Le mouvement de libération nationale arménien (en arménien ), aussi appelé « Mouvement de libération arménien », « Mouvement révolutionnaire arménien », « Mouvement des fédaïs arméniens » (ֆիդայական շարժում), « Mouvement des volontaires arméniens » ou encore « Révolution arménienne »Giuzalian, Garnik. Hayots Heghapokhuthiunits Aratj [Before the Armenian revolution], Hushapatum H.H. Dashnaktsuthian 1890-1950 [Historical collection of the A.R. Federation 1890-1950] (Boston: H.H. Buro [Bureau of the Armenian Revolutionary Federation], 1950, est un mouvement nationaliste ayant pour objectif la création d'un État arménien (voir Grande Arménie). Ce mouvement comprend des organisations sociales, culturelles, mais principalement des organisations politiques et militaires qui atteignent l'apogée de leur puissance et de leur influence pendant la Première Guerre mondiale et les années qui suivent ce conflit.
Influencé par le siècle des Lumières et la dans l'Empire ottoman, le mouvement national arménien se développe au début des années 1860. Il émerge de manière similaire aux mouvements nationaux qui se développent dans les Balkans, l'exemple probablement le plus proche étant celui des révolutionnaires grecs qui combattent durant la guerre d'indépendance grecque (1821-1829). Les élites arméniennes et différents groupes militants cherchent alors à défendre la population arménienne chrétienne majoritairement rurale de l'est de l'Empire ottoman face aux musulmans ; toutefois, l'objectif ultime est alors au départ de faire pression pour obtenir des réformes concernant le statut des six vilayets puis, après l'échec de cette entreprise, de tout mettre en œuvre pour parvenir à la création d'un État arménien dans les régions majoritairement peuplées par des Arméniens des empires ottoman et russe.
Depuis la fin des années 1880, le mouvement de libération nationale arménien, mené par les trois partis politiques que sont le parti social-démocrate Hentchak, le parti Arménagan et la Fédération révolutionnaire arménienne, s'engage dans une guérilla contre le gouvernement ottoman et les troupes irrégulières kurdes dans les régions orientales de l'empire. Les Arméniens en général perçoivent alors la Russie comme leur allié naturel dans leur combat contre les Turcs, même si l'Empire russe menait une politique répressive dans le Caucase. C'est seulement après avoir été chassé d'Europe à l'issue des guerres balkaniques que le gouvernement ottoman fut forcé de signer un plan de réformes concernant les Arméniens début 1914, mais ce plan est rapidement mis de côté avec le début de la Première Guerre mondiale.
Pendant la Première Guerre mondiale, les Arméniens de l'Empire ottoman sont exterminés par le gouvernement durant le génocide arménien. Selon les estimations, sur la période allant de 1894 à 1923, entre sont tués. Après que la décision de mettre en œuvre le génocide fut prise par le ministre de l'Intérieur ottoman Talaat Pacha et exécuté au départ par la Directive 8682 le , des dizaines de milliers d'Arméniens de Russie rejoignent l'armée russe du Caucase au sein des unités de volontaires arméniens avec la promesse du gouvernement russe qu'ils obtiendraient leur autonomie. Jusqu'en 1917, la Russie contrôle une bonne partie des régions de l'Empire ottoman où les Arméniens sont nombreux. Cependant, après la révolution d'Octobre, les troupes russes abandonnent le front du Caucase et laissent les troupes irrégulières arméniennes seules face à l'armée ottomane. Le Conseil national arménien proclame la république d'Arménie le , établissant ainsi un État arménien dans les provinces habitées par les Arméniens dans le Caucase du sud.
