Le siège et la prise de Kazan () ont été l'objectif d'une campagne militaire entreprise entre juin et octobre 1552 par Ivan le Terrible pour étendre le territoire du tsarat de Russie.

Le siège de 1552 a été la cinquième des tentatives des troupes russes, précédée par celles de 1487, 1524, 1530 et 1550. Ce dernier assaut s'est avéré être un succès pour avoir été soigneusement planifié, et à cause de la mise en œuvre par l'armée russe des dernières innovations dans l'armement et le génie militaire, dont son adversaire ne disposait pas.

La prise de la ville met fin à l'existence du khanat de Kazan en tant qu'État indépendant et aboutit à son rattachement au territoire russe. Même si le tsarat de Russie disposait de soutien dans la noblesse tatare et dans les différents peuples qui étaient soumis au khanat, elle ouvre une période de résistance et de révolte contre le nouveau pouvoir, marquée notamment par une révolte dans les alentours de Kazan, et la première guerre des Maris.

Contexte La prise de Kazan est l'aboutissement d'une stratégie de long terme de la grande-principauté de Moscou, qui devient tsarat de Russie en 1547. La lutte contre le Khanat de Kazan avait déjà commencé dans les années 1360, mais avec des succès incertains, et les deux parties pouvaient penser avoir atteint leurs objectifs dans ces affrontements. Les relations entre Russes et Kazanais se détériorent sensiblement dans la moitié du .

Les avancées de l'Empire ottoman dans le littoral nord de la mer Noire et dans le Caucase, et sa nouvelle vague d'expansion en Europe, favorisent un affaiblissement de la relation de vassalité établie entre le Khanat et Moscou. Les tatars font des incursions en territoire russe, et vendent comme Saqāliba leurs captifs en esclavage en Crimée, dans les pays occidentaux et dans la Méditerranée. Entre 1534 et 1545, le khanat fit chaque année des raids dévastateurs dans l'est et le nord-est du tsarat.

Des motivations économiques, au premier rang l'aspiration à un commerce libre de droits sur l'ensemble des routes de la Volga, dont l'importance est croissante pour les marchands moscovites, poussent aussi le jeune tsar à la guerre.

Le changement de dynastie à Kazan se fait au détriment du « parti russe », qui a le soutien d'une partie de la noblesse tatare, et des représentants des Mordves et d'autres peuples liées par des relations féodales ou de soumission aux autorités du khanat. Mais ce parti reste influent et se renforce, ce qui fait de son côté pencher l'équilibre des forces du côté du tsarat.

Préparatifs et trajet vers Kazan vignette|upright=1.45|Carte de la Moscovie, publiée par Sigmund von Herberstein en 1549. On distingue la forteresse de Vassilsoursk (Basilovgorod). Sviajsk n'est pas encore construite. Kazan est orthographié Casan. |alt=

Premières campagnes Dans le but de se protéger des tatars, les Russes construisent en 1524 la forteresse de Vassilsoursk. Sous Vassili III, les fortifications de Temnikov sont consolidées ; elles constituent un point d'appui pour les Russes sur la rive droite de la Volga.

De 1545 à 1552, Ivan le Terrible organise une première série de campagnes contre Kazan. Celles-ci sont très coûteuses, dans la mesure où les bases russes (Nijni Novgorod, Arzamas) sont trop éloignées du théâtre d'opération.

Soulèvement tchouvache En 1546, après le succès de la campagne russe de l'année précédente, les Tchouvaches, en même temps que les se soulèvent contre le pouvoir de Kazan. Les ambassadeurs tchouvaches Mehmed Bozoubov et Akhkoubek Togaïev sont envoyés auprès d'Ivan le Terrible, proposant de devenir citoyens russes, à la condition de disposer de droits et de libertés étendues. Le gouvernement y russe donne immédiatement son accord, mais ne tiendra pas sa promesse.

Construction de la forteresse de Sviajsk Le gouvernement russe a donc un besoin aigu d'une base située à proximité immédiate de Kazan. En 1551, sous l'égide de l'ingénieur militaire russe , la forteresse en bois de Sviajsk est construite en 28 jours avec des éléments préfabriqués, bien que la place soit assiégée par Kazan.

Campagne de 1552

À la différence des précédents sièges, les armées russes se préparent avec méthode, planifiant même d'hiverner devant les murs de la ville. La préparation de la campagne de 1552 commence au printemps, alors que les régiments d'avant-garde, commandés par le voïvode Alexandre Gorbati-Chouïski sont déjà à Sviajsk.

Le , après une revue de détail, l'armée du tsar part de Moscou pour Kolomna. Dans le but d'empêcher la progression des troupes russes vers Kazan, des régiments de Crimée, renforcés par des janissaires et de l'artillerie, attaquent par surprise les forces russes devant Toula, mais cette attaque est repoussée, et l'arrière-garde tatare est défaite par les Russes sur la rivière . L'explication généralement donnée de l'échec des Tatars de Crimée est que le khan Devlet Giray croyait que l'armée russe se trouvait déjà à Kazan, et qu'il n'était pas préparé à une confrontation à une armée de cette taille.

Les Russes poussent alors jusqu'à Kazan avec plusieurs régiments. Le tsar lui-même, à la tête du gros des troupes, fait route de Kolomna à Vladimir. Il rejoint ensuite Mourom, où se joignent à lui les régiments tatars commandés par le khan , qui viennent de Kassimov. L'effectif des troupes tatares arrivées avec le khan, selon des indications de la Chronique de Kazan, non confirmées par d'autres sources, est d'environ hommes. Parmi elles se trouvent deux tsarévitchs du Khanat d'Astrakhan.

