Labbaye de Sylvanès, fondée en 1136 par Pons de Léras, est une ancienne abbaye cistercienne située sur la commune de Sylvanès, dans le Sud-Aveyron, non loin de Camarès et de Belmont-sur-Rance, dans l'ancien diocèse de Vabres.
Après un siècle et demi de rayonnement, l'abbaye sombre dans une longue période de décadence. Abandonnée à la Révolution, seule l'église et l'aile Est du cloître furent conservées.
Classée monument historique en 1862, l'abbaye est restaurée à partir de 1975 par le frère dominicain et compositeur André Gouzes et par Michel Wolkowitsky, actuel directeur. Elle est au le siège d'un centre de culture, d'art et de spiritualité, proposant des stages de pratique artistique, des colloques et des conférences sur divers thèmes.
Le monument, ouvert à la visite, dispose d'une hôtellerie.
L'abbaye accueille chaque été le Festival International Musiques Sacrées - Musiques du Monde, durant lequel des musiciens et ensembles vocaux se produisent dans l'église abbatiale ou en extérieur, dans l'ancienne aire du cloître..
Localisation et toponymie Le nom d'origine de l'abbaye serait Salvanes selon Frédéric MistralFrédéric Mistral, Lou Tresor dou Felibrige, voir Sauvanes, https://www.lexilogos.com/provencal/felibrige.php?q=sauvanes..
Histoire Fondation et période érémitique Sylvanès est primitivement un monastère établi par Pons de Léras autour de 1120 près de la source thermale des Bains de Sylvanès. Seigneur du castrum de Léras, qui contrôlait le Pas de l’Escalette et l’accès méridional au causse du Larzac, et profitant de ce point stratégique, Pons de Léras est décrit par la chronique du moine Hugues Francigena, rédigée entre 1161 et 1171, comme un seigneur brigand, violent et avide. Vers 1115-1117, il se tourne vers la religion et fait pénitence de ses crimes. Il se rend alors à Lodève le dimanche des Rameaux, expie publiquement ses méfaits et vend aux enchères la totalité de ses biens afin de rembourser chaque personne volée et faire amende honorable.
Avec six compagnons, il quitte par la suite ses terres et sa famille pour se rendre en pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle. Il profite de ce voyage initiatique pour demander conseil auprès des communautés de religieux établies le long de la Via Tolosana avant de retraverser les Pyrénées par la Via Turonensis, remontant jusqu’à Saintes pour ensuite prendre la direction du Mont Saint-Michel. Les sept pèlerins partis de Saint-Guilhem-le-Désert visitent ainsi les grands centres de vénération des reliques que sont Saint-Martin de Tours, Saint-Martial de Limoges et Saint-Léonard de Noblat, se constituant au fil de leur voyage une vision complète de la chrétienté occidentale. Sur les conseils des clercs rencontrés, Pons de Léras choisit une région aux vallées profondes, parsemée de cours d’eau, couverte de bois et propice au recueillement afin d’installer une communauté érémitique. De retour dans sa région d’origine, il l’installe dans les replis orientaux du Camarès, proche du Lodévois et du Biterrois et non loin du chemin de Saint-Jacques. Le seigneur Arnaud du Pont de Camarès invite Pons de Léras à installer sa communauté religieuse sur ses terres. Ils défrichent et édifient alors une église autour de la source thermale de Silvanium (du latin silva, forêt), qu’ils renomment Salvanium (du latin salva, sauver).
Le mas de Théron, où Pons de Léras et ses compagnons bâtissent une église rudimentaire et quelques cabanes rustiques, les cellae, est un lieu fréquenté et connu pour ses sources en marge des exploitations agricoles dispersées qui occupent la vallée du Cabot. Pour ces sept ermites, tous issus de la classe seigneuriale, le dépouillement volontaire et le labeur manuel quotidien sont les signes suprêmes du sacrifice pour le Christ. Vivant au contact de la Nature et dans la pauvreté, Pons de Léras et ses compagnons s’inscrivent dans une nouvelle religiosité qui apparaît au début du . Aux antipodes des opulences du monachisme clunisien, ils choisissent un christianisme au caractère profondément humain, qui se traduit par le secours et l’hospitalité donnés aux indigents. Cette spiritualité nouvelle se retrouve dans le choix de dédier la chapelle à la Vierge Marie, protectrice de l’humanité entière.
