Charlotte Stuart, appelée duchesse d'Albany, née le à Liège et morte le , était la fille illégitime du deuxième prétendant au trône jacobite, Charles Édouard Stuart, et son unique enfant à survivre à l'enfance.
Sa mère Clementina Walkinshaw fut la maîtresse du prince Stuart, petit-fils de Jacques II-VII, de 1752 à 1760. Après des années d'abus, Clementina le quitta, emmenant Charlotte avec elle. Charlotte passa la plus grande partie de sa vie dans les couvents français, à l'écart d'un père qui refusait de prendre des dispositions pour elle. Il lui était impossible de se marier, elle devint elle-même la mère d'enfants illégitimes, prenant pour amant Ferdinand-Maximilien-Mériadec de Rohan, archevêque de Bordeaux et de Cambrai.
Elle se réconcilia finalement avec son père qui la légitima le et la fit duchesse d'Albany dans la . Son titre fut enregistré à Paris par le roi Louis XVI le , qui lui accorda le privilège de « s'asseoir sur un tabouret » en présence de la reine de France. Elle laissa ses propres enfants à sa mère et s'en fut aider son père dans les dernières années de sa vie, d'abord à Florence où elle se rendit le , puis à Rome jusqu'à la mort de son père le . Malade, elle se retira alors à Bologne avec son amie la marquise Giulia Lambertini-Bovio, où elle mourut à l'âge de 36 ans en 1789.
Elle fut inhumée dans l'église San Biagio où une plaque de marbre fut posée sur sa tombe. Le sanctuaire fut détruit par les troupes françaises en 1797 et on ignore où ses restes ont été réinhumés. Son oncle le cardinal Henri Benoît Stuart annonça lui-même la mort de sa « royale nièce » aux cours européennes. Sa mère Clementina lui survécut jusqu'en 1802 David Williamson Brewer's British Royalties. A phrase and fable dictionary. Cassel London, 1998 « Charlotte Stuart, Duchess of Albany » 9..
Ses trois enfants furent élevés dans l'anonymat. Cependant, en tant que seuls petits-enfants du Jeune Prétendant, ils firent l'objet d'un intérêt jacobite depuis que leur lignée fut découverte au .
Biographie
Origines
vignette|gauche|redresse|Clementina Walkinshaw (vers 1740-1745). vignette|redresse|Charles Édouard Stuart (avant 1750).
Charles Édouard Stuart et Clementina Walkinshaw, les parents de Charlotte, se rencontrèrent lors de la rébellion jacobite de 1745, durant laquelle Charles Édouard tenta de s’emparer des trônes d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande perdus en 1689 par son grand-père Jacques II et VII. Clementina (1720-1802) était la plus jeune des dix filles de John Walkinshaw de Barrowhill (1671-1731). Sa famille possédait les terres de et de . Épiscopalien et jacobite, son père, riche marchand de Glasgow, avait défendu le père du prince lors du soulèvement de 1715 et avait été capturé à la bataille de Sheriffmuir. Il avait réussi à s’évader du château de Stirling pour s’enfuir en Europe. Gracié par le gouvernement britannique en 1717, il était revenu à Glasgow, où Clementina vit probablement le jour. Elle fut toutefois principalement élevée en Europe et se convertit par la suite au catholicisme. Dans les premiers jours de , le prince se rendit chez le baronnet Hugh Paterson, à Bannockburn près de Stirling, où il fit la connaissance de Clementina, la nièce de Paterson, qui résidait alors chez son oncle. Il revint plus tard dans le mois pour s’y faire soigner par Clementina, sans doute d’un rhume. Ils n’étaient alors probablement pas amants, puisque la jeune fille vivait sous la protection de son oncle.