Les armées russes parviennent finalement à Sviajsk en cinq semaines mais avec difficulté : beaucoup de soldats meurent en chemin à cause de l'absence d'eau potable et d'une chaleur anormale. Elles restent une semaine à Sviajsk pour attendre d'autres régiments, et sont rejointes ensuite par la flotte russe qui descend la Volga. alt=|vignette|upright=2.5|centré|Trajet des troupes russes vers Kazan (colonne nord et colonne sud).

Traversée de la Volga et bataille devant Kazan vignette|La Volga (1888), tableau d'Isaac Levitan. Le , sur l'ordre du tsar, les armées russes traversent la Volga en ordre de guerre, dans des navires spécialement aménagés, et prennent position sur la rive opposée, celle « des prés ». Informé des mouvements russes, le khan de Kazan Iediguer se porte à leur rencontre à la tête d'environ soldats. La cavalerie légère () et l'avant-garde russes arrivent à les contenir, et après des combats sanglants culbutent les troupes de Kazan, pourtant supérieures en nombre, et les mettent en fuite. Grâce à cette victoire, l'armée russe peut s'installer librement sur l'autre rive en une semaine, sans craindre une nouvelle tentative des défenseurs de la ville.

Le , le mourza se met au service d'Ivan le Terrible avec sa suite cosaque, et lui fournit des informations sur la composition des armées tatares.

Le le tsar traverse lui-même la Volga et déploie ses troupes sur la plaine d'Arsk. Il y décide de leur disposition en vue du siège.

Composition des armées russes vignette|Soldats russe et tatar, gravure colorée publiée par Sigmund von Herberstein en 1549. vignette|Cavalerie de la Cour, gravure colorée publiée par Sigmund von Herberstein en 1549. Des troupes et un armement important sont engagés dans le siège. Selon la Chronique de Kazan, l'effectif des armées russes est de personnes et dépasse largement celui des assiégés (). Ces deux chiffres sont cependant selon les historiens contemporains fortement exagérés. Les capacités mobilisées par le tsarat russe ne permettaient en effet pas de lever des troupes aussi nombreuses, et il en était de même du Khanat de Kazan, d'autant plus qu'une partie de sa population n'est pas impliquée dans le conflit.

La ville est encerclée le , et toutes les tentatives des assiégés pour rompre cet encerclement sont un échec. La ligne de siège fait 7 km. Le régiment de l'aile droite de Chakh-Ali est disposé face aux deux portes de Nogaïsk, le régiment d'avant-garde tatar, avec à sa tête les deux tsarévitchs face aux portes d'Ielbouguine et de Kebekov, le régiment de cavalerie légère devant la porte de Mouraliev, le régiment de l'aile gauche devant celle de Vodian, le régiment de la Garde devant la porte du tsar. Les réserves russes commencent à édifier des tours de siège autour de la ville assiégée, devant chaque porte. Elles sont construites à la manière friazine par des ingénieurs italiens, avec trois étages de combat.

Entre les portes du Tsar et d'Arsk, les russes installent dix canons de gros et de moyen calibre, et élève en une nuit une tour de siège de 13 mètres de hauteur, assemblée à la main. La tour peut être poussée vers les murs et permet d'ouvrir le feu directement sur les rues de la ville.

Immédiatement après l'arrivée des armées du tsar, un nouvel affrontement a lieu entre les troupes de Kazan, surgissant des forêts situées l'est de la ville, et les russes, déployées dans la plaine d'Arsk. Les voïvodes envoyés contre les attaquants prennent le dessus et font des prisonniers.

Une ambassade est envoyée par Ivan le Terrible dans la ville avec une proposition de paix. En cas de capitulation, les habitants se voient garantir la vie, l'inviolabilité de leurs propriétés, la liberté de culte musulman et le libre établissement. Le tsar propose au khan de Kazan de devenir son vassal. Les propositions des délégués sont refusées, et ils sont expulsés de la ville dans l'opprobre. Les assiégés demandent alors de l'aide aux Nogaïs, mais les chefs de la Horde, craignant de détériorer leurs relations avec Moscou, se refusent à venir à leur secours.

Le , les défenseurs de Kazan font une sortie infructueuse. Sous les murs de la ville se déroule un combat acharné. Après que l'attaque a été repoussée, les streltsy encerclent les tours de tranchées et y disposent des canons de gros calibre. Dans les intervalles entre les tours, des palissades sont construites sous la direction d'Ivan Vyrodkov.

Bombardement et minage des remparts vignette|Artillerie de siège russe du , gravure du .Le pilonnage de Kazan commence le . Les Kazanais ne disposent pas de canons équivalents, et leur artillerie subit donc des pertes sérieuses. Le , les Russes font exploser une mine près de la porte de Mouraleïev, sous les sources à l'intérieur de la ville. Bien que l'opération réussisse, son but n'est pas atteint, dans la mesure où il reste dans la ville de nombreux réservoirs où les habitants peuvent se procurer de l'eau potable. Mais avec la perte de la principale ressource en eau de la ville, la maladie commence à y sévir.

Le , des troupes russes commandées par Gorbaty-Chouïski partent en campagne contre Arsk, d'où les harcelait le prince tatar Apantcha. Une grande part des troupes du tsar est composée de streltsy à pied et de sapeurs mordves. Elles sont l'objet d'escarmouches de la part des Maris qui les mettent en difficulté. Arsk est cependant prise et les Russes prennent le contrôle de ses alentours, raflant de nombreux prisonniers et du bétail.

Pendant cet épisode, à la suite de pluies torrentielles et de bourrasques, un grand nombre de navires coulent avec leur cargaison, privant les armées russes d'une part significative de leurs réserves de vivres.