Entre 1882 et 1918, l'Empire ottoman demande l'aide de l'Empire allemand pour moderniser ses forces armées. Plusieurs missions militaires successives (allemand : Deutsche Militärmission, turc : Alman Askerî Misyonu) se succèdent auprès de l'armée ottomane. Pendant la Première Guerre mondiale en Orient, les généraux allemands Colmar von der Goltz, Otto Liman von Sanders, Erich von Falkenhayn et autres prennent une part croissante au commandement des forces ottomanes pour lesquelles le soutien allemand devient vital. L'influence allemande est déterminante jusqu'à la chute du gouvernement des Trois Pachas et à la capitulation ottomane, en , qui entraînent leur rapatriement vers l'Allemagne.

Précurseurs

Pendant la période des guerres austro-turques, du , l'Empire ottoman établit des relations diplomatiques intermittentes avec la monarchie de Habsbourg. Bien qu'il n'entretienne pas d'ambassadeurs permanents à Vienne, des contacts sont maintenus par des personnalités comme Osmân Ağa de Timișoara, ancien prisonnier de guerreFrédéric Hitzel, Osman Ağa, captif ottoman dans l'empire des Habsbourg au siècle, Revue d'études turques, t. 33, 2001, En ligne.

Ahmed Resmî Efendi, ambassadeur en Autriche en 1757-1758 puis en Prusse en 1763-1764, rédige des rapports où il souligne la supériorité de l'armée prussienne sous Frédéric IIMesut Uyar Ph.D., Edward J. Erickson, A Military History of the Ottomans: From Osman to Ataturk, ABC Clio, 2009, .. Cependant, les projets d'alliance turco-prussienne contre l'Autriche, sous Frédéric II puis son successeur Frédéric-Guillaume II, restent inappliqués.

Dans la première moitié du , pendant la période du Tanzimat, le recours à des conseillers occidentaux devient habituel bien que les Allemands ne jouent encore qu'un rôle secondaire. Le prince Auguste de Prusse, organisateur de l'artillerie prussienne, visite l'Empire ottoman, observe l'état de ses troupes et, à son retour, rédige un mémoire destiné au sultan pour l'amélioration de ses forces. Son voyage est à l'origine de la première mission prussienne dirigée par le capitaine von Kuczkowski puis, entre 1836 et 1839, par le capitaine (futur Feld-maréchal) Helmuth von Moltke. Des prétextes archéologiques comme la recherche de l'itinéraire de l'Anabase permettent à des voyageurs prussiens de reconnaître les frontières stratégiques des empires ottoman, russe et perseOliver Stein, Prussian-German Officers Traveling in the Middle East, 1835-1914, Freie Universität Berlin.. La mission Moltke dresse notamment les plans de la , capitale de la province éponyme, qui résistera victorieusement à l'armée russe pendant le siège de Silistra en 1854, au début de la guerre de Crimée.

Missions de 1882 à 1914 Période hamidienne : un partenariat stratégique

L'Empire allemand, constitué sous l'égide de la Prusse à l'issue de la guerre franco-allemande de 1870, fait figure de grande puissance militaire et industrielle et, contrairement à la France, au Royaume-Uni et à la Russie, elle n'a pas d'intérêts coloniaux dans la région : cependant, elle intervient de façon sporadique dans la question d'Orient pour affirmer sa position internationale. Le chancelier allemand Bismarck préside le congrès de Berlin (juin-) qui évite le démantèlement de l'Empire ottoman à l'issue de la guerre russo-turque de 1877-1878. Sous le règne du sultan Abdülhamid II, de 1876 à 1909, la nécessité d'une modernisation de l'Empire ottoman, « homme malade de l'Europe », devient de plus en plus pressante et l'Allemagne fait figure de partenaire intéressant. En 1882, le sultan demande à l'Allemagne une coopération militaire. Helmuth von Moltke, devenu entre-temps chef d'état-major général de l'armée impériale allemande, envoie le major-général qui agit surtout comme représentant de la firme d'armement Krupp.

