L'Enfant et la Poupée est une huile sur toile peinte à Marseille en 1836 par l'artiste romantique français Théodore Chassériau (1819-1856).

Historique

Léonce Bénédite, dans son ouvrage de référence sur la vie et l’œuvre du peintre, consacre quelques pages à ce séjour de l’été 1836 à Marseille durant lequel il est supposé avoir réalisé un certain nombre de portraits. Tout porte à croire qu’il s'y soit rendu à l’invitation de son cousin Charles-Frédéric, architecte marseillais, qui lui offrit ainsi l’opportunité d’exercer ses talents de portraitiste chez quelques-uns de ses amis et relations, notables provençauxLéonce Bénédite, Théodore Chassériau, sa vie et son œuvre, Paris, Éditions Dezzarois, 1931 : « Nous sommes mal renseignés sur ces travaux exécutés à Marseille... il travailla assez assidûment puisqu’il prolongea son séjour jusqu’au commencement d’octobre... Que sont devenus ces portraits ?... Il en reste du moins peut-être dans quelques familles de la région que la notoriété croissante de Chassériau fera sans doute sortir un jour ».

Cette œuvre représente le portrait de Laure Stéphanie Pierrugues (1832-1872) et de sa poupée. Il a été réalisé à la demande de ses parents, Jean-François Pierrugues (1794-1860) - officier d’État-major alors en poste de commandement au régiment d’artillerie de Marseille - et Françoise Augustine (dite « Augusta ») Pierrugues, née de Nayve. left|thumb|Croquis préparatoire de L'Enfant et la Poupée extrait de l’album 2229 (F°15 v°) de Théodore Chassériau conservé aux archives (cabinet des dessins) du musée du Louvre Le croquis préparatoire dont procède L'Enfant et la Poupée se trouve dans les carnets de dessin de Théodore Chassériau conservés aux archives du musée du Louvre (cabinet des dessins, legs du baron Arthur Chassériau, 1936) sous la référence (RF) , album , F° 15 versoMarc Sandoz, Portraits et visages dessinés par Théodore Chassériau, Cahiers Théodore Chassériau, vol. 2, Éditart-Les Quatre chemins, Paris, 1986, : « C’est un ensemble de croquis, homogène, qui paraît se suivre dans le temps, apportant une information inattendue et originale sur la problématique du portrait chez Chassériau, et, en même temps, sur sa sensibilité : Chassériau y exprime par le dessin et par l’écrit ce qui forme ses préoccupations, ses projets, on pourrait dire : ses rêves, en matière de portrait ; ces réflexions se rapportent au portrait féminin exclusivement. La série commencerait, chronologiquement, par une série de croquis d’un album qui parait pouvoir être daté des années 1836/1838 ; ils semblent des croquis pris en vue de portraits, formant même projets de portraits, étant bien délimités par leur encadrement (…) Si Chassériau avait pu développer comme il le souhaitait son programme de portraits, nous aurions eu une série de portraits féminins exceptionnels par sa variété, sa nouveauté et son audace »Louis-Antoine Prat, Inventaire général des dessins de l’École française, Cabinet des dessins, Musée du Louvre, Dessins de Théodore Chassériau : 1819-1856, vol.2, Éditions de la Réunion des musées nationaux, Paris, 1988, : « Portrait de fillette : vers 1836-1837 ; le portrait entouré d’un trait d’encadrement correspond peut-être à un projet de tableau ».

Après dix années d’investigations, de recherches et d’analyses scientifiques, cette œuvre de jeunesse de Théodore Chassériau a été dûment authentifiée sous l’appellation « Portrait d’une petite fille à la poupée, signé et daté à droite Théodore Chassériau / 1836 », venant ainsi - tel un « chaînon manquant » - compléter la liste officielle des œuvres dites « de jeunesse » du peintre romantique disparu prématurément à l’âge de 37 ansRapport d'expertise de l'Institut d’Art Conservation et Couleurs, Paris, 2003.

