vignette|Destructions et propositions sur les mouvements de populations durant l'effondrement de l'âge du bronze, vers , selon les approches « catastrophistes » traditionnelles ; ces interprétations sont contestées.

Leffondrement de l'âge du bronze récent est une période de l'histoire de la Méditerranée orientale et du Proche-Orient ancien marquant la transition entre l'âge du bronze récent et le premier âge du fer, correspondant approximativement au demi-siècle compris entre environ 1200 et et au sens large au (la datation est imprécise). Elle est caractérisée par des destructions plus ou moins généralisées sur des sites majeurs et secondaires (l'ampleur des destructions est discutée), la disparition ou du moins le déclin marqué des royaumes qui dominaient l'ordre politique jusqu'alors ainsi que d'une grande partie des entités politiques de second rang, et un reflux des relations entre les différents pays de la Méditerranée orientale. Après une période de réorganisation, de nouvelles civilisations émergent (Phéniciens, Araméens, Philistins, Israël antique, Phrygiens, Grèce antique).

Les changements sont plus ou moins profonds selon les régions : les cas les plus radicaux sont marqués par la disparition de civilisations (civilisations mycénienne et hittite) ou de sites majeurs (Ougarit), ou du moins de grands changements politiques et sociaux (Levant méridional), dans d'autres endroits la situation est plus contrastée, les ruptures étant moins évidentes (Levant central, Syrie du Nord). Les régions situées plus à l'est (Mésopotamie, Élam) sont également affectées par d'importants bouleversements, mais un peu plus tard et suivant des modalités différentes.

Les causes derrière ces changements majeurs sont très discutées. Traditionnellement, sont mis en avant des mouvements de population, si ce n'est des « invasions », notamment celles des « Peuples de la mer », ainsi que des modifications environnementales (notamment d'importantes sécheresses), des facteurs internes comme des révoltes ou des crises « systémiques ». Il est plus probable qu'un ensemble de facteurs se soient combinés et aient entraîné des bouleversements irréversibles dans des civilisations voisines, par effet domino. Cela explique l'emploi de plus en plus courant du concept d'« effondrement » pour interpréter cette période.

Le concept d'« effondrement » L'idée de catastrophes situées autour de 1200 av. J.-C. est ancienne, et doit notamment beaucoup aux travaux de Arnold Hermann Ludwig Heeren (1760-1842), qui situe à ce moment la chute de Troie, suivant son interprétation des traditions grecques antiques, et la fin de la dynastie égyptienne. Par la suite, des historiens de la seconde moitié du et du début du situent chacun à leur tour autour de cette date divers événements dramatiques : les invasions de ceux qu'Emmanuel de Rougé et Gaston Maspéro désignent comme les « Peuples de la mer », la chute de la civilisation mycénienne et de l'empire hittite, l'« invasion dorienne » de la Grèce, l'émergence des Israélites (d'après la Stèle de Mérenptah). Certaines de ces interprétations ont depuis tantôt été confirmées, nuancées ou même infirmées, mais l'idée de l'année 1200 av. J.-C. comme le début d'une période de catastrophes et de la fin d'un monde s'est imposée, et confortée avec l'émergence des concepts d'« âges obscurs » et d'« effondrement »..

Dans les études d'archéologie le concept d'effondrement peut s'entendre, à la suite des propositions de Colin Renfrew, comme Cela se repère dans la documentation archéologique par l'abandon partiel voire total des centres urbains, à commencer par leur cœur politique (les palais), accompagné de la fin de leur rôle centralisateur dans la politique, l'économie et la culture, la rupture des structures économiques et des réseaux d'échanges, l'échec des idéologies qui soutenaient l'édifice civilisationnel. Le phénomène n'est pas forcément rapide.. Dans cette approche, les épisodes de destruction sont vus comme une conséquence de la crise plutôt que comme une de ses causes. Ces approches ont été intégrées dans l'interprétation de la crise de la fin de l'âge du bronze en Méditerranée orientale et au Moyen-Orient en particulier à partir de la publication en 1985 par N. Sandars de son ouvrage sur les Peuples de la mer. Selon elle, aucune cause avancée jusqu'alors, prise isolément ne suffit à expliquer l'ampleur de la crise, qui doit donc s'envisager comme le résultat d'une combinaison de crises. Après elle, l'idée qu'il s'agissait alors d'un « effondrement systémique » s'est diffusée même si elle a pu être contestée (notamment par R. Drews qui a mis en avant les causes militaires).

L'approche classique de l'effondrement s'inscrit dans une vision « progressiste » de l'évolution des sociétés humaines : les civilisations évoluent suivant une trajectoire ascendante (progressent) vers des stades de plus en plus développés, ou « complexes » selon la terminologie évolutionniste (marquées par une intégration politique poussée et des différences sociales verticales et horizontales prononcées). Ces périodes sont vues sous un jour positif, comme les accomplissements les plus significatifs des sociétés humaines, quand elles sont organisées autour d’États puissants assurant la sécurité, d'un réseau de villes, de réseaux d'échanges dynamiques, ont des expressions artistiques et littéraires jugées comme exemplaires, etc. Les périodes durant lesquelles ces traits se perdent sont alors considérées comme leur contrepartie négative, des phases de recul, de déclin, de « simplification », des « âges obscurs », ou encore des « effondrements ».

