'Armistice, prolongé tous les mois par conventions additionnelles (voir Le Temps du 19 février 1919, p. 1.), celui-ci soit soupçonné d'être à l'origine du sinistre.
Après publication par la Compagnie de l'Est d'un communiqué précisant à la fois que les deux voitures concernées étaient allemandes et que les émanations de gaz demeuraient inexpliquées, la presse s'interrogea donc sur ce Formule du Petit Journal du 7 février 1919, p. 3.. Si d'aucuns évoquaient une possible malveillance, mais sans exclure pour autant une cause accidentelle telle des exhalaisons nocives provenant d'un engin imprudemment rapporté par un poilu comme souvenir du frontVoir par exemple La Presse du 10 février 1919, p. 1., d'autres, en revanche, affirmèrent de manière plus catégorique leur certitude d'une action hostile préméditée par l'Allemagne, en rappelant que déjà, une circulaire du émanant du avait averti les réseaux que des pastilles incendiaires pouvaient se trouver dans les wagons qu'elle devait livrerVoir par exemple La Presse du 9 février p. 1.. Ainsi, le journal La Croix du titrait-il : La Croix du 7 février 1919, p. 4., alors que selon Le Rappel : Le Rappel du 7 février 1919, p. 1..
Cette conviction parut confirmée avec éclat lorsque deux jours après, un des nombreux objets calcinés recueillis au milieu des ferrailles tordues des wagons intrigua tant les enquêteurs par son mécanisme complexeSe composant, selon la description donnée dans la presse, « d'une sorte de volant ayant environ 30 centimètres de diamètre et à l'intérieur duquel se trouvent des ailettes. Au-dessus de ce volant est une boîte en fer à roues dentées, avec un axe à ressort. Aux quatre coins de la boîte, d'autres axes maintenus par des petites goupilles. » (Le Gaulois du 11 février 1919, p. 2)., qu'ils y virent un possible engin incendiaire à retardement. Après une conférence entre hauts responsables civils et militaires de la sécurité ferroviairevoir Le Petit Parisien du 10 février 1919, p. 1.)., deux communiqués furent alors publiés simultanément, l'un par la Compagnie de l'Est, indiquant : Voir L'Homme libre du 9 février 1919, p. 1., l'autre par le ministère des travaux publics, précisant que Le Matin du 10 février 1919, p. 1. . L'objet suspect fut confié pour expertise à André Kling, directeur du laboratoire municipal de la ville de Paris, et sa photographie communiquée aux journaux, dont certains la publièrent. Le Parquet de la Seine mandata également le docteur Charles Paul, médecin-légiste pour procéder à de nouvelles autopsies des victimes en vue de rechercher d'éventuelles traces de produits toxiques dans leurs viscères.
Dans l'atmosphère de l'époque, l'explication de l'incendie par une Termes généralement utilisés dans la presse pour désigner le mécanisme mystérieux. pouvait être considérée comme envisageable. Ainsi, Le Journal admettait-il que Du 7 février 1919 p. 1.. D'aucuns y trouvèrent donc l'occasion de nouvelles diatribes contre l'Allemagne. Par exemple, le journal La Lanterne superposait-il en trois titres successifs les formules : Numéro du 10 février 1919, p. 2, alors que Le entendait en tirer la conclusion plus générale que Dans un billet « La Société des Nations », sous la signature de Le Tapin, Le XIXe siècle du 10 février 1919, p.1.