Le tableau

thumb|Identification et extraction de la signature et de l'année d'exécution de L'Enfant & la poupée de Théodore Chassériau à partir d'une photographie infrarouge (IR2) réalisée à l'IACC de Paris

Laure Stéphanie Pierrugues a posé pour ce portrait tout juste âgée de quatre ans, tandis que le jeune peintre était dans sa dix-septième année.

Dans une création tout en opposition de tons, froids et chauds, Laure Stéphanie Pierrugues est représentée en plan américain devant un fond obscur ou, plus exactement, un substitut d’arrière-plan obscur : l’évocation subtile d’un revêtement mural - par simple effet de brossage de la couche picturale du fond dans le sens de la hauteur - matérialisé par une frise en demi-ton dans la partie basse du tableau.

La technique si particulière du jeune Théodore Chassériau est exprimée ici par des coups de pinceau fermes et resserrés qui donnent cette élégance de matière colorée : cette technique, même à son apogée, sera reconnaissable dans son originalité. La lumière infrarouge met tout à fait en évidence à la fois la qualité du dessin dans ses justes proportions, et celle de la couche picturale dans ses rapports de couleurs qui font tourner les formes par la justesse de la répartition des valeurs. Couche après couche, l’expression de ces grands yeux se façonne, les volumes se mettent en place – on discerne à ce propos les nombreux repentirs – et la vérité de l’enfant, sa grâce et sa joliesse se révèlent et sont structurés sans défaut. Le Romantisme est alors évident. La signature et la date – portées au tiers inférieur droit – sont bien visibles en lumière infrarouge, démontrant par là-même qu’elles font partie de la couche picturale et qu’elles ont donc été apposée au terme de sa réalisation. left|thumb|« L’Idéal moderne » : La Poupée de Théodore Chassériau et Une femme pour Asselineau de Charles BaudelairePascal Pia, Baudelaire par lui-même, , Seuil, Paris, 1952 et Luc Decaunes, Charles Baudelaire, , Seghers, Paris, 1963 La poupée représentée sur ce tableau date de toute évidence des années 1830. Elle devait avoir une tête - ainsi que les avant-bras et les jambes – en papier mâché, assemblée sur un corps en toile bourrée ou en cuir. De provenance allemande, elle fut probablement fabriquée par Andreas Volt à Hildburghausen, en ThuringeRapport d'expertise de Samy Odin, expert en poupées anciennes et directeur du Musée de la poupée de Paris, 2008. Le costume folklorique de cérémonie peut-être attribué à une région de l’Est de la France (Alsace ?) ou bien à un pays de l’Europe de l’Est (Bavière, Autriche, Pologne ?). La jupe est en feutrine ou étamine de laine rouge, le bas est agrémenté de trois rangées de rubans noir et or. Le corselet est en velours noir et or. Le chemisier, en mousseline de coton ou batiste (lin fin) est rehaussé de rubans noués en satin rouge. Les bijoux : tour de cou en velours noir avec un important bijou au centre, ainsi que les bracelets aux deux poignets, témoignent d’une appartenance aristocratique. D’ailleurs, l’enfant portant la poupée est probablement d’origine aristocratique ou d’un haut rang dans la société du : sa robe en plumetis doublée de satin blanc, bordée d’une large collerette festonnée, en décolleté, atteste d’une grande richesse. Il est à remarquer le collier en perles d’ambre, comme les pendentifs aux oreilles : il s’agit d’une tradition indiquant l’âge – douze ou treize ans (sic) – de l’enfant. La coiffure de l’enfant comme celle de la poupée confortant la date d’exécution de ce tableauRapport d'expertise d'Hermine, experte en poupées anciennes, Tours, 2003.

