L'ouvrage intitulé Héraclite et sous-titré Séminaire du semestre d'hiver 1966-1967, contient la transcription intégrale des treize séances d'un séminaire tenu par Martin Heidegger et Eugen Fink à l'Université de Fribourg-en-Brisgau durant le semestre d'hiver 1966-1967. . La tension nécessaire au dialogue est assurée par la divergence de perspectives d'interprétation de Heidegger et de Fink. . S'agissant de Fink, Natalie Depraz, note que dans la rédaction de sa célèbre Sixième Méditation cartésienne,
Comme le souligne Theodor Gomperz, .
Vue d'ensemble Travail sur des fragments de textes difficiles, le compte rendu du séminaire reste complexe à saisir dans sa démarche. Dès le chapitre premier Eugen Fink introduit le Séminaire par l'idée, que ce dont Héraclite nous parle nous avons encore à le découvrir sans tenir compte de ce que nous en dit toute la tradition ; ce serait par le renvoi des fragments les uns aux autres que le séminaire pense pouvoir reconstituer, la pensée de l'Éphésien. En outre selon David Chaberty, auteur d'une thèse sur la cosmologie d'Eugen Fink ., écrit Adriano Ardovino dans le Bulletin heideggérien.
Ainsi l’interrogation de Heidegger reste axée sur le logos et l’aléthéia, qui donnaient déjà leur titre et leur thème aux deux célèbres études sur Héraclite recueillies dans Essais et conférences, Fink, de son côté, propose un point de départ «cosmologique» en cherchant à élucider la pensée héraclitéenne de l’«Un-tout» à travers une approche du «feu» et des antagonismes au centre desquels se trouve la « foudre » et le «feu». Le feu est le principe de toutes choses-. Il est en soi un dieu selon Héraclite. Il est la réalité du mouvement, et l'état premier et dernier du cosmos à travers ses cycles
Comme le souligne Philippe Arjakosky . C'est ainsi que l'étude du (frag 30) , autour des et séances, constitua l'un des fils conducteurs de l'ensemble du Séminaire malgré les réserves d'Heidegger.
Le philosophe italien Adriano Ardovino, écrit : . Au début du VIIé chapitre et en l'absence de Fink Heidegger résume face aux étudiants la position de celui-ci quant au début Séminaire (). On retiendra cette remarque lapidaire de Heidegger, citée par Adriano Ardovino qui définit la distance entre sa propre interprétation et celle de Fink .
écrit Natalie Depraz. Pour Heidegger, écrit Philippe Arjakosky. Dès lors malgré l'importance qu'il attache à la pensée d'Héraclite (à laquelle il a consacré de nombreux travaux personnels) Heidegger, resterait en retrait, dans le peu de séances qu'il est amené à conduire. Dans ce séminaire Heidegger poursuit la réflexion qu'il a entamée depuis le début sur le sens grec du LogosOn trouvera une critique serrée de l'interprétation heideggérienne dans l'article de Jean Bollack et Heinz Wizmann dans les Actes de la recherche en sciences sociales . écrit Ernesto Leibovich..
Cependant cette divergence entre les deux penseurs s'inscrit au sein d'une communauté d’horizon : la reconnaissance de l’« achèvement de la métaphysique ». Cette reconnaissance donne leur plein sens aux pages qui, dans ce livre, entament un débat critique avec la dialectique de Hegel et la phénoménologie de Husserl et s’efforcent de relever le «prodigieux défi» que constitue l’emprise initiale de la pensée grecque.
Le compte rendu du séminaire prend la forme d'une lecture à plusieurs, d'un texte sans réel plan d'ensemble, . On peut distinguer deux phases , une première partie qui concerne particulièrement les chapitres I et II du texte tente d'éclaircir, à partir de l'expression (Τα Πάντα), le vocabulaire héraclitéen, suivie d'une deuxième qui s'attache à cerner la question du mouvement sous ses formes différentes dans la pensée du philosophe. Après avoir interprété statiquement tout une partie du vocabulaire héraclitéen, le séminaire examine en dynamique quelques-unes des formules les plus marquantes.
À noter que c'est à l'occasion de ce Séminaire () que Heidegger récuse définitivement la traduction traditionnelle de l'alèthia grecque l' ἀλήθεια par le concept de Vérité.
