Un grand ensemble en France, parfois appelé cité ou abusivement cité HLM (car beaucoup de grands ensembles, même parmi les plus délabrés, sont des copropriétés et non des logements sociaux), est une forme urbaine collective dans le contexte de la France.

Bien qu'ils échappent à une définition unique, les grands ensembles sont typiquement des ensembles de logements collectifs, souvent en nombre important (plusieurs centaines à plusieurs milliers de logements), construits en France entre le milieu des années 1950 et le milieu des années 1970, marqués par un urbanisme de barres et de tours inspiré des préceptes de l'architecture moderne.

La France est le seul des pays capitalistes occidentaux à avoir choisi massivement les barres et les tours pour résoudre la crise du logement ; le Royaume-Uni, les Pays-Bas, les pays scandinaves ont construit, à côté de rares grands ensembles, des cités-jardins, des immeubles bas, des maisons individuelles isolées ou en bandes. Seuls les pays du bloc socialiste donnent l'exemple des mêmes choix que la France, comme en URSS avec l'habitat khrouchtchevien à partir de 1955, ce qu'explique la circulation des modèles et des techniques entre l'Est et l'Ouest, malgré le rideau de fer.

Ces grands ensembles en France, ont permis un large accès au confort moderne (eau courante chaude et froide, chauffage central, équipements sanitaires, ascenseur) pour les ouvriers des banlieues ouvrières, les habitants des habitats insalubres, les rapatriés d’Algérie et la main-d’œuvre des grandes industries. Dès les premiers temps, les habitants se plaignent cependant du manque de commerces, de transports, d'insonorisation ou de vie de quartier.

Ils se retrouvent fréquemment en crise sociale profonde à partir des années 1980, et sont, en France, l'une des raisons de la mise en place de ce qu'on appelle la politique de la ville.

Définition

Il n'y a pas de consensus pour définir un grand ensemble. On peut toutefois en distinguer deux : selon le service de l'Inventaire du ministère de la Culture français, un grand ensemble est un Bernard Gauthiez (dir.), Espace urbain, vocabulaire et morphologie, éd. du patrimoine, coll. Vocabulaire, 2003, p. 86 ; selon le géopolitologue Yves Lacoste, un grand ensemble est une .

Le géographe Hervé Vieillard-Baron apporte des précisions : c'est, selon lui, un aménagement en rupture avec le tissu urbain existant, sous la forme de barres et de tours, conçu de manière globale et introduisant des équipements règlementaires, comportant un financement de l'État et, ou des établissements publics. Toujours selon lui, un grand ensemble comporte un minimum de (limite fixée pour les zones à urbaniser en priorité (ZUP) en 1959). Enfin, un grand ensemble n'est pas nécessairement situé en périphérie d'une agglomération.

Comme on le voit ci-dessus, la détermination d’un seuil de logements peut être débattue. Les formes du grand ensemble sont assez récurrentes, inspirées (ou légitimées) par des préceptes de l’architecture moderne et en particulier des CIAM : ils se veulent une application de la Charte d'Athènes. Pour autant, on ne peut pas dire qu'il s'agisse d'une application directe des principes de Le Corbusier. Ils sont aussi le fruit d'une industrialisation progressive du secteur du bâtiment et, notamment en France, des procédés de préfabrication en béton.

Naissance Premiers grands ensembles vignette|Cité de la Muette à Drancy (2006). La Cité de la Muette à Drancy, construite par Eugène Beaudouin, Marcel Lods et Jean Prouvé entre 1931 et 1934 pour l'Office public HBM de la Seine, est traditionnellement considérée comme le premier grand ensemble en France. Elle est même à l'origine du terme de puisque c'est ainsi que la désigne pour la première fois Maurice Rotival dans un article de l'époque. Cette cité, initialement conçue comme une cité-jardin, se transforme en cours d'étude en un projet totalement inédit en France, avec ses cinq tours de quinze étages et son habitat totalement collectif. Cependant, cette initiative reste sans lendemain du moins dans l'immédiat.D'autres projets sont contemporains de la Cité de la Muette, voire antérieurs, notamment le quartier des États-Unis à Lyon. À la fin de la Première Guerre mondiale, la ville de Lyon décide de construire un nouveau quartier au sud-est de la ville. Cette responsabilité est confiée à l’architecte Tony Garnier, chargé des grands travaux de la ville. Celui-ci s’est très tôt intéressé aux problèmes posés par la Révolution industrielle et l’évolution sociale. Sa réflexion l’a conduit à proposer un concept architectural original. Pour lui, le projet urbain doit être pensé selon une logique rationnelle et fonctionnelle. Les logements qu’il réalise pour les ouvriers proposent un confort très moderne, que nombre d’habitations du centre-ville ne possèdent pas. L’architecture est sobre, uniforme et s’appuie sur des volumes simples. En 1934, 1 560 logements sont livrés. Le quartier réalisé est une œuvre pionnière : ce grand ensemble d’habitation incarne pour la première fois en Europe un fonctionnement de la ville en relation avec sa forme spatiale. Les logements sont alors occupés par une population issue d’une communauté ouvrière solidaire et militante, la vie sociale y est très développée.

Besoin urgent de logements

Après la Seconde Guerre mondiale, le temps est à la reconstruction et la priorité n'est pas donnée à l'habitat. Le premier plan quinquennal de Jean Monnet (1947-1952) a avant tout pour objectif la reconstruction des infrastructures de transport et le recouvrement des moyens de production. Par ailleurs, le secteur du bâtiment en France est alors incapable de construire des logements en grande quantité et rapidement : mis à part les grandes entreprises françaises de béton armé restées actives durant la Seconde Guerre mondiale grâce à la construction du mur de l’Atlantique, ce sont encore de petites entreprises artisanales aux méthodes de constructions traditionnelles.