Une approche alternative s'est développée à partir des années 1980, s'éloignant des conceptions progressistes et d'une vision linéaire de l'histoire, pour préférer envisager ce type de période comme des phases de transition ou de transformation voire de régénération, créatrices de nouvelles opportunités et de nouveaux développements culturels, ce qui s'accompagne du développement de nouvelles notions comme celle de résilience. Les travaux de N. Yoffee ont notamment visé à tempérer l'impression négative laissée par ces effondrements antiques et les périodes qui leur succèdent, pour y voir plutôt des périodes qui ne sont pas anormales dans l'évolution de ces sociétés. Cet état d'effondrement représenterait un état plus habituel que celui durant lequel existent des États et des sociétés couramment désignées comme plus « complexes ». Il faudrait y voir des temps de recompositions où de nouvelles opportunités accouchent de sociétés renouveléesVoir en ce sens ; ; .. D'une manière générale cette tendance est critique vis-à-vis de la notion d'effondrement, car elle considère qu'il s'agit de bouleversements affectant avant tout le haut de la société, la fin de systèmes inégalitaires et centralisés (parce qu'ils le sont devenus de manière excessive et insoutenable ?), sans que l'ensemble de la société ne connaisse un effondrement à proprement parler. Il est également mis en avant que les changements ne sont pas forcément brutaux et rapides, mais peuvent être longs, graduels, d'intensité et de rythmes variables selon les lieux..

Ce qui est commun aux différentes approches est l'idée de rupture et de fin d'une culture archéologique, marquée notamment par une chute démographique, mais aussi le fait que la rupture n'est pas radicale (une « extinction »), car il y a des survivances et des continuités, à des degrés divers selon les cas. Certes, dans le cas de la crise de la fin du Bronze récent, il a été souligné que certains cas peuvent être considérés comme des disparitions intégrales d'un système politique et d'un cadre civilisationnel (Grèce mycénienne, Hittites) : (E. Cline). Quoi qu'il en soit, les études sur les effondrements se sont de plus en plus complexifiées en s'intéressant aussi aux transformations qui leur succèdent et à la manière dont elles révèlent les capacités des sociétés à y faire face (leur « résilience »).

L'âge du bronze récent : généralités

La période de l'âge du bronze récent s'étend d'environ 1500 à 1200 av. J.-C. dans la chronologie du Proche-Orient ancien et des régions voisines.

Pour ce qui concerne le système politique et diplomatique, le concert international est dirigé par une poignée de « grands rois », à la tête des principaux royaumes, qui au sont Babylone (alors dirigée par une dynastie d'origine kassite), l'Assyrie, les Hittites et l'Égypte ; on peut y ajouter l'Élam, qui ne joue un rôle que dans la partie orientale, voire un royaume situé à Chypre appelé Alashiya et l'entité appelée Ahhiyawa, que l'on situe couramment dans la Grèce mycénienne, mais qui joue un rôle plus effacé. Les grands rois entretiennent des relations diplomatiques régulières entre eux : ils se considèrent comme ayant un rang égal (comme des « frères »), s'échangent des lettres portées par des messagers, ainsi que des présents, se donnent des filles en mariage, concluent parfois des alliances concrétisées par des traités. Ces relations sont traversées par des frictions, même en temps de paix, car malgré le fait qu'elles soient régies par des principes admis de tous elles impliquent des rapports de force, aucun des grands rois ne voulant montrer des signes de faiblesse face à ses égaux. Viennent ensuite des « petits rois », qui sont des rois de rang secondaire, en général placés sous la coupe d'un des grands rois : c'est une relation de « serviteur » à « maître », aussi présentée à l'époque par une métaphore familiale, comme une relation entre un « fils » et son « père ». Les grands rois attendent de leurs vassaux de la loyauté, du tribut et un appui militaire ; en échange ils doivent assurer leur protection. Ce système diplomatique, mis en place depuis la première moitié du et principalement documenté pour le Bronze récent par les lettres d'Amarna et des tablettes de Hattusa, assure un certain degré de stabilité, mais il n'évite évidemment pas les conflits entre grandes puissances ou puissances secondaires, les révoltes de vassaux contre leur suzerain, les changements d'allégeances.

Du point de vue géopolitique, cette situation est surtout caractéristique du Proche-Orient et de l'Anatolie, les parties occidentales du Moyen-Orient, qui ont gagné en importance durant l'âge du bronze récent. Au , les Hittites dominent les royaumes d'Anatolie et de l'ouest et du nord de la Syrie, les Égyptiens les royaumes des parties centrales et méridionale du Levant (que l'on désigne par le terme de Canaan). Après avoir été rivaux (opposition qui culmine dans la fameuse bataille de Qadesh), ils sont devenus alliés, ce qui a conféré une certaine stabilité à cette région. À l'est, la Mésopotamie a perdu son rôle central en raison du rééquilibrage en faveur des pays occidentaux. Les dominations s'y font pour l'essentiel sans vassaux, par le biais d'un système provincial. Les Assyriens dominent la Haute Mésopotamie entre l'Euphrate et les contreforts du Zagros occidental et Babylone contrôle directement la Basse Mésopotamie et quelques régions voisines.