Le colonel Colmar von der Goltz est envoyé en 1883 comme instructeur à l'école d'état-major et, après la mort de Kähler, devient le chef de la mission militaire allemande de 1885 à 1895. Il réorganise l'instruction, remplaçant le modèle français par celui de l'Académie de guerre de Prusse, et envoie les élèves-officiers pour des séjours de deux ou trois ans en Allemagne. Son ouvrage, La Nation en armes, publié en 1883, recommande une intense préparation militaire et un statut social prestigieux pour les officiers : il devient « une sorte de bible » pour les jeunes officiers ottomans attirés par le mouvement nationaliste des Jeunes-Turcs.

Les officiers ottomans formés en Allemagne reçoivent leur solde de l'armée ottomane, leur formation étant aux frais de l'Allemagne. Ils apprennent l'allemand pendant 6 mois puis reçoivent une instruction militaire poussée, destinée à en faire les cadres modernes de la nouvelle armée ottomane. L'ambassadeur allemand Hans von Wangenheim, en 1912, écrit qu'ils sont destinés à . Sous Abdülhamid, ils sont tenus de rédiger un rapport de stage chaque mois en évitant tous les sujets non militaires. Parmi les officiers formés en Allemagne figurent les futurs généraux Ahmed Izzet, , , et .

En 1884, le capitaine de corvette Starke est envoyé comme conseiller de la marine ottomane. Les attachés militaires allemands, notamment Curt von Morgen et Walter von Strempel, tiennent une place croissante dans la politique ottomane d'armement et d'organisation militaire. Adolf Marschall von Bieberstein, ambassadeur d'Allemagne à Constantinople de 1897 à 1907, contribue aussi au renforcement de l'influence allemande avec la visite de Guillaume II en Orient en 1898, le lancement du chemin de fer Berlin-Bagdad et la distribution de pots-de-vin, notamment à Ahmed Izzet Pacha, devenu chef d'état-major ottoman après 1908. L'Allemagne devient un important fournisseur d'armes : en 1885, elle vend 500 pièces d’artillerie Krupp pour la défense des Dardanelles et de la ligne de Çatalca, au nord-ouest de Constantinople ; en 188 et Mauser et ainsi qu'une flottille de torpilleurs fabriqués à Elbing.

Période des Jeunes-Turcs : d'une guerre à l'autre

Colmar von der Goltz, après son retour en Allemagne, continue d'influencer la politique militaire ottomane par ses lettres et ses articles. Il insiste sur l'idée que l'alliance ottomane serait du plus grand profit pour l'Allemagne dans le cas d'une guerre contre l'alliance franco-russe mais que l'armée turque, surtout destinée aux opérations locales contre les révoltes intérieures, n'est pas mûre pour un tel conflit : les officiers manquent de « joie de servir » (en allemand : « Dienstfreudigkeit ») et de ponctualité, ils sont négligents, évitent de transmettre les mauvaises nouvelles et ne prennent aucun soin de leurs hommes. La révolution des Jeunes-Turcs, en 1908, porte au pouvoir des militaires formés aux idées de Von der Goltz : celui-ci, dans un article de la Neue Freie Presse, accueille favorablement ce « rajeunissement » de la société turque mais estime impératif d'étendre la conscription aux non-musulmans (millet) : il y voit une condition de survie de l’État ottoman. En fait, les premiers élèves officiers chrétiens et juifs, en très petit nombre, ne sortent des écoles militaires qu'en 1912Frémeaux Jacques. Moreau Odile, L'Empire ottoman à l'âge des réformes. Les hommes et les idées du « Nouvel ordre militaire », 1826-1914. In: Outre-mers, tome 94, , semestre 2007. La colonisation culturelle dans l'Empire français, sous la direction de Sophie Dulucq et Colette Zytnicki. .

