Antoine Kitabgi Khan, né le à Constantinople et mort le à Livourne (Italie), est un général persan qui est directeur général des douanes en Perse de 1881 à 1893 et initie d'importantes concessions sous les règnes de Nasseredin shah et de son successeur Mozaffareddin shah. Il est en particulier l'initiateur de la concession de pétrole attribuée en 1901 à William Knox D'Arcy qui donne naissance à la British Petroleum.

Constantinople Antoine Kitabgi naît en 1843 à Constantinople dans une famille arménienne catholique modeste d'origine géorgienne. Il est le deuxième enfant et premier fils d'une fratrie de six. Son père, Vincent Kitabgi, est fournisseur auprès du sultan de pipes à eau ornées de pierres précieuses. Vers l'âge de 14 ans, Kitabgi est envoyé à Livourne (Italie) pour compléter ses études. Il y apprend l'italien et le français qu'il parle couramment en plus du turc et de l'arménien. Son père étant malade et ne pouvant plus travailler, il rentre à Constantinople en 1861 et se fait embaucher à l'âge de 18 ans à l'agence des Messageries maritimes. En 1866, il est employé puis associé dans le commerce d'étoffes et de draperies de l'Arménien Ruben Hocozian et, trois ans plus tard, fonde son propre commerce d'étoffes, draperies et tapis. En 1870, il épouse Philomène Altounian, une Arménienne catholique dont les parents sont originaires du quartier de la Nouvelle-Djoulfa à Ispahan en Perse. Trois garçons, Vincent, Paul et Édouard, naissent à Constantinople de cette union. Le commerce de Kitabgi prospère rapidement. Il devient fournisseur attitré du tailleur du sultan et entreprend de diversifier ses affaires. Il se lance dans la vente d'armes, obtenant la représentation de grandes firmes européennes et la position de fournisseur d'armes auprès du ministère de la Guerre. En 1874, associé à l'Arménien Serkissian, il crée une entreprise de scierie mécanique en Bulgarie, alors province ottomane.

Mais en 1876, des troubles graves agitent l'Empire ottoman. Depuis quelques années, les provinces européennes des Balkans sont en rébellion contre l'Empire. Après l'Herzégovine, c'est au tour de la Bulgarie de se révolter en . En conséquence de ces troubles et de la banqueroute de l'Empire ottoman face à ses créanciers, le sultan Abdülaziz abdique le . Son successeur et neveu, Mourad V, est interné pour folie trois mois plus tard. Il est remplacé par son frère Abdülhamid II qui, par la répression sanglante exercée contre l'insurrection bulgare d'avril 1876, entraîne la Russie à déclarer la guerre à la Turquie le (guerre russo-turque de 1877-1878).

Du fait de ces événements, le commerce de Kitabgi est menacé de faillite : l'entreprise de scierie mécanique est incendiée et pillée par les rebelles bulgares en 1876 ; les changements brutaux de sultans et de gouvernements lui font perdre sa position de client du tailleur du sultan et de fournisseur d'armes auprès du ministère de la Guerre. La guerre ralentit le commerce. Il se voit contraint en de partir en Europe pour négocier ses dettes auprès de ses fournisseurs et créanciers allemands, belges et français.

Paris et la concession de chemin de fer en Perse À Paris, il fait la connaissance en 1878 de dignitaires persans occupés à préparer la venue du shah Nassereddin en France à l'occasion de l'exposition universelle de 1878. Il s'agit de Nazare Aga, ministre plénipotentiaire de Perse à Paris, du général Neriman Khan, aide de camp du shah, et de Mirza Hosein Khan Moshir od-Dowleh, Premier ministre du shah. Ces dignitaires le convainquent de demander une concession de chemin de fer au shah pour construire une ligne de Racht à Téhéran. Associé au banquier Antoine Alléon, ancien administrateur de la Banque impériale ottomane à Constantinople et récemment retiré en Normandie à Caen, Kitabgi obtient du shah la concession de chemin de fer en . Il entreprend alors avec Alléon de former un syndicat de banquiers et financiers français composé entre autres de Pierre-Armand Donon, président de la Société des dépôts et comptes courants, et de Paul Eugène Bontoux, président de l'Union générale. En , Kitabgi rejoint à Vienne le général Neriman Khan, nommé l'année précédente ministre plénipotentiaire de Perse en Autriche. Aidé par le général, Kitabgi prépare son départ pour la Perse et en il quitte l'Europe avec sa famille et l'ingénieur autrichien Scherzer et ses deux aides. Il arrive à Téhéran deux mois plus tard. Les ingénieurs commencent le relevé de la ligne de chemin de fer mais le projet soulève l'opposition des Russes et des Britanniques et, sous la pression des deux puissances, le shah annule la concession en .

Téhéran et la direction générale des douanes persanes Kitabgi décide de rester à Téhéran et, après de difficiles négociations concernant son salaire, il accepte en 1881 le poste de directeur général des douanes persanes. Son chef est alors Agha Mohammed Ibrahim qui porte le titre d'Amin al-Soltan et qui, bien que n'étant pas officiellement ministre, joue un rôle important à la cour du shah et contrôle entre autres les finances de l'État. À la mort d'Agha Ibrahim en , c'est son fils Mirza Ali Asghar Khan, Emin ul-Mulk, qui prend le titre de son père, Amin al-Soltan, et les fonctions de ce dernier, devenant ainsi le nouveau chef de Kitabgi.