En 1920, le gouvernement bolchévique parvient au pouvoir en Russie tandis que le gouvernement d'Ankara fait de même en Turquie. Les révolutionnaires turcs parviennent à occuper la partie occidentale de l'Arménie à la suite de la guerre arméno-turque tandis que l'armée rouge envahit et annexe la république d'Arménie en . Un traité de fraternité, le traité de Moscou, est signé entre la Russie bolchévique et la Turquie kémaliste en 1921. Les anciennes provinces arméniennes contrôlées auparavant par l'Empire russe sont pour la plupart annexées de nouveau par l'Union soviétique, et sur une partie de ces provinces est établie la république socialiste soviétique d'Arménie. Des centaines de milliers de réfugiés du génocide trouvent refuge au Moyen-Orient, en Grèce, en France et aux États-Unis, inaugurant une nouvelle phase du développement de la diaspora arménienne. L'Arménie soviétique existe jusqu'à la chute de l'URSS, en 1991 ; lui succède l'actuelle, et troisième, république d'Arménie.
Prémices Contexte
Le nationalisme est un facteur déterminant dans le développement de l'Europe. Au , une vague de nationalisme romantique déferle sur le continent et transforme les pays européens. De nouveaux pays sont formés par l'unification de plus petits États avec une « identité nationale » commune, comme c'est le cas pour l'Allemagne (voir unification allemande) ou l'Italie (voir Risorgimiento). D'autres pays émergent en gagnant leur indépendance, comme la Roumanie, la Grèce, la Pologne ou encore la Bulgarie. Les Arméniens vivent principalement dans les empires ottoman et russe à l'époque de cette montée en puissance du nationalisme. En 1827-1828, Nicolas , tsar de Russie, demande l'aide des Arméniens pendant la guerre russo-persane de 1826-1828 et leur promet en échange l'amélioration de leurs conditions de vie. En 1828, la Russie annexe Erevan et la campagne environnante avec le traité de Turkmantchaï. Les Arméniens vivant en Perse sont encouragés à émigrer en Arménie russe et d'entre eux répondent à l'appel. En 1828, la Russie déclenche la guerre russo-turque de 1828-1829, conflit qui se termine sur le Traité d'Andrinople (1829) qui permet à la Russie d'obtenir les villes d'Akhalkalak et d'Akhaltsikhé. On assiste alors à une nouvelle vague d'immigration : ottomans partent s'installer en Arménie russeBournoutian, Armenian People, . La Russie a ainsi récupéré sur son territoire une portion importante d'Arméniens. Dans le recensement de l'Empire russe de 1897, on dénombre sur les terres de l'Empire ( à Erevan ; à Elisavetpol ; à Kars ; à Tiflis ; à Bakou ; à Chernomorsk ; dans le Daghestan ; à Koutaïssi). À la même époque, le géographe français Vital Cuinet estime en 1896 qu'il y a dans l'Empire ottoman ( dans le vilayet d'Adana ; dans le vilayet d'Alep ; dans le vilayet d'Ankara ; dans le vilayet de Bitlis ; dans le vilayet de Bursa ; dans le vilayet de Diyarbekir ; dans le vilayet d'Erzurum ; dans le vilayet d'İzmir ; à İzmit ; dans le vilayet de Kastamonu ; dans le vilayet de Mamouret-ul-Aziz ; dans le vilayet de Sivas ; dans le vilayet de Trébizonde ; dans le vilayet de Van). Beaucoup d'Arméniens ont à l'époque des coutumes russes. De plus, la Russie représente aussi, pour les Arméniens, une voie vers l'Europe.
La Russie cherche à russifier l'Arménie, au départ de manière limitée, puis de manière de plus en plus importante. Ainsi, en 1836, elle vise l’Église arménienne, institution jouant un rôle capital pour le maintien des Arméniens en tant que nation distincte. La Russie cherche ainsi à limiter le pouvoir politique du clergé arménien, tout en garantissant son autonomie.