De 1908 à 1913, le major Walter von Strempel (1867-1935) cumule les fonctions d'attaché militaire et attaché naval. Selon l'usage de l'époque, il envoie ses rapports directement à l'état-major général allemand qu'il tient au courant des développements de l'entraînement, de l'armement et de la tactique en usage dans l'armée ottomane, en y insérant des notes d'espionnage. Il signale la difficulté d'imposer une discipline régulière aux officiers turcs et conseille de les envoyer en Allemagne, aux frais du Kaiser, pour assister à la parade de l'armée allemande à l'issue des grandes manœuvres de Königsberg à l'automne 1910. L'effet psychologique est réussi : les officiers invités, notamment l'attaché militaire Enver Bey, en reviennent admirateurs convaincus du modèle militaire allemand.

Le lieutenant Mustafa, qui publie ses souvenirs de stage en Allemagne en 1913 avec l'autorisation de ses supérieurs, insiste sur la discipline et la ponctualité rigoureuse au sein du régiment (le de grenadiers à Schweidnitz), la compétence des sous-officiers (Feldwebel) qui, contrairement à la pratique turque, assurent l'essentiel de la formation des recrues, et le fait que même des simples soldats sont capables de lire une carte. Il constate que le téléphone de campagne et la T.S.F. sont d'usage courant dans les unités. Il note avec admiration qu'un simple soldat, mort d'un arrêt cardiaque pendant l'entraînement, à droit à des funérailles militaires et à un éloge funèbre prononcé par le colonel en présence du régiment. Son collègue arabe Jafar al-Askari, qui sert de 1910 à 1912 dans le à Karlsruhe, fait des remarques similaires mais note aussi l'esprit de caste des officiers allemands, enfermés dans leur casino, et leur violente aversion pour la social-démocratie.

À l'automne 1908, un groupe de militaires ottomans germanophiles, autour de , demande à l'Allemagne de leur envoyer une nouvelle mission militaire et d'en confier la direction à Colmar von der Goltz : celui-ci, bien qu'il ait atteint l'âge de la retraite, fait deux visites à Constantinople en 1908 et 1909 mais sans grand succès : les désordres causés par l'avènement du Comité union et progrès, puis la contre-révolution manquée de 1909, la mise à la retraite de plusieurs hauts responsables fidèles à Abdülhamid et l'obstruction de certains cadres non germanophiles ne favorisent pas une politique suivie. L'entraînement des soldats est lacunaire et beaucoup de conscrits, entraînés avec de vieux fusils à un coup, ne savent même pas charger leur fusil Mauser. L'état des approvisionnements et des transmissions est tout aussi déficient. Von der Goltz peut ironiser sur la nonchalance des officiers ottomans et sur l'excessif confort de la vie à Constantinople, « paradis terrestre ». Entre 1909 et 1912, une trentaine d'officiers allemands exercent les fonctions de conseiller militaire dans la capitale ou les provinces., par exemple comme instructeur de cavalerie à Erzincan à la frontière du Caucase russe. Après l'abdication d'Abdülhamid en 1909, l'école militaire est transférée au palais de Yıldız, plus vaste et plus commode que l'ancien local. Otto von Lossow enseigne la tactique à l'école de guerre de 1910 à 1912. Les conseillers allemands s'efforcent d'améliorer le niveau d'éducation des officiers, mais aussi des sous-officiers, et d'élever une partie des soldats au niveau de caporal. Chaque division doit comporter un régiment modèle d'infanterie et un de cavalerie. Une école de tir d'infanterie est ouverte à Maltepe (Üsküdar).

Cependant, la Première guerre balkanique vient interrompre les cours, en , car les officiers ottomans sont envoyés au front de Çatalca. Le colonel Otto von Lossow est lui-même nommé à la tête d'une division de réserve ottomane sur le front : il participe à la bataille de Lule-Burgas (octobre-).