La communauté, rejointe par des laïcs, gagne rapidement en renom auprès des religieux locaux et de la population. Cette organisation fondée sur la vie communautaire, la solidarité et le partage offre de réels attraits à une époque où s’opère la mise en place d’une économie monétaire. Les ermites sont ainsi des auxiliaires précieux dans la mise en place de la réforme grégorienne engagée à la fin du siècle précédent par Grégoire VII. Parfaitement intégrés à l’Église officielle, les ermites deviennent un appui indispensable face aux critiques, particulièrement nombreuses dans les régions méridionales, contre les abus des clercs. De fait, Pons de Léras n’aura de cesse de rechercher la caution des évêques des diocèses voisins, qu’il connaît personnellement, pour son entreprise.
Rattachement à la Règle L’élargissement de la communauté nécessite de structurer l’expérience spirituelle menée par ses membres. Le choix de l’affiliation à un ordre religieux vient ainsi établir une hiérarchie stricte qui s’oppose immédiatement à l’égalité vécue dans le labeur quotidien de la période érémitique. L’érection d’un monastère nécessite dans un premier temps l’obtention de la propriété des lieux occupés. C'est chose faite en 1133, lorsqu’en présence de l’évêque de Rodez, Adhémar, et de l’abbé de Lodève sont établies quinze chartes de donation consacrant l’abandon du renoncement à la propriété foncière. La seconde étape concerne le choix de la Règle. La chronique d’Hugues indique une hésitation entre deux ordres professant chacun un idéal de pauvreté proches de la spiritualité pratiquée à Salvanium : les chartreux et les cisterciens. vignette|265x265px|Ruines de l'abbaye de Mazan. Pons de Léras entreprend alors le voyage jusqu’à la Grande Chartreuse afin de consulter Guigues , prieur de l’ordre des Chartreux et personnage prestigieux connu à travers tout l’Occident. Celui-ci lui conseille de s’orienter vers l’ordre de Saint Bernard alors en plein essor et lui indique de rattacher sa fondation à l’abbaye cistercienne la plus proche de Silvanès : l’abbaye de Mazan dans le Vivarais.
Mazan, petite-fille de Cîteaux, est la première installation cistercienne dans le Massif central et assure alors le rôle de tête de pont dans l’expansion des moines blancs vers le Sud et le Sud-Ouest. Entre 1134 et 1135, l’abbé de Mazan envoie alors un petit groupe de bâtisseurs chargés d’installer la clôture et de mettre en place les bâtiments conventuels à proximité de la chapelle précédemment érigée, dans le respect des canons du plan bénédictin. Parallèlement, ceux qui se destinent à entrer dans les ordres partent pour Mazan effectuer un noviciat qui dure un an. Un moine cistercien doit en effet maîtriser le latin afin d’approfondir l’étude des textes sacrés, s’engager à la pauvreté et au silence, à une vie communautaire de tous les instants et à une participation aux tâches matérielles, conformément à la Règle de saint Benoît. En plus des préceptes bénédictins, ils doivent suivre les consuetudines de l’ordre de Cîteaux qui fixe les détails de la vie monastique. Après une année, ils prononcent leur profession, les quatre vœux de pauvreté, d’obéissance, de chasteté et de stabilité.
Les compagnons restés à Sylvanès sont pour leur part appelés à devenir des frères convers : prononçant les mêmes vœux que les moines, ils demeurent cependant des laïcs intégrés à la communauté religieuse et destinés à effectuer prioritairement les tâches matérielles. Les contraintes de clôture et d’isolement vis-à-vis de la société extérieure et l’obligation de silence sont pour eux allégées. Cette condition particulière, que Pons de Léras adopte jusqu’à la fin de sa vie, est la véritable passerelle reliant la vie monastique au monde extérieur.
