L’amorrite est une langue sémitique, parlée par le peuple amorrite ayant vécu en Syrie, en haute et basse Mésopotamie entre la fin du millénaire et le début du Cette langue est encore fortement marquée d’archaïsmes comme le montre son système phonologique ainsi qu’un certain nombre d’isoglosses avec l’akkadien. Seules la fréquence de certains parallélismes et la proximité de son lexique avec l’hébreu, l’araméen ou l’ougaritique font, selon toute vraisemblance, de l’amorrite une langue cananéenne. Pour Giovanni Garbini, il s’agit d’une langue structurellement nouvelle dans laquelle il voit « a kind of modernization of a language of Eblaite type. This means, that if Amorites conquer new lands and cities, other languages may accept the same modernisation without losing much of their own identities: this is what I have called amoritization ».
Aperçu historique Le mot akkadien amurrum ou son équivalent sumérien MAR.TU par lesquels les sources mésopotamiennes désignaient les terres de « l’Occident », fut également utilisé pour nommer l’ensemble des populations sémites semi-nomades qui occupaient alors cette vaste région située à l’Ouest de l’Euphrate. L’une des plus anciennes mentions de ces amurrû/MAR.TU remonte au règne du roi Shar-kali-sharri (2217-2193 av. J.-C.), fils de Narām-Sîn, qui eut à les affronter près du mont Basar (l’actuel Ğebel Bišri) alors qu’ils pénétraient plus avant sur les territoires de l’Ouest.
Malgré l’opinion fortement négative des sédentaires de Mésopotamie qui voyaient en eux un « peuple ravageur, aux instincts de bêtes sauvages »E. Chiera, Sumerian Epics and Myths, Chicago, 1934, 58 et 112 (Tablette CBS 14061), un nombre non négligeable d’Amorrites réussit néanmoins à s’assimiler et même à occuper d’importantes fonctions dans les rouages de l’administration des cités mésopotamiennes. Avec la désorganisation politique générale qui suivit la chute de la Troisième dynastie d'Ur vers 2004 av. J.-C., quelques chefs de tribus et surtout quelques-uns de ces hauts fonctionnaires amorrites, parmi lesquels il faut citer Naplānum (2025-2005) qui devint roi de Larsa vers 2025, profitant du marasme environnant, se taillèrent de petits royaumes dans les vestiges de l’empire de Sumer et d’Akkad. Plus tard au , un autre amorrite, Hammurabi de Babylone donna leurs lettres de noblesse à ces anciens nomades, fondant en 1792 la première dynastie de Babylone dont le rayonnement dépassa largement les frontières du Tigre et de l’Euphrate.
Dès lors, parfaitement assimilés à la population mésopotamienne, les Amorrites en adoptèrent totalement le mode de vie et la langue, ne conservant de leurs origines que leurs propres noms. Ces anthroponymes, constituant généralement de courtes phrases, sont en l’absence de toute documentation écrite, les seules traces qui nous soient parvenues de la langue originelle parlée par ces anciennes populations de « l’ouest ». Bien que laconique, cette documentation révèle néanmoins, un idiome appartenant à la famille sémitique, distinct de l’akkadien quoique principalement attesté en milieu akkadophone et apparenté au rameau « occidental » auquel appartiennent entre autres l’hébreu, l’araméen, le phénicien ou l’ougaritique.
Le premier à s’intéresser aux problèmes posés par l’anthroponymie amorrite fut certainement F. Hommel qui dès 1897 s’attacha à mettre en parallèle certains noms « cananéens » avec leurs équivalents hébraïques. Plus tard en 1926, T. Bauer entreprit une étude méthodique du matériel onomastique déblayant ainsi le terrain à I. Gelb dont les travaux marquèrent un tournant décisif. Après avoir repris et complété le corpus, ce dernier eut, en effet, l’idée d’utiliser pour son analyse, les moyens informatiques à sa disposition. En 1980, il publia ses conclusions dans son monumental et désormais incontournable Computer Aided Analysis of Amorite. Depuis, grâce en particulier aux travaux de E. Knudsen, nos connaissances sur cette langue n’ont cessé de se préciser.
Les problèmes graphiques
Les connaissances de l’amorrite reposent sur l’étude des noms conservés principalement dans les textes mésopotamiens. Or l’usage de l’écriture cunéiforme employée dans cette documentation pose un certain nombre de problèmes pour la restitution de l’amorrite. En effet, ce système graphique mis au point par les Sumériens pour leur propre