Reie est le nom donné autrefois à un fleuve de la plaine maritime belge. Artère principale d’un bassin-versant s’étendant d’Egem au sud à Aertrycke à l’ouest et à Beernem à l’est, la Reie collectait ainsi l’eau de toute la région sise au sud de Bruges. Communiquant avec la mer du Nord au travers d’un chenal à marée navigable, elle joua un rôle important dans l’apparition et le subséquent développement économique de la ville de Bruges.

D’après la thèse la plus généralement admise, le cours supérieur de ce qui était désigné sous la dénomination de Reie coïncidait avec l’actuel ruisseau nommé Rivierbeek (ou l’un de ses affluents, le Waardammerbeek), lequel coule à travers Waardamme vers Moerbrugge. La Reie accueillait à sa droite les eaux de la Zuidleie (remplacée depuis par le canal Gand-Bruges), qui arrivait de Hansbeke. La Reie pénétrait ensuite dans la ville de Bruges par le Minnewater, à l’origine évasement naturel du fleuve, et traversait cette ville dans une direction sud-nord selon un tracé correspondant vraisemblablement à ce qui est aujourd’hui la séquence Bakkersrei, Dijver, Kraanrei, Spiegelrei et Lange Rei, recevant au passage plusieurs affluents. Ici, le fleuve finira au fil du temps par s’intégrer dans un dense réseau de voies navigables, appelées collectivement reien (ou binnenreien) — le terme Reie, sans doute d’origine celtique, servant désormais à nommer, par extension et sous la forme du nom commun rei, toute voie d’eau intra muros, qu’elle ait ou nom une base naturelle. Bien que plusieurs portions de rei, tombées hors d’usage, aient depuis lors été comblées ou voûtées, le réseau actuel correspond encore largement à ce qu’il fut autrefois, et a été en grande partie classé par les autorités flamandes au titre de paysage urbain d’intérêt historique.

Au-delà de Bruges, la rivière se cherchait une issue vers la mer du Nord, empruntant à cet effet successivement un chenal à marée débouchant dans la mer non loin de Blankenberghe, puis une branche du Zinkval, et enfin le Zwin, plus vaste et plus profond, né d’un violent raz-de-marée en 1134. L’ensablement de ce dernier, dont dépendait l’accessibilité de Bruges aux vaisseaux de mer, et dont était tributaire la prospérité de Bruges, provoqua le déclin rapide de la ville à la fin du Moyen Âge.

Au cours des siècles, l’hydrographie du bassin de la Reie fut profondément transformée, autant par des phénomènes naturels (raz-de-marée bouleversant ses liaisons avec la mer, ensablement du chenal par où s’écoulaient ses eaux etc.), que, dès le Moyen Âge, par la main de l’homme (en particulier les poldérisations et le creusement du canal de Gand).

Étymologie

D’après l’Institut de la langue néerlandaise, le nom Reie (de même du reste que le terme anversois rui) dérive du vieux français roie, qui signifie ruisseau. La première attestation de ce nom à Bruges, sous la graphie Reye, date de 1282.. Selon d’autres auteurs, le nom Reie proviendrait du mot celtique rogia, lequel signifie « eau sacrée ».. Il est notoire en effet que les Celtes tendaient à considérer rivières et sources comme des êtres divinsOn rencontre parfois la graphie Rye, notamment sous la plume de l’écrivain Georges Eekhoud, comme dans le passage suivant (on notera aussi la forme Suène pour Zwin) : « Ce palais s’érigeait aux rives d’un de ces canaux alimentés par la Suène ou la Rye, qui contribuent encore aujourd’hui pour une bonne part au pittoresque de la cité à la fois songeuse comme ses eaux glauques et majestueuse comme les appareillages de ses flottilles de caravelles. » ..

Cours supérieur vignette|gauche|220px|La Reie (en haut à droite, portant deux bateaux) traversant les remparts de Bruges dans le sud de la ville, peu après avoir reçu sur sa gauche les eaux de son affluent, le Kerkebeek. Carte de Marcus Gerards de 1562 (le nord est orienté vers la gauche). vignette|Le Rivierbeek pourrait être la rivière que l'on désignait autrefois par le nom de Reie.