Les besoins sont pourtant considérables : sur de logements, la moitié n'a pas l'eau courante, les trois quarts n'ont pas de WC, 90 % pas de salle de bain. On dénombre , de logements surpeuplés et un déficit constaté de d'habitations. Le blocage des loyers depuis 1914http://www.museehistoirevivante.com/activites-pedagogiques/ResidenCite/chrono.htm, très partiellement atténué par la loi de 1948, ne favorise pas les investissements privés.

À ce besoin de logements s'ajoutent d'autres arguments en faveur de la construction de grands ensembles : le refus de l'étalement urbain (extension de la banlieue pavillonnaire dans les années 1930), mais aussi, un sentiment urbaphobe plus ancien à l'égard de la ville dangereuse et insalubre. À cela s'ajoute aussi un discours repris par le ministère de la Reconstruction et de l'Urbanisme, qui demande à réduire le poids considéré comme excessif de Paris, en référence aux thèses de Jean-François Gravier, et son ouvrage Paris et le désert français.

Politique volontariste

L'État tente de changer la situation en encourageant l'industrialisation des entreprises du bâtiment : en 1950, Eugène Claudius-Petit, ministre de la reconstruction, lance le concours de la cité Rotterdam à Strasbourg, devant comporter . Le concours, ouvert à un architecte associé à une entreprise de BTP, prend en compte les coûts et la rapidité d'exécution. Le projet est gagné par Eugène Beaudouin qui réalise un des premiers grands ensembles d'après-guerre en 1953. En 1953 toujours, Pierre Courant, ministre de la Reconstruction et du Logement, fait voter une loi qui met en place une série d'interventions (appelée ) facilitant la construction de logements tant du point de vue foncier que du point de vue du financement (primes à la construction, prêts à taux réduit) : la priorité est donnée clairement par le ministère aux logements collectifs et à la solution des grands ensemblesComme le montre l'article fondateur du directeur de la Construction de l'époque : ..

La même année, la création de la contribution obligatoire des entreprises à l'effort de construction (1 % de la masse salariale pour les entreprises de plus de 10 salariés), « 1 % logement », constitue une ressource supplémentaire pour la réalisation de logements sociaux. Les fonds sont gérés par l’Office Central Interprofessionnel du Logement (OCIL), à l'origine de la construction d'un certain nombre de grands ensembles.

Mais le véritable choc psychologique intervient en 1954 : le terrible hiver et l'action de l'abbé Pierre engage le gouvernement à lancer une politique de logement volontariste. Un programme de « Logements économiques de première nécessité » (LEPN) est lancé en : il s'agit de petites cités d'urgence sous la forme de pavillons en bandes. En réalité, ces réalisations précaires s'avèrent catastrophiques et se transforment en taudis insalubres dès l'année suivante. La priorité est donnée alors résolument à l'habitat collectif de grande taille et à la préfabrication en béton, comme seule solution au manque de logements en France.

Au cours de la décennie qui suit la guerre, le volontarisme de l'État s'accompagne d'une communication très active du Ministère de la Reconstruction et de l'Urbanisme. Une propagande cinématographique, radiophonique et photographique vise à faire adhérer la population à la politique de reconstruction, par exemple en montrant les taudis et en valorisant l'image des chantiers"Filmer les grands ensembles" : Film documentaire en ligne sur les représentations audiovisuelles des grands-ensembles, CHS, 2015. Avec les historiennes Annie Fourcaut et Camille Canteux.

Il y avait en 1946 en France moins de sociaux ; trente ans plus tard, on en compte près de , dont un tiers sous forme de grands ensembles. Ceux-ci sont au nombre de 350 environ, dont 43 % se concentrent dans la région parisienne, où la demande est la plus forte.

Construction Multitude de procédures administratives

Il n'existe pas une procédure type de construction d'un grand ensemble pendant cette période. En effet, de très nombreuses procédures techniques ou financières sont utilisées. Elles servent souvent d'ailleurs à désigner les bâtiments ou quartiers construits à l'époque : Secteur industrialisé, LOPOFA (Logements populaires familiaux), Logecos (Logements économiques et familiaux), LEN (Logements économiques normalisés), l'opération Million, l'opération « Économie de main-d'œuvre ». L'unique objectif de toutes ces procédures est de construire vite et en très grande quantité. Le cadre de la Zone à urbaniser en priorité intervient en 1959, avec des constructions qui ne commencent réellement qu'en 1961-1962.

Contextes de la construction On peut distinguer trois contextes de construction de ces grands ensembles à la fin des années 1950 et début des années 1960 : de nouveaux quartiers périphériques de villes anciennes ayant pour objectif de reloger des populations installées dans des logements insalubres en centre-ville ou pour accueillir des populations venues des campagnes environnantes (cas les plus fréquents) ; des villes nouvelles liées à l'implantation d'industries nouvelles ou à la politique d'aménagement du territoire : c'est le cas de Mourenx (avec le Gaz de Lacq), Bagnols-sur-Cèze ou Pierrelatte (liées à l'industrie nucléaire). On voit aussi des cas hybrides avec la première situation, avec des implantations proches de villes satellites de Paris, dans le but de contrebalancer l'influence de cette dernière : c'est le cas de la politique des "3M" dans le département de Seine-et-Marne avec la construction de grands ensembles liés à des zones industrielles à Meaux, Melun, Montereau-Fault-Yonne ; des opérations de rénovation de quartiers anciens : le quartier de la Porte de Bâle à Mulhouse, l'îlot Bièvre dans le , le centre-ville ancien de Chelles. thumb|La Rouvière () à Marseille construit par Xavier Arsène-Henry.