Découpage Le séminaire est retranscrit et subdivisé en 13 chapitres, que l'on peut reformuler ainsi : 1/-Méthode mise œuvre 2/-Le cercle herméneutique entre lἓν et Τα Πάντα3/-Interprétation différente du fragment 7 4/-Hélios (en grec ancien ), Nuit et jour. 5/-Développement théorique sur le processus de pensée à partir du fait phénoménal 6/-Le Feu et le Tout (panta) à travers la lecture du (frag.30) 7/-Analyse de quelques différences d'interprétations 8/-Les hommes, les dieux 9/-La mort, l'immortalité 10/-La relation d'Hegel à Héraclite 11/-La logique chez Hegel 12/-Sommeil et rêve 13/-Rapport à la mort, attendre, espérer
Les thèmes La signification de ta panta Fink ouvre le Séminaire par l'étude du (frag.64) qui dit : . Le Séminaire recherche la signification archaïque de « ta panta » Τα Πάντα, terme traduit par « Univers » , dans la traduction allemande de Hermann Diels avec laquelle travaillent les deux intervenants. Si l'Univers signifie toutes choses le fragment montre (). Pour Fink note David Chaberty , ce qu’Héraclite a en vue, dans ce fragment, c’est le rapport de l’Un et du multiple, autrement dit pour lui de l’étant et du monde. C'est-à-dire que Fink part du texte en tant que celui-ci reflète une compréhension. Il a en vue la dimension des concepts fondamentaux dans laquelle, pense t-il, Héraclite évolue. Ce qui n’est pas du tout le cas d’Heidegger. Heidegger lui, conformément à ses fondamentaux, cherche à comprendre comment Héraclite a déterminé le sens de « TA PANTA ».
Heidegger invite au préalable à sortir de la compréhension traditionnelle et à rechercher la signification archaïque de ta panta en notant que si la mise en opposition de la foudre et des « panta » semble dire un rapport de choses plurielles à l'Un de la foudre. Encore faut-il définir, d'abord, comme le fait remarquer Heidegger, ce que l'on entend par choses ().Les participants discutent si à propos de l'« Un tout » (ta panta), les choses sont différentes en tant que différenciées ou si elles sont seulement différentiables par la psyché humaine ().
Fink répond explicitement dans son livre Le Jeu comme symbole du monde () : , cité par Adriano Ardovino .
Fink propose de distinguer la « pluralité » prise comme un Tout (Τα Πάντα), de l'éclair en tant que l'Un, ἓν. Un participant anonyme soulève la contradiction entre un « principe gouvernant » le Tout qui n'étant pas à l'intérieur du Tout est nécessairement à l'extérieur du Tout (). Fink parle d'une relation tout à fait particulière, ().
Heidegger demande naïvement à Fink qui s'en défend si pour lui l'Un est quelque chose comme un sur-être, ()). Selon Heidegger il n'y a pas, pas encore chez Héraclite de distinction entre Un et Tout, il y aurait chez l'Éphésien ni préséance ni ordre. L'Un ne marche pas en tête d'où pourrait découler comme chez Platon l'idée d'une onto-théologie . Dans le fragment 50, le Logos est dit .
Fink () note le rapprochement qu'opère Héraclite, au fragment 41Traduction Hermann Diels : , entre ἓν, l'Un et Sophon le Sage qui semble ici avoir le sens d'ordre. Ce passage note Hadrien France-Lanord donne l'occasion à Heidegger de justifier () le changement d'écriture de en le Da devenant l'éclaircie et ouverture de l'étant où l'homme s'expose.
Devant les difficultés d'interprétation, tous les participants conviennent qu'il y a nécessité de convoquer tous les fragments où il est question de ta panta pour en percevoir le sens. Sauf que comme le remarque un participant () la convocation de chaque fragment présuppose déjà une pré-compréhension de ce que veut dire ta panta, caractéristique d'enfermement dans un cercle herméneutique ». Comme le résume un participant anonyme au chapitre 3 ()Fink remarque ().
À noter que les panta individualisés sont des êtres différents, singuliers, « mus » selon le Logos, d'après le (frag 7) () (). Ce n'est que dans la mesure où les panta sont des êtres différents en eux-mêmes qu'ils apparaissent ainsi qu'ils sont διαγνοῖεν ().