Le poste de directeur général des douanes revêt une importance particulière, les taxes sur les importations et les exportations étant une source majeure de revenus pour l’État persan. En 1881, l'année où Kitabgi prend ses fonctions, les revenus nets des douanes pour le trésor sont de 550.000 tomans (environ 5.500.000 Fr de l'époque). En 1882 ces revenus sont portés à 730.000 tomans, puis 780.000 tomans en 1883 et 825.000 tomans en 1884. L'évolution est plus lente ensuite. Quand Kitabgi quitte ses fonctions de directeur général des douanes en 1893, les revenus nets sont de 911.650 tomans.

Ces bons résultats valent à Kitabgi d'être décoré de l'ordre du Lion et du Soleil et d'obtenir en 1887 l'affermage de la douane de la province de Téhéran. C'est aussi cette année là que, bien qu'il n'exerce aucune fonction militaire, il reçoit du shah le grade de général à titre honorifique et le titre de Khan en remerciement de ses services. C'est Amin al-Soltan qui, en présence de Kitabgi, demande au shah de récompenser ce dernier en ces termes : « Majesté, voici Monsieur Kitabgi, fidèle serviteur de l'Empire, qui par ses grandes connaissances et par ses hautes qualités administratives a su organiser les douanes si bien et si sagement que non seulement les revenus en ont considérablement augmenté, mais qu'un parfait ordre règne partout… Je ne saurais assez recommander à la haute magnanimité de Votre Majesté de l'anoblir en lui octroyant le titre de Khan. »

Concession Reuter de 1889 pour la création d'une banque d'état et l'exploitation des mines En 1872, le baron Paul Julius Reuter, citoyen britannique, avait obtenu de Nasseredin shah une concession exceptionnelle qui lui octroyait non seulement le monopole absolu pendant soixante-dix ans de la construction de lignes de chemin de fer et de tramway mais aussi, pour vingt-cinq ans, l'exploitation exclusive de toutes les mines de métaux et de minéraux non précieux, le monopole des forêts d'état, l'exclusivité de la construction de systèmes d'irrigation, une option prioritaire sur la création d'une banque nationale et sur toutes futures entreprises liées à des travaux publics de toute sorte incluant les routes et le télégraphe.

Cette concession, qui étonna le monde la finance et ne fut pas soutenue par le gouvernement britannique, souleva de fortes protestations de la part des Russes et de la part du peuple persan qui acceptait mal cette ingérence étrangère. Ceci conduisit le shah à annuler la concession sous de faux motifs (comme il le fit plus tard pour la concession Alléon). Reuter, qui avait déboursé des sommes importantes pour obtenir la concession et commencer les travaux d'une ligne de chemin de fer de Racht à Téhéran, ne fut pas indemnisé et n'eut de cesse que d'obtenir réparation de la part du gouvernement persan.

En , George Reuter, le second fils du baron, arrive à Téhéran avec le secrétaire de son père, le Français Édouard Cotte, qui avait négocié avec son patron la concession de 1872. Les deux hommes demandent à nouveau une concession de banque, mines et chemin de fer. Devant les difficultés rencontrées au cours des négociations, Cotte, qui avait connu Kitabgi à Paris en 1878 (à cette époque ce dernier essayait d'associer Reuter à la concession de chemin de fer demandée avec Alléon), se tourne vers Kitabgi pour solliciter son aide. Ce dernier convainc Reuter et Cotte de limiter leur demande à la banque et aux mines, sachant qu'ajouter les chemins de fer soulèverait immanquablement l'opposition des Russes. Kitabgi réécrit l'acte de concession et persuade Amin al-Soltan d'octroyer la concession de banque et de mines en faisant valoir que la banque serait un grand bien pour le pays et que cela indemniserait justement le baron Julius Reuter des cinq millions de francs qu'il avait dépensés en pure perte en 1872, mettant par la même le gouvernement persan à l'abri de futures revendications.

Le firman royal attribuant la concession à Reuter est signé le . La banque prend le nom de Banque impériale et obtient le privilège d'émettre des billets de banque. Elle restera banque d'état jusqu'en 1925 et rendra de grands services à la Perse.

Régie des tabacs de 1886 et concession Talbot de régie des tabacs de 1890

Régie des tabacs de 1886 En , Kitabgi fait partie de la suite qui accompagne le shah dans son voyage au Mazandéran. Au cours de ce voyage, Amin al-Soltan lui fait part de son intention d'établir une régie des tabacs en Perse. Kitabgi rédige un projet, approuvé par Amin al-Soltan, et le présente le en audience privée à Nasseredin shah qui le félicite et lui demande de rédiger le firman. Dans ses grandes lignes, celui-ci stipule que les marchands de tabac au détail, répartis en deux catégories (villes et campagnes) et trois classes (tambacou, tabac à pipe et tabac à cigarette), devront dorénavant posséder une autorisation spéciale de l'administration, payer une patente et acquitter une taxe proportionnelle à leur chiffre d'affaires. Des contrôles auront lieu et en cas d'infraction – non paiement de la patente ou de la taxe – des amendes seront appliquées.

Le , Kitabgi reçoit d'Amin al-Soltan une lettre lui donnant les pleins pouvoirs pour mettre en place la régie et la diriger à des conditions financières très avantageuses. Dès le mois de décembre, les mesures sont appliquées et bien acceptées à Téhéran par les débitants de tabac. Mais, fin , des protestations de la part de la population s'élèvent en province contre la régie et des incidents éclatent. Le shah, craignant que le mécontentement ne s'étende, décide d'annuler purement et simplement la régie, se privant d'une source de revenus annuels que Kitabgi estime à deux millions de francs.

Concession Talbot de régie des tabacs de 1890