En 1839, dans une tentative d'endiguer la montée des mouvements nationalistes au sein de l'Empire ottoman, les sultans réformistes Mahmoud and Abdülmecid , ainsi que des réformateurs bureaucrates de premier plan formés en Europe, mettent en place le Tanzimât. Cette politique inclut celle de l'ottomanisme, mesure ayant pour objectif d'unir tous les peuples vivant de l'Empire ottoman, « musulmans et non-musulmans, Turcs et Grecs, Arméniens et Juifs, Kurdes et Arabes ». Pour ce faire, la loi islamique est mise en retrait en faveur de la loi laïque. Cette politique débute officiellement avec l'Édit noble de la Maison Rose (ou Hatti-chérif) en 1839, qui déclare l'égalité devant la loi des sujets de l'Empire musulmans et non-musulmansThe Invention of Tradition as Public Image in the Late Ottoman Empire, 1808 to 1908, Selim Deringil, Comparative Studies in Society and History, Vol. 35, No. 1 (Jan., 1993), .
En 1863, les Arméniens ottomans obtiennent un train de réformes majeures avec l'extension du Tanzimat. La Constitution nationale arménienne, texte de rédigés par Nahabed Roussinian, Servichen, Nigoghos Balian, Krikor Odian et Krikor Margossian, redéfinit la condition des Arméniens de l'Empire, mais introduit aussi des régulations encadrant l'autorité du patriarche arménienRichard G. Hovannisian, The Armenian People from Ancient to Modern Times, . La formation de l'Assemblée nationale arménienne est perçue comme un tournant pour les progressistes arméniens. Un autre jalon important est l'arrivée de missionnaires protestants ayant pour mission l'éducation des populations des provinces arméniennes. De plus, les communications s'améliorent avec la fondation de journaux arméniens. Des livres sur l'histoire des Arméniens permettent à leurs lecteurs d'effectuer une comparaison entre le passé et leurs conditions de vie actuelles, mais aussi d'étendre leur horizon intellectuel. Tous ces éléments permettent l'évolution de la conscience nationale et politique arménienne, qui passe d'un romantisme culturel pur à une conscience prête à l'action.
À partir de 1860, le nombre d'écoles et d'organisations philanthropiques et patriotiques arméniennes se multiplient dans l'Empire ottoman. L'objectif initial des missionnaires protestants était la conversion de musulmans et de Juifs, mais ils se tournent rapidement vers la conversion des Arméniens orthodoxes. Ainsi, les sujets arméniens de l'Empire ottoman, influencés par la diaspora arménienne et par le réseau d'églises et d'écoles mis en place par les protestants dans tout l'Empire, commencent à repenser leur position dans le monde. En 1872, le journaliste ottoman Grigor Ardzruni écrit . Une évolution similaire a alors lieu en Arménie russe. Avant 1840, les journaux arméniens appartenaient principalement au clergé arménien, mais cela change ensuite. Parallèlement aux écoles, la presse joue un rôle éducatif important et ouvre la voie à l'insurrection. Entre le jour où le missionnaire protestant s'installe à Constantinople en 1831 jusqu'à la fin de la Première Guerre mondiale, les missionnaires effectuent un travail considérable dans l'éducation des Arméniens. Les courants de pensée européens, comme les idées de la Révolution française, sont transmises aux Arméniens : arméniens sont formés par 127 congrégations protestantes (qui rassemblent elles-mêmes ) et .
Dans les années 1880, après la défaite russe dans la guerre de Crimée en 1856 et après l'insurrection polonaise de 1861-1864, Alexandre II amplifie la russification des territoires et peuples de l'Empire pour limiter le risque de nouvelles rébellions, risque important dans cet Empire multi-ethnique. Sa volonté est ainsi de restreindre les tendances séparatistes et d'autodétermination. Par exemple, les écoles arméniennes sont visées pour empêcher l'instruction de la langue arménienne, en les transformant en écoles enseignant le russe.
Renaissance nationale La découverte de la civilisation d'Urartu joue un rôle significatif dans le développement du nationalisme arménien au et au .
Kagik Ozanyan déclare que les réformes du Tanzimat ont permis la formation d'une élite politique arménienne et ravivé la flamme de l'esprit national arménien, inspirés par une perspective d'édification de la nation par la révolution de manière similaire à la Révolution françaiseEsat Uras, Tarihte Ermeniler ve Ermeni Meselesi, İstanbul 1976, 5. 463. Le Consul général russe dans l'Empire ottoman, le général Mayewski, explique ainsi que