Le Logos . Le Logos est cité dans une dizaine de fragments, dont (frag.1) (frag.2)
Michel Fattal, distingue deux niveaux, un premier niveau correspondant un Logos-Cosmos, un deuxième niveau correspondant un Logos-Phronésis , c'est-à-dire prudence ou sagacité par quoi les Grecs abordent l'être humain.
Logos et Cosmos Après avoir interprété, dans les premières pages, sous la direction de Fink à partir du (frag 64) la sentence , le Séminaire revient sous l'impulsion d'Heidegger () vers le (frag.1), qui attribue la gouvernance au logos et non à la foudre.
Ce dernier fragment est conforté par plusieurs autres : (frag.72) et cet autre (frag.50) (traduction Hermann Diels) (). En évoquant le (frag 50), dès la première séance (), on voit très vite que l'intérêt de Heidegger est tout autre que celui poursuivi par Fink. Le Logos est aussi ce qui gouverne l'ensemble des choses dans le monde (τω̃τὰ‛ό λα διοικου̃ντι). L'unité de toutes choses qui est révélée par logos. , (frag.108).. qui constitue l' arché, l' caché, le principe originaire.
Pour Heidegger l'« Unité », en tant que « Un-Tout » n'est pas à rechercher dialectiquement à la manière de la dialectique hégélienne, l'Unité est originaire et essentielle dans la dimension de la co-appartenance au sein justement de l'idée de Logos . C'est aussi à travers la métaphore de l' « éclair » qui illumine en un instant, de son rayon, toute la scène des êtres comme dans la caverne platonicienne, et non en faisant appel à l'image éclatante du soleil qui déploie lentement sa lumière dans la stabilité du jour, que Héraclite perçoit l'unité du Tout, , image de l'éclair et de la foudre dont Heidegger va se saisir comme une anticipation pré-socratique de l'événementialité de son Ereignis voir aussi les Apports à la philosophie : De l'avenance écrit .
Cet « Un-Tout » qui ne peut plus être conçu comme la résultante d'une unité par agrégation du multiple, par rattachement ou accouplement mais, selon l'expression de Guillaume Badoual comme une, va constituer la « Dimension » dans laquelle toutes choses « avec leur adverse » vont pouvoir apparaître dans leur lumière propre.
Heidegger dégage une autre signification de l'Un, qui peut avoir outre son sens sommatif le sens d'unifier ()Heidegger dit ()
Logos et Phronesis C'est Heidegger () qui faisant référence au (frag.50), lie en premier, le logos à l'entendement humainPour exprimer l'intensité de ce lien Guillaume Badoual fait ce commentaire : . D'après le sens général du (frag.7) toujours selon Heidegger () les panta sont rapportés à la connaissance, à l'homme percevant, mais la plupart du temps selon le (frag.1) les hommes sont sans compréhension« Quant à ce logos qui est éternellement, les hommes sont incapables de le comprendre, aussi bien avant de l’entendre qu’après l’avoir entendu pour la première fois. Alors que tout arrive conformément à ce logos, ils ressemblent à des gens sans expérience, quand ils s’exercent à des paroles et à des actes pareils à ceux que moi j ’expose, distinguant chaque chose suivant sa nature et expliquant ce qu’il en est. Mais les autres hommes ignorent ce qu’ils font à l’état de veille, comme ils oublient ce qu’ils font en dormant. Le propre du Logos est aussi en tant que « Un-Tout » de dire l'appartenance mutuelle de l'être et de l'homme, tel que l'exprime le (frag 50) . Michel Fattal écrit : .
Avec (le frag.50), nous avons d'un côté le maître, de l'autre le logos. C'est ainsi que Fink comprend le (frag.108) qui nomme le sophon (le sage) à l'écart de tout.
(frag. 45) cité par Michel Fattal.
Le mouvement Il est question du « mouvement », dans le (frag 64) ( examiné en premier dans le Séminaire), lorsque Héraclite pense le rapport de l’étant et de l’Un de telle sorte qu’il a en vue la différence cosmologique, saisie sous l’angle de « l’éclaircie » . Fink déclare () .L'idée de mouvement apparaît sous divers angles: