Michel Freitag, né le à La Chaux-de-Fonds (Suisse) et mort le à Montréal au Canada, est un sociologue et philosophe canadien d'origine suisse.
Il était professeur émérite à l'Université du Québec à Montréal (UQAM) et fondateur d'une théorie sociologique générale communément appelée .
Il est également connu pour ses critiques radicales de la postmodernité, notion qu'il relie à une extension généralisée de la logique technocapitaliste dans les sphères de la pratique sociale.
Son travail La sociologie dialectique de Freitag consiste en une théorie générale de la pratique et de la société qui tient compte des découvertes survenues au dans les sciences humaines, notamment en psychologie, en linguistique et en ethnologie. Cette conception dialectique de la réalité humaine perpétue à nouveau frais l'héritage de la sociologie classique en réitérant le projet d'une critique des abstractions libérales de l'individu comme isolé, calculateur et libre de ses choix. Elle oppose une compréhension phénoménologique de la société aux représentations abstraites sur lesquelles se justifient encore de nos jours les idéologies et les institutions de l'économie, de la science et de la citoyenneté.
L'option épistémologique, théorique et méthodologique qui a commandé la conceptualisation entreprise dans les travaux de Freitag procède du sentiment de la nécessité où l'on se trouve dans cette période de déclin des grandes formes antagonistes de théorisation héritées des classiques (fonctionnalisme, marxisme, structuralisme), d'en opérer en quelque sorte la synthèse.
Freitag lie le principe de l'« orientation significative de l'action », qui est à la base de la « sociologie compréhensive » de Weber et de l'école historique allemande, avec le principe de l'unité structurelle a priori de la société (qu'on peut rattacher plutôt à une inspiration marxiste, mais qui n'est pas absent chez Durkheim ou chez Spencer), et enfin avec une conception formelle « différentielle » de la structure, sur laquelle le structuralisme a tant insisté méthodologiquement. On pourrait donc dire, au moins pour en fixer schématiquement les coordonnées, que le projet de Freitag a été orienté vers une synthèse de Marx, Weber, Lévi-Strauss, abstraction faite de la critique épistémologique à laquelle il a préalablement fallu soumettre la visée de scientificité positive dont se réclament, bien que diversement, ces auteurs.
Il paraît sans doute préférable de caractériser l'inspiration suivie par ce théoricien québécois en disant qu'elle se rattache à la problématique dialectique de Hegel, comprise par opposition à tout le courant positiviste qui peut, lui, se réclamer de Comte (et éventuellement du kantisme), et plus généralement du concept de scientificité tel qu'il a été développé par les sciences de la nature. Mais puisque les conditions de la « connaissance de la société » d'aujourd'hui ne sont plus celles qui prévalaient, intellectuellement et socialement, au début du , Freitag refuse de procéder à une simple reprise de l'hégélianisme, et opte plutôt pour une approche inédite à travers notamment une lecture kojévienne de Hegel.
On pourrait aussi être tenté de situer sa ligne de pensée en la rapprochant de la «théorie critique» contemporaine (Habermas, Apel, , Jauss, Giddens) ou encore du courant phénoménologique et herméneutique (Gadamer, Lorenzen, Ricœur) ou de la nouvelle critique politique (Lefort, Castoriadis, Arendt), voire de la nouvelle anthropologie politique (Dumont et Gauchet, Clastres). Mais dans un cas comme dans les autres, les divergences d'approche et de point de vue sont trop importantes pour que l'orientation suivie dans la sociologie dialectique de Freitag puisse être définie par une affiliation.
Il paraît donc préférable de dire que sa démarche s'est surtout inspirée d'une critique épistémologique du positivisme, d'un côté, et qu'elle s'est, de l'autre, appuyée sur le rejet du modèle utilitariste dans les sciences sociales, rejet qui se fondait lui-même sur le constat d'une transformation fondamentale des dimensions économique, politique, juridique et culturelle de la société dans une période contemporaine marquée par le déclin de la réflexivité politique moderne et l'accroissement de la globalisation technocapitaliste.
Biographie Enfance
Michel Freitag est né en 1935 à La Chaux-de-Fonds, une petite ville industrielle du Jura suisse qui était relativement homogène et fortement marquée par les traditions socialistes et anarchistes. Dans cette petite ville très largement protestante et francophone, Michel Freitag, né dans une famille catholique où le père est fils d’émigrés germanophones et la mère fille d’un artisan graveur jurassien, fait un peu figure d’étranger. Ne s’étant jamais senti vraiment à l'aise dans cette société, le jeune Freitag développe un esprit sauvage, méfiant, un peu fermé. Adolescent, la lecture de Marx, Saint-Simon, Proudhon, ainsi que des autres socialistes utopistes produit une forte impression sur lui.
Études En 1957, il se décide pour l'étude de l’économie et du droit, posant alors que ces deux domaines de la pratique sociale représentaient ensemble l’infrastructure véritable de la société. En 1963 et 1964, il termine ses deux licences à l’Université de Neuchâtel ; il s’inscrit l’année suivante à l’École des hautes études en sciences sociales à Paris sous la direction d'Alain Touraine. Il commence alors à écrire une thèse de doctorat sur l’économie du développement en Afrique pour dénoncer les principes du libéralisme et les théories dominantes du développement. Sa thèse le rapproche des travaux de la revue Économie et humanisme, qui tentait de promouvoir une alternative – d’inspiration « personnaliste » – aux théories du développement basées sur la doctrine néo-classique.