En , l’échec de sa révolte à Culloden contraint Charles Édouard à fuir l’Écosse pour la France. Dans les années qui suivirent, il entretint une liaison scandaleuse avec sa cousine germaine de vingt-deux ans, Louise de Montbazon, qui était mariée à son plus proche ami — Jules Hercule Mériadec de Rohan, frère aîné de l'archevêque Ferdinand-Maximilien-Mériadec que nous allons rencontrer bientôt — et qu’il abandonna quand elle tomba enceinte. Il fut ensuite, en 1748, l’amant de la princesse de Talmont — Maria Ludovica Jablonowska (1711-1773), femme d'Anne-Charles-Frédéric prince de Talmont, bru de Frédéric-Guillaume, prince de Talmont, lui-même fils cadet du duc Henri-Charles de La Trémoille-Thouars — âgée d’une quarantaine d’années. En 1752, il apprit que Clementina se trouvait à Dunkerque, en proie à des difficultés financières, et lui fit don de 50 louis. Il envoya ensuite Henry Goring pour la supplier de se rendre à Gand pour y devenir sa maîtresse. Goring décrivit Clementina comme une « mauvaise femme », se plaignit d’en être réduit à jouer les « maquereaux » et quitta le service de Charles Édouard peu de temps après. Clementina s’installa avec le prince avant et resta sa maîtresse durant les huit années suivantes. Le couple déménagea à Liège où Charlotte, leur seul enfant, naquit le et fut baptisée dans la foi catholique à l’église Notre-Dame-aux-Fonts.
Enfance
vignette|gauche|redresse|La princesse Louise de Stolberg-Gedern, belle-mère de Charlotte (vers 1772). vignette|droite|redresse|Le cardinal Henri Benoît Stuart, l'oncle de Charlotte (portrait par Quentin de La Tour, 1746-1747).
La relation entre le prince et sa maîtresse était désastreuse. Au début de leur cohabitation, Charles était déjà un alcoolique violent et désillusionné. Par la suite, il devint maladivement possessif envers Clementina. Souvent loin de chez lui, il évoquait rarement sa fille. Les lieutenants du prince consignèrent de violentes disputes publiques entre les deux conjoints au cours d’un séjour temporaire à Paris, ainsi que les dégâts causés à la réputation de Charles Édouard par son alcoolisme et son mauvais caractère. En 1760, le couple s’installa à Bâle. Clementina, qui ne supportait plus l’alcoolisme de Charles Édouard et leur style de vie nomade, contacta le père de Charles Édouard, Jacques François Stuart, alias le chevalier de St-George ou le Vieux Prétendant, fervent catholique, et lui fit part de son désir d’assurer une éducation catholique à Charlotte (Charles Édouard avait abandonné la foi catholique pour rejoindre l’Église anglicane au cours d’une visite à Londres incognito en 1750) et de se retirer dans un couvent. Jacques François accepta de verser par an à Clementina et l’aurait aidée à tromper la vigilance de Charles Édouard et à rejoindre le couvent de la Visitation de la rue Saint-Antoine à Paris en avec sa fille Charlotte, âgée de sept ans. Clementina laissa une lettre à Charles Édouard dans laquelle elle lui exprimait son dévouement, mais se plaignait également d’avoir dû s’enfuir, craignant pour sa vie. Furieux, Charles Édouard fit circuler le signalement des deux fugitives, sans succès.
Au cours des douze années suivantes, Clementina et Charlotte vécurent dans plusieurs couvents français grâce à la pension versée par Jacques François Stuart. Charles Édouard ne pardonna jamais à Clementina de lui avoir enlevé Charlotte et refusa obstinément de les aider financièrement. Après la mort de Jacques François , Charles Édouard, qui se considérait dès lors roi de droit comme Charles III d’Écosse, d’Angleterre et d’Irlande, continua à refuser de couvrir les dépenses des deux femmes. Clementina, qui se faisait appeler la comtesse Alberstroff, fut contrainte de demander de l’aide au frère de Charles Édouard, le cardinal Henri Benoît Stuart. Henri lui accorda une pension de , mais lui arracha en retour une déclaration indiquant qu’elle n’avait jamais été mariée à Charles-Édouard, document qu’elle tenta par la suite de faire annuler. Cette pension moins élevée les força à vivre plus sobrement dans le couvent de Notre-Dame à Meaux..