Un sinistre accidentel Même si elle était théoriquement plausible, l'hypothèse d'un attentat allemand par engin incendiaire fut cependant accueillie avec beaucoup de scepticisme dans le reste de la presse, puisque tout à la fois les circonstances du sinistre, les caractéristiques du mécanisme d'horlogerie suspect et les témoignages des passagers et des personnels de la compagnie la rendaient peu vraisemblable. , titrait le journal L'IntransigeantDu 10 février, pp. 1 et 2.. La suite des événements allait vite confirmer la justesse de cette circonspection. En effet, peu après, un employé de la compagnie trouvait parmi les ferrailles fondues et tordues de la voiture incendiée un débris qu'il identifia comme un pavillon de phonographe. Rapprochant cette découverte de celle du mécanisme mystérieux faite quelques jours plus tôt, il estima que les deux objets pouvaient appartenir à une seule et même machine, et fit part aux enquêteurs de son intuition, qui s'avéra pertinenteLe Matin du 11 février 1919, p. 1.. Ce nouvel élément fut d'autant plus déterminant pour exclure définitivement la thèse d'un attentat criminel que simultanément, les deux experts, après examen à la fois des débris et des victimes, concluaient à l'absence de traces de gaz de guerreLe Matin du 12 février 1919, p. 3.. On émit alors l'hypothèse que dans le bagage contenant le phonographe auraient pu se trouver également des disques, à l'époque constitués d'une cire synthétique, mélange complexe de gutta-percha, de celluloïd et de térébenthine, dégageant en brûlant une odeur âcre et une fumée noire. Les émanations incommodantes pour les passagers avaient pu être produites par leur combustion spontanée au contact d'un radiateurVoir par exemple Le Temps du 12 février 1919, p. 3., puisque selon les témoignages des occupants du compartiment, celui-ci était excessivement chauffé. Toutefois, faute de traces subsistant dans les débris calcinés, cette explication demeurait une supposition et, comme l'écrivait le journal Le Petit Parisien, Le Petit Parisien du 12 février 1919, p. 2.. Au vu des informations contenues dans la presse, il ne semble cependant pas que celui-ci se soit fait connaître.
Quoi qu'il en soit, le procureur de la République, après un nouveau transport avec les deux experts sur les lieux où était garé le wagon, conclut à un sinistre accidentel, écartant un affaissement de la caisse sur les roues, mais envisageant plutôt une avarie, soit sur le chauffage, soit sur une boîte d'essieu insuffisamment lubrifiéeLe XIXe Siècle du 13 février 1919, p. 2., et décida de recourir à un troisième expert pour procéder à des recherches complémentairesLe Matin du 13 février, p. 2.. M. Masson, ingénieur spécialiste du matériel ferroviaire, expert près de la Cour d'appel de Paris, fut nommé à cet effet quelques jours plus tardLe Petit Parisien du 22 février 1919, p. 4. .
Certains journaux ne manquèrent pas de fustiger des services de la compagnie de l'Est à diffuser dans la précipitation des informations non vérifiées« Le phono révélateur », sous la signature de Jacques Barty, L’Homme Libre du 12 février, p. 1., ou d'ironiser sur la publication de nouvelles tendancieuses par L’Humanité du 13 février 1919, p. 2..
En octobre, le docteur Paul rendit la version définitive de son rapport, confirmant, comme il l'avait constaté quelques mois plus tôt, que les morts n'avaient pas été tués par des gaz de combat, mais soit asphyxiés par la fumée de l'incendie, soit écrasés par le train croiseurLa Croix du 19 octobre 1919, p. 2.. En décembre, M. Masson, le troisième expert, rendit à son tour son rapport. Faute de diffusion de son contenu dans la presse, il est impossible de connaître ses conclusions sur l'origine exacte du sinistre. Du moins devait-il exclure toute faute humaine, intentionnelle ou non, puisqu'il fut suivi d'une ordonnance de non-lieuLe Matin du 13 décembre 1919, p. 3..
Notes et références
Voir aussi Articles connexes Accident ferroviaire Liste des accidents ferroviaires en France au XXe siècle
Nanteuil Saacy Nanteuil Saacy Nanteuil Saacy Catégorie:1919 en France Catégorie:Février 1919 Catégorie:Histoire des transports en Seine-et-Marne Catégorie:Ligne Paris - Strasbourg Catégorie:Accident ferroviaire en 1919