En 1136, le monastère est érigé en abbaye et signe définitivement son rattachement à l’ordre de Cîteaux. Adhémar, compagnon de Pons de Léras, devient le premier abbé de Silvanès. Les biens concédés à l’abbaye font désormais l’objet d’un acte écrit et sont consignés dans le cartulaire de l’abbaye de Sylvanès, conservé aujourd’hui aux archives départementales de l’Aveyron. Un ensemble dispersé et inégal de terres et de biens donnés par les seigneurs locaux constitue ainsi le domaine foncier initial. Comme pour Cîteaux, Clairvaux, Pontigny ou Fontenay, la noblesse locale soutient l’implantation des établissements. Les ventes de droits ou de terres, les « charités » qui succèdent dès 1135 aux premières donations, entraînent pour ces nobles des retombées financières appréciables, dans une région où le numéraire circule encore difficilement. À partir de 1151, ces ventes s’accélèrent, assurant pour les « donateurs » le pardon de leurs péchés, le salut des âmes, les prières et l’intercession des moines pour eux-mêmes ou l’entièreté de leur lignée, scrupuleusement énumérées dans les textes du cartulaire.
Parmi ces textes, une donation de l’évêque de Rodez possède une importance particulière. Par cet acte, il attribue à l’abbaye l’église paroissiale de Saint-Jean de Gissac, paroisse dont relève la vallée de Sylvanès. Le texte stipule que les frères pourront seuls désigner le prêtre desservant de cette paroisse, ce qui permet dès lors à l’abbaye d’être exemptée de la dîme pour des terres jusque-là dépendantes de Saint-Jean de Gissac. Deux autres actes émanant de seigneurs locaux libèrent les frères du versement annuel du dixième des récoltes et du prélèvement sur les produits de leurs troupeaux. Comme toutes les maisons cisterciennes, l’abbaye est, quelques années plus tard, exemptée par privilège de la papauté de payer la dîme sur les terres que ses membres cultivent. La possession de l’église permet en outre d’écarter la concurrence des hospitaliers de Prugnes, établis autour de 1120. Bien que la règle cistercienne rejette la possession d’églises séculières, cette donation reçue en 1133 alors que l’intégration à l’ordre s’esquisse à peine, permet aux frères d’arguer au moment de la fondation de l’abbaye en 1136 que l’église reçue des mains de l’évêque fait partie intégrante de leur patrimoine. Par la suite, d’autres églises rurales sont annexées au domaine.
La consécration officielle de l’abbaye en 1136 bénéficie d’un certain retentissement : personnages illustres ou émissaires, croisés de retour de Terre Sainte, princes étrangers et grands seigneurs manifestent leur intérêt pour la nouvelle fondation cistercienne. Le plus illustre est l’empereur Jean II Comnène (1118-1143), héritier de l’Empire Romain d’Orient. Autre personnage puissant de Méditerranée, Roger II, souverain des Deux-Siciles, contribue à la prospérité matérielle de la nouvelle maison. L’aide accordée aux fondations cisterciennes de l’époque est alors un enjeu diplomatique source de faveurs pontificales, du fait de la proximité entre l’ordre de Cîteaux et les souverains pontifes.
Ces riches donations permettent à la communauté religieuse d’acquérir dès 1136 deux mas à Argenneuves, vallée étroite et encaissée à l’est de la Nuéjouls connue pour ses terrains métallifères. Les moines recherchent ainsi la possession des mines exploitées dès l’époque romaine et qui retrouvent leur activité du fait de la croissance économique qui anime alors l’Europe occidentale. Cette pratique bien établie chez les cisterciens vise avant tout à produire les objets nécessaires à la vie quotidienne ou au culte, relevant ainsi du souci d’autarcie, mais renforce également les atouts matériels de la communauté par la production de biens commercialisables.