Débuts de la carrière universitaire En 1965, Touraine engage Freitag comme chercheur contractuel et, pendant quatre ans, celui-ci suit son séminaire. En , il participe aux réflexions sur l’architecture et la société à l’École des beaux-arts où l'on ambitionne d’engager l’enseignement et la pratique de l’architecture à la recherche de ce que signifie vraiment habiter le monde. Un an plus tard, Freitag accepte un poste dans un bureau algérien d’études sur l’aménagement du territoire où il travaillera dans la section Urbanisme en plus de donner un cours d’épistémologie à l’Université d’Alger.
Professorat à Montréal En 1970, d'anciens collègues québécois du séminaire de Touraine à Paris l’invitent à se joindre à eux au département de sociologie de l’Université du Québec à Montréal, qui vient d’être créé. Ce département se présente alors comme ouvertement marxiste et la plupart des débats tournent, d’une manière parfois assez dogmatique, sur l’interprétation des travaux de Marx. Pour Freitag, cependant, c’est la question du sens qui, au-delà de celle des intérêts de classe et les englobant, se trouve posée dans tous ces débats. Devenu professeur au Québec, Freitag abandonne alors son projet d’une thèse sur l’Afrique et décide de refondre une série de textes à teneur épistémologique qu’il a écrits au fil des années précédentes. Les 540 pages de la thèse présentée en 1973 à l'EHESS deviendront, récrites pour les fins de l’édition, les deux tomes de Dialectique et société, son opus magnum publié en 1986.
Avec des collègues de l’Université Laval et de l’UQAM (et avec des étudiants devenus pour la plupart professeurs par la suite), il met sur pieds cette année-là le Groupe interuniversitaire d’étude de la postmodernité (GIEP), qui organise depuis lors des séminaires et qui édite la revue Société. Avec les nombreux articles publiés depuis les années 1990 et sur le fonds des textes incisifs et novateurs qui accompagnaient ses cours et ses conférences, ces ouvrages sont les repères extérieurs d’une œuvre de transmission de la sociologie et de renouveau en profondeur de ses perspectives théoriques qui a inspiré bon nombre de ceux qui ont pris sur eux la perpétuation et l'enrichissement cette tradition disciplinaire.
La sociologie dialectique de Michel Freitag L’œuvre de Freitag se déploie selon plusieurs dimensions fortement interdépendantes dont les aspects les plus marquants doivent être compris dans le cadre du dialogue général qu’elle entretient avec l’ensemble des sciences sociales de la seconde moitié du siècle.
Épistémologie C’est le scientisme des années 1960 – virage linguistique, science de l’histoire, analyse fonctionnelle et structuralisme tous azimuts – qui va pousser Freitag à associer d’entrée de jeu le projet de connaissance de la sociologie à une réflexion épistémologique et, partant, ontologique. Prenant les choses en amont de l’épuisant débat qui portait sur la distinction entre la connaissance scientifique (vraie) et la connaissance commune (fausse, illusoire, non cumulative, etc.), Freitag va d’abord orienter son enquête vers les conditions de toute connaissance, catégorie générale qu’il va saisir comme activité structurée d’un agent et, donc, comme pratique sociale mettant en jeu la forme particulière d’un « rapport » beaucoup plus général, qu’il nomme le rapport d’objet ou d'objectivation.
L'analyse des médiations – et du développement des médiations – propres à tout rapport d'objectivation permet aussi d’intégrer l’idée critique maintenant en vogue selon laquelle la connaissance humaine procède toujours depuis un arbitraire « paradigmatique » faisant obstacle à la saisie de l’objet « lui-même ». En définissant l’activité que met en scène le rapport d’objet comme manifestation d’un « mode d’être » se reproduisant dans le monde, Freitag situe la question de la vérité dans le cadre plus général de celle de la normativité : le monde que voit un animal, par exemple, qui serait sans doute bien curieux à nos propres yeux, n’en est pas moins un monde, précisément celui constitué par les comportements qui maintiennent cet animal dans l’existence. La même chose s'applique aux différents types historiques de société, passés, présents et à venir.
Théorie générale du symbolique et de la société En arrachant par ce détour la question de la connaissance humaine au débat visant à distinguer d’entrée de jeu (en principe et abstraitement) la vraie connaissance de la fausse, en exposant, entre sujets et objets, la dialectique des médiations qui les instituent (dans leur existence et leur valeur) en les reliant, Freitag va produire une théorie générale du symbolique, compris comme structuration sociale du rapport d’objet.
Le mode d'être symbolique D’une manière classique, il va donc définir la société comme une structure d’ensemble de pratiques significatives, mais pour décrire sur cette base les limites de la médiation symbolique, la connaissance humaine trouvant, d’un côté, son enracinement réel dans la sensibilité vivante (et dans le monde institué par elle) et, de l’autre, la possibilité de son développement dans les systèmes formalisés de la science.
Ces développements marquent un point à partir duquel il est impossible de revenir en arrière pour plaquer sur le face à face singulier d’un individu et de la réalité l’opposition binaire, absolue et abstraite, de la pensée et du réel, surtout si c’est pour chercher ensuite dans le cercle de cette réification duelle les conditions de la connaissance scientifique, posée comme synonyme de la connaissance tout court. Entre le sujet et l’objet, il y a toujours-déjà la société ; et la question de la vérité est l’horizon de la question, normative, du devenir des sociétés.