Le modèle

Le père de la petite Laure Stéphanie, Polytechnicien, fut l’aide de camp du Général et Maréchal de camp Jean-Baptiste Schouller, avant d’assurer en 1836, en sa qualité d’Officier d’État-major, le poste de commandement au régiment d’Artillerie de MarseilleÉtat des services et extrait des mutations, promotions, congés, permissions, et en général de tous les ordres qu’a reçu depuis le janvier 1818 de l’Officier Pierrugues Jean-François né à Callas (Var) le 15 avril 1794, Service historique de la Défense du Château de Vincennes. thumb|Monument funéraire du baron Félix de Beaujour ( division du cimetière du Père-Lachaise). Sa partie visible émergée figure une colonne de vingt-deux mètres de haut en forme de phare ou de « lanterne des morts » qui culmine le « Tout-Paris » Sa mère, Augusta de Nayve, était originaire de Saint-Domingue.

Son grand-père, le marquis Louis de Nayve, fut successivement secrétaire du marquis François Barbé de Marbois, gouverneur de Saint-Domingue à la fin du , puis commissaire des guerres et administrateur de l’Isle, avant d’être nommé ordonnateur chef en 1802 par Napoléon Bonaparte après la « soumission » de Toussaint-Louverture. left|thumb|Le baron Félix de Beaujour (1765-1836), Pair de France, Officier de la Légion d’Honneur et membre de l'Institut de France. Il fut successivement président du Tribunat, ambassadeur de France aux États-Unis, puis Conseiller d’État et député des Bouches-du-Rhône

Le grand-oncle de Laure Stéphanie, le baron Félix de Beaujour – Pair de France, Officier de la Légion d’Honneur et membre de l’Institut de France - fut successivement président du Tribunat, ambassadeur de France aux États-Unis, puis Conseiller d’État et député des Bouches-du-Rhône. Sa fortune fut faite par Napoléon Bonaparte en reconnaissance de ses interventions diplomatiques lors de la vente de la Louisiane par la France aux États-Unis, et lors du recouvrement la même année au Mexique de fonds importants légués par l’Espagne à la France. Deux ouvrages publiés sous son nom firent autorité à l’époque : Aperçu des États-Unis au commencement du siècle (1814) et Théorie des gouvernements (1823). Selon l’histoire familiale, le baron Félix de Beaujour fit la connaissance de la famille du marquis Louis de Nayve lors de leur retour de Saint-Domingue vers la France en 1810 sur le navire La Méduse . C’est le baron Félix de Beaujour qui arrangea par la suite et finalement parvint à conclure les termes du mariage de son neveu et filleul Jean-François Pierrugues avec Augusta, la propre fille du marquis Louis de Nayve. Il est ainsi plus que vraisemblable que la famille expatriée du marquis Louis de Nayve connaissait parfaitement celle de Théodore Chassériau, dont le père, Benoît Chassériau, fut à cette même époque administrateur à Saint-Domingue avant d’être nommé trésorier général puis secrétaire général de cette colonie française, et dont la mère, Marie-Madeleine, née Couret de la Blaquière, était une créole métisse héritière d’une riche famille de propriétaires terriens insulaires. Qui plus est, le marquis Louis de Nayve avait également épousé une jeune créole métisse, Elisabeth, née Mary, ce qui ne pouvait que renforcer leur sympathie mutuelle. Tout ceci permettant d’expliquer et de justifier la commande de ce portrait d’enfant à un tout jeune peintre de dix-sept ans - certes surdoué, mais néanmoins encore parfaitement méconnu en 1836 - avec comme seules références celles de l’atelier de son prestigieux maître Dominique IngresArchives de la famille Pierrugues.

Laure Stéphanie Pierrugues fut l’épouse dévouée de Jules Isidore de Lafont, Polytechnicien, Ingénieur en chef des Pont et Chaussées à Bourges et Officier de la Légion d’Honneur. Aujourd’hui encore, sur la pierre tombale qui se trouve au cimetière de la « Pierre-levée » à Poitiers aux côtés de celle de son mari, on peut lire cette émouvante épitaphe : « Ici repose en attendant la résurrection, le corps de Laure Stéphanie, née Pierrugues, décédée à l’âge de trente-neuf ans, victime de son dévouement maternel ».

Analyse thumb|Ernest en uniforme de l’École Navale