En 1772, Charles Édouard, alors âgé de cinquante-et-un ans, épousa la princesse Louise de Stolberg-Gedern, âgée de dix-neuf ans, soit un an à peine de plus que Charlotte. En raison de ce mariage, Charlotte, qui vivait dans le dénuement et écrivait activement à son père, devint désespérée et enjoignit Charles-Édouard de la légitimer, de la soutenir financièrement et de l’emmener à Rome avant qu’un héritier légitime puisse naître. En , Charlotte écrivit ainsi une lettre touchante aussi bien que suppliante à son « auguste Papa », qui fut envoyée via le directeur du collège des Écossais à Rome. Charles-Édouard résidait à cette époque au palais Muti de Rome, la résidence des Stuart en exil. Il céda aux suppliques de sa fille et lui proposa de venir à Rome, à condition qu’elle laissât sa mère en France. Fidèle à sa mère, Charlotte refusa et Charles-Édouard, furieux, mit fit à leur correspondance.
Maîtresse d’un archevêque
vignette|droite|redresse|L'archevêque Ferdinand de Rohan, amant de Charlotte.
Vers la fin de l’année 1772, Clementina et Charlotte se rendirent à Rome de manière impromptue pour défendre leur cause en personne, un voyage qui aggrava encore les dettes de Clementina. Le prince réagit avec colère, refusant de seulement les voir, et les contraignit à retourner en France où Charlotte recommença à lui adresser des lettres implorantes. Trois ans plus tard, Charlotte, âgée de vingt-deux et déjà de santé fragile (elle aurait souffert du foie, courant dans la famille Stuart), conclut que son salut viendrait d’un mariage rapide. Charles refusa toutefois de lui donner la permission de se marier ou de devenir religieuse, et elle dut se résoudre à se conformer à ses désirs.
Faute de légitimité comme de permission, Charlotte ne pouvait se marier et se mit donc en quête d’un protecteur susceptible de pouvoir à ses besoins. Elle devint la maîtresse de Ferdinand-Maximilien-Mériadec de Rohan, archevêque de Bordeaux puis de Cambrai, probablement à l'insu de son père. Ferdinand de Rohan, apparenté par le sang à la maison des Stuart comme à celles de Bourbon et de Lorraine, ne pouvait pas non plus se marier légalement et était entré dans les ordres comme il était de coutume pour les fils cadets de maisons nobles. Charlotte et lui eurent trois enfants : deux filles, Marie-Victoire et Charlotte, et enfin un fils, Charles-Édouard. L’existence de ces enfants fut gardée secrète et resta largement méconnue jusqu'au . À son départ pour Florence, peu de temps après la naissance de son fils, Charlotte confia les enfants à sa mère. Il semble que son père n’ait en revanche jamais eu vent de leur existence.
Compagne de son père
vignette|gauche|redresse|Charlotte Stuart (portrait par Hugh Douglas Hamilton). vignette|redresse|Charlotte Stuart par François Dumont, Musée Correr. Charles Édouard ne s’intéressa à nouveau à sa fille Charlotte qu’après être tombé grièvement malade et avec la fin de son mariage avec Louise de Stolberg-Gedern, resté sans postérité. Charlotte avait alors trente ans et n’avait pas revu son père depuis ses sept ans. Le , il modifia son testament pour faire d’elle son héritière et, une semaine plus tard, il signa son acte de légitimation. Cet acte, qui la reconnaissait comme sa fille naturelle et lui permettait de prétendre à sa succession d’ordre privé, fut envoyé à Louis XVI. Henri Stuart contesta cette légitimation qu’il jugeait irrégulière et susceptible de troubler la succession. Il fallut attendre le pour que Louis XVI confirmât l’acte et le fît enregistrer au Parlement de Paris.
En , Charles Édouard se sépara légalement de sa femme Louise. Il convoqua Charlotte à Florence où il résidait alors et, en novembre, l’installa dans le sous le titre de duchesse d’Albany, avec le prédicat d'Altesse Royale. Il la fit également membre de l’ordre du Chardon. En raison de l’illégitimité de sa naissance, Charlotte n’avait toujours aucun droit sur la revendication des Stuart sur les royaumes britanniques. Toutefois, à cette époque, cette revendication ne pesait guère lourd, les dirigeants européens ayant cessé depuis longtemps de prendre Charles Édouard au sérieux ; même le pape Pie VI refusait de reconnaître son titre royal. Charles Édouard en était réduit à se donner le titre de comte d’Albany.