Le mot méritocratie (du latin , « gagner, mériter »., et du grec , « domination, puissance souveraine ».) signifie littéralement « la domination des méritants ». Plusieurs significations pouvant être données au mot mérite ou à celui de pouvoir, le terme est dit polysémique. Le mot peut ainsi : être intériorisé comme un principe de justice (parfois qualifié d'utopique) ; et être, en même temps, critiqué comme l'outil idéologique permettant de légitimer un système politique inégalitaire. Le terme est longtemps considéré comme apparu pour la première fois en 1958 sous la plume de dans l'ouvrage dystopique (L'ascension de la méritocratie). Cependant, en 2018, Jo Littler a fourni, dans son livre Against meritocracy, une information différente: le premier usage est dû à un sociologue, Alan Fox, en 1956. (p.32)
Un modèle méritocratique est un principe ou un idéal d'organisation sociale qui tend à promouvoir les individus en fonction de leur mérite (défini de différentes manières selon le contexte : aptitude, travail, efforts, compétences, intelligence, vertu...) et non d'une origine sociale (système de classe, héritage), de la richesse (reproduction sociale) ou des relations individuelles (système de « copinage »).
Sociologues, pédagogues, et philosophes discutent du que les individus, dans nos sociétés modernes . Les chercheurs en soulignent les défauts pour certains, et les insuffisances pour d'autres : en l'absence de réelle égalité des chances, sa capacité à résoudre, à lui seul, les inégalités (sociales, culturelles, de genre) est limitée. D'autre part, son efficacité est sujette à débat car un système réellement méritocratique pourrait renforcer les inégalités (entre gens « méritants » et « non méritants »). C'est d'ailleurs de cette manière, dystopique à l'origine, qu'a été forgé le terme par Young.
Pour la plupart des chercheurs, la véritable méritocratie, qui offrirait à chacun ce qu'il s'est montré digne d'obtenir, n'a jamais existé, faute par exemple d'avoir prévu suffisamment de mesures efficaces pour compenser le désavantage des individus défavorisés. Les économistes aussi ont travaillé sur la question, notamment Thomas Piketty qui a proposé d'attribuer à chaque jeune de 25 ans un héritage minimal de 120 000 euros, avec des contraintes, afin de créer les conditions d'une réelle « égalité des chances », financé par un impôt beaucoup plus élevé sur les successions"Thomas Piketty : « Historiquement, c’est le combat pour l’égalité qui a permis la prospérité » dans L'Obs le 19 août 2021 .
Débat entre chercheurs Selon Marie Duru-Bellat, la notion de mérite a un caractère consensuel ; la méritocratie s'est progressivement . Pour François Dubet la méritocratie est une .. De nombreux chercheurs la qualifient d' méritocratique ou de , voire de à l'effet nuisible quand, sans réflexion critique sur la nature des systèmes auxquels il s'applique (sociétés, État, école, monde du travail), sans définition claire de la notion de mérite ou du mode de rétribution et sans outils complémentaires de correction des inégalités, le modèle méritocratique aboutit à des effets éloignés de l'idéal qu'il est supposé promouvoir. Par exemple en reproduisant les inégalités sociales tout en les rendant légitimes, renvoyant ainsi les à leur seule responsabilité. Ainsi, le philosophe politique américain Michael Sandel écrit dans La tyrannie du mérite que .
Origine du terme Le mot de méritocratie est employé pour la première fois par Michael Young en 1958 dans son ouvrage (L'ascension de la méritocratie). L'auteur de cette l'utilise et développe l'idée que loin d'être un idéal, ce modèle poussé à ses limites engendrerait Compte rendu de lecture par . Michael Young décrit une société dans laquelle les individus situés au bas de la pyramide sociale deviennent incapables de se protéger contre les abus d'une élite autocratique. L'application intégrale du modèle méritocratique ayant créé . Il était tout à fait désespéré que le terme qu'il avait inventé soit finalement utilisé à l'envers de ce qu'il voulait dénoncer. En effet, le succès de son livre (500 000 exemplaires vendus en quelques années) fait rapidement entrer le terme dans le langage courant. Il avait prédit que les masses se révolteraient en 2033.