La Reie était autrefois le cours d’eau le plus important au sud de Bruges et était l’artère principale d’un bassin hydrographique qui s’étendait jusqu’à Aertrycke, Wingene, Beernem et Oedelem. Ce que l’on désignait autrefois sous ce nom est généralement identifié par les géographes et les géologues au ruisseau appelé Waardammebeek, tributaire du Rivierbeek, et qui prend sa source entre Waardamme et Thourout ; la Reie aurait coulé en grande partie suivant le cours actuel de ce ruisseau à travers la commune d’Oostkamp jusqu’à la pointe sud de Bruges.. D’autres l’ont identifié au Ringbeek, qui prend sa source à Egem, à une vingtaine de km (à vol d’oiseau) au sud de Bruges, et débouchait dans la Zuidleie.. Aujourd’hui, les zones s’étendant le long du Rivierbeek, et de son affluent le Waardammebeek, sont depuis protégés au titre de paysage historique et culturel..

En aval de Moerbrugge et de Steenbrugge, la Reie pénétrait dans Bruges par le biais du Lac d'Amour , d’abord évasement naturel du fleuve, puis plus tard lac de retenue et bassin d’écrêtement, créé par une écluse à la hauteur de l’actuel Sashuis. Peu avant de franchir les remparts et d’atteindre le Minnewater, la Reie accueillait les eaux du ruisseau Kerkebeek, ainsi qu’on peut l’apercevoir sur la carte de Marcus Gheeraerts, en haut à droite.

Cependant, il a pu être postulé également, arguments historiques à l’appui, que le ruisseau qui arrivait des confins de Beernem et d’Aalter (au sud-est de Bruges) aurait été le cours supérieur de la Reie ; c’est en effet cette rivière qui, étant possession de la ville de Bruges, fut transformé au Moyen Âge par canalisation en la Lys brugeoise , préfiguration de l’actuel canal de Gand à Bruges..

Traversée de Bruges : Reie et binnenreien

vignette|Carte représentant la Reie et les binnenreien dans le centre historique de Bruges. Les portions de rei disparues (par voûtement ou comblement) sont représentés en pointillés.

Lit naturel de la Reie dans Bruges

En aval du Minnewater, la Reie coulait vers le nord, suivant un tracé ondulant, pour se précipiter aux alentours de la (future) Dampoort dans la plaine côtière. À l’heure actuelle, la ville de Bruges est toujours traversée du sud au nord par un cours d’eau, sans qu’il soit possible de dire si, ou dans quelle mesure, son tracé actuel correspond au lit naturel de la Reie. L’on peut admettre avec certitude cependant que le cours présent suit pour la plus grande part le lit originel. C’est presque certainement le cas de la Lange Rei (ou Langerei), le tiers nord de ce tracé, comme le porte à croire le cours doucement sinueux de celui-ci. Cependant, le virage à droite (vers l’est) que fait le Lange Rei peu avant de quitter Bruges n’est pas naturel, et date du , c’est-à-dire de l’époque où le canal de Damme fut creusé. À l’origine, la Lange Rei se dirigeait en ligne droite vers le nord.

Un autre segment de la Reie qui très vraisemblablement, sur la foi d’études archéologiques, suit aujourd’hui encore son cours naturel est le Kraanrei, lequel, aujourd’hui presque intégralement voûté, se faufile entre la Grand’Place et la place du Bourg. La Spiegelrei, qui prolonge au nord la Kraanrei, coule dans une ancienne dépression, où se sont accumulés des alluvions, incontestablement en provenance de la Reie, attestant le caractère naturel de ce segment.

vignette|gauche|220px|Plan de Bruges de 1649 permettant d'apprécier que le réseau brugeois actuel de voies navigables coïncide dans une large mesure avec ce qu'il fut au . Carte de Jan Blaeu (le nord est à gauche).