Discussions sur le concept Le concept est discuté par de nombreuses personnalités.
Agnès van Zanten, sociologue spécialiste des questions d'éducation analyse ainsi la signification et la portée de l'expression :
Pour Vincent Dupriez, professeur de sciences de l'éducation à l'Université de Louvain, la notion générale de méritocratie .
Élise Tenret, sociologue, note que le , elle relève qu'une utilisation idéologique du terme a pu être soulignée, qui .
Pour le sociologue Pierre Michel Menger : .
Égalitarisme et méritocratie Frédéric Gonthier s'interroge sur la cohérence de l'articulation entre égalitarisme et méritocratie , et se demande si est 151-176). Georges Felouzis considère, pour sa part, que l'égalité des chances est une composante essentielle du mérite, auquel elle ne s'oppose pas.
Selon Marie Duru-Bellat, Le succès et le caractère de la notion de mérite est dû en partie à sa . L'auteure , considère que l’égalité des chances n'est pas suffisamment valorisée, et que des mesures comme la discrimination positive . Marie Duru-Bellat conclut . Soutenant que l’absence de la notion de mérite dans le système éducatif risquerait de nourrir un , elle propose d'adopter une position de compromis entre égalité et mérite et note : Le Mérite contre la justice (2009), .
Éric Charbonnier pointe quelques facteurs qui permettent d'aboutir à de meilleurs résultats éducatifs : formation exigeante des enseignants (qui bénéficient par ailleurs d'une réelle reconnaissance sociale) ; cohésion des équipes ; méthodes pédagogiques adaptées aux élèves ; diminution des heures de cours ; mise en place de groupes de rattrapage, redoublements moins fréquents qu'en France.
Histoire Grèce D'après le psychologue de l’orientation, professeur émérite en sciences de l'éducation Francis Danvers, qui écrit qu', . L'idée que l'on se fait actuellement de ce terme y est alors rendue par le mot « aristocratie », en Grec ancien , de , « les meilleurs », et , « domination, puissance souveraine » : « le pouvoir aux meilleurs », sans notion d'hérédité.
Chine impériale thumb|Mandarins à Canton, 1902 Un système d'examens impériaux existait pour le recrutement des hauts fonctionnaires, les étudiants s'y préparaient grâce à l'étude obligatoire d'ouvrages classiques dont les plus anciens sont attribués à Confucius (551-479 ) . La méthode, utilisée par exemple à l’Académie Hanlin, était méritocratique dans le principe : elle consistait en la sélection des « talents » plutôt par l'effort personnel que par l’origine sociale des candidats. Ce système, créé en 605 sous la dynastie Sui et généralisé au sous la dynastie Ming, comme moyen de lutte contre l'aristocratisme, a été aboli en 1905, vers la fin de la dynastie Qing. Certains chercheurs soutiennent que la méthode aurait directement inspiré la mise en place des .
France En France, le recrutement par concours dans la fonction publique et les grandes écoles est inspiré du système des examens impériaux, ramené de Chine par les Jésuites, qui l'avaient adopté dans leurs écolesJean-Pierre Duteil, Le Mandat du ciel : le rôle des jésuites en Chine, de la mort de François-Xavier à la dissolution de la Compagnie de Jésus, 1552-1774, Paris, Arguments, 1994. . De 1704 à 1711, Voltaire est élève chez les jésuites, au collège Louis-le-Grand. Il écrit en 1770 : ; . Pour Murat Lama, auteur de l'ouvrage Lee Kuan Yew, Singapour et le renouveau de la Chine (2016), c'est par son attachement à la méritocratie mandarinale que Voltaire a le plus influencé la révolution française. En 1794 s'ouvrent le Conservatoire national des arts et métiers, l'École normale, et l'École polytechnique, créée par la Convention pour . Afin d'être .