En ce qui concerne le Groene Rei (ou Groenerei, littér. Reie verte), dans lequel certains veulent voir le cours originel de la Reie, les indications archéologiques et géologiques sont moins univoques. Au , et sans doute aussi avant, le Groene Rei remplissait la fonction de bief alimentant un moulin à eau sis près de l’actuel Molenbrug (littér. pont du Moulin), c’est-à-dire qu’il était à cette fin maintenu artificiellement à niveau. La désignation fossatum veteris molendini figurant sur une charte du se rapporte probablement à ce segment et tend à en indiquer le caractère artificiel (fossatum = creusé) ; le fait que ce segment se fut vidé de ses eaux par suite d’un acte de sabotage commis sur le moulin en 1128 est une indice allant dans le même sens. Si ce nonobstant le Groenerei a été un cours d’eau naturel, il a au minimum été fortement canalisé, sinon eu son cours déporté. Cela vaut probablement aussi pour le Sint-Annarei, qui prolonge en aval le Groene Rei, au-delà du moulin susévoqué., même si le caractère artificiel du Sint-Annarei est moins clairement établi, la possibilité n’étant pas à exclure qu’il représente la canalisation du cours inférieur du Vuldersreitje, ruisselet venant d’AssebroekL’arrêté ministériel flamand du 16 juin 2017 portant classement du Groene Rei comme paysage urbain d’intérêt historique semble considérer la séquence Groene Rei/Sint-Annarei comme le prolongement naturel de la Reie, cf. ..

Plus au sud, le segment constitué par le Dyver (ou Dijver) est probablement naturel, dès lors que l’on considère comme démontré que le Kraanrei est le lit d’origine de la Reie ; cependant, certains ont supposé que la Dyver est un canal d’adduction artificiel alimentant un moulin, ce qui amènerait à admettre que le Kraanrei recevait ses eaux du Pandreitje et de l’Eekhoutrei, tous deux situés au sud-est de la Dyver. Un élément plaidant en faveur du caractère naturel et de la grande ancienneté du Dyver est l’origine prégermanique de son nom.

Pour ce qui est du cours intra muros sud de la Reie, c’est-à-dire dans les environs de l’église Notre-Dame et de l’hôpital Saint-Jean, toute la lumière n’a pas encore pu être faite. Certains historiens postulent que la Reie courait jusqu’au début du à l’ouest et au nord de ladite église ; autrement dit, au lieu de virer, juste devant l’hôpital Saint-Jean, vers la droite (vers l’est) pour couler, comme elle le fait aujourd’hui, au sud et à l’est de cette église, la Reie aurait poursuivi un cours vers le nord, à travers les terrains de l’hôpital Saint-Jean (qui ne sera construit que quelques décennies plus tard) et n’aurait fait son virage vers l’est (en direction du Dyver) qu’au-delà de l’église Notre-Dame. La mise au jour, lors de travaux effectués dans l’entre-deux-guerres sur le site de l’hôpital Saint-Jean, d’un ancien lit de rivière, y compris de quais maçonnés, semble accréditer cette thèse ; cependant, la présence de tels quais à une époque aussi ancienne apparaît si invraisemblable qu’il doit s’agir là d’une interprétation abusive de cette découverte archéologique..

Le Spiegelrei et le Kraanrei, qui sont très vraisemblablement des segments du lit naturel de la rivière (certes canalisés et rétréci dans le cas du Kraanrei), d’une part, et le Groene Rei et le Sint-Annarei, qui sont probablement des cours d’eau artificiels, forment ensemble ce qu’il est convenu d’appeler le Grand Carré (Groot Vierkant), qui pourrait avoir été le siège d’un premier foyer de peuplement au haut Moyen-Âge. Une hypothèse voudrait que s’y soit fixé également, dans les premiers temps de la Bruges médiévale, un comptoir de commerce, citant A. C. F. Koch, Brugges topografische ontwikkeling tot in de 12de eeuw, Handelingen van het Genootschap voor Geschiedenis « Société d’émulation » te Brugge, n°XCIX, 1962, .. Dans l’hypothèse peu probable où le Groenerei et le Sint-Annarei eussent été au départ des ramifications naturelles, ensuite certes fortement canalisées, ledit Grand Carré aurait de tout temps été une sorte d’île..

Les binnenreien

vignette|250px|Le Kraanrei (aujourd’hui recouvert d’une voûte) sur la carte de Marcus Gerards, avec le Waterhalle (en bas au centre gauche) occupant le côté oriental de la Grand'Place. Le canal figuré en haut, parallèle au bord supérieur de l'image, est le Groenerei.