Benjamin Elman , s'inspirant de l'analyse de Bourdieu et Passeron, commente la méritocratie impériale chinoise, comme les sociologues l'ont fait pour la période contemporaine : . Dans la présentation de l'ouvrage de B. Elman (Civil Examinations and Meritocracy in Late Imperial China), Pablo Ariel Blitstein écrit : .
Différence avec l'aristocratie
Étymologiquement, « aristocratie » est un quasi-synonyme de « méritocratie ». Toutefois, historiquement et politiquement, l'aristocratie renvoie à un système d'ordre privilégié de nature héréditaire qui diffère de l'origine individuelle de la réussite méritocratique telle qu'on l'imagine couramment.
Cette différence vient du fait que très rapidement, si ce n'est dès le début, les « aristocrates » jugèrent leurs héritiers aussi capables qu'eux et introduisirent le népotisme au système.
Le terme de « méritocratie » reprend ainsi la notion que le mot « aristocratie » avait à l'origine. Toutefois, l'auteur du mot « méritocratie » décrit bien un système reproduisant héréditairement les inégalités sociales qu'il cautionne du coup, en culpabilisant les déshérités
L'homo novus à Rome, qui crée sa place par le cursus honorum s'intègre dans l'ordre sénatorial déjà pré-constitué par les lignées de la nobilitas.
Dès l'Antiquité, le souverain royal peut agréger à l'aristocratie des individus de mérite pour le bien de son service (Jules Mazarin, Colbert étaient des roturiers). C'est la fonction de l'anoblissement.
Sous Louis Philippe, la chambre des pairs intégrait des hommes de talent, de même l'actuel système de la chambre des lords intègre les anciens premiers ministres par exemple. Dans le langage courant et historique, la notion d'aristocratie renvoie donc à un ordre plus ou moins fermé issu du système féodal et de l'ancien régime des privilèges.
Toutefois, dans l'aristocratie, la notion de mérite existe : vivre noblement passe en effet par la vertu du « mérite ». Les moralistes de cour (Saint-Simon, François de La Rochefoucauld…) insistent sur le couple mérite/envie. Les mérites (le plus souvent au pluriel) sont les vertus et les actes personnels qui permettent d'ajouter de l'honneur à sa lignée. Leur reconnaissance est source de gloire pour le titré, et de promotion pour le roturier. Leur absence est source de « bassesse ». C'est justement au nom du mérite qu'est contestée l'aristocratie (notamment par la bourgeoisie vue comme une classe d'initiative par Karl Marx). C'est le sens de la tirade du Figaro de Beaumarchais :
vignette|gauche|Déclaration des droits de l'Homme, et articles de Constitution
La déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 affirme que « Tous les citoyens, étant égaux à ses yeux, sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents ».
Cette égalité de principe ôte à l'ordre aristocrate le privilège héréditaire du rang, et passe à un système théorique qui affirme l'égalité des chances à la naissance et la possibilité d'atteindre par le mérite individuel les places dominantes donnant du pouvoir. .
Après la révolution, Napoléon essaye d'instaurer une méritocratie en Europe. Mais, en réalité, il s'agit de fusionner l'ancienne aristocratie et l'idée nouvelle d'égalité et de mérite en particulier en créant l'Ordre national de la Légion d'honneur.
Points de vue sur la notion de méritocratie Divers Walter Benn Michaels considère qu'un certain nombre de masquent celui qui doit porter avant tout sur les inégalités de revenus et de patrimoine. Il écrit par exemple : compte rendu d'Igor Martinache (sur Lectures/liens socio).
Olivier Ihl analyse une et note à propos de l'autorité des maîtres depuis le dans les démocraties libérales, Le mérite et la république. Olivier Ihl, éditions Gallimard, Paris, 2007, page 309.
François de Closets note que Toujours plus ! François de Closets, Grasset, Paris, 1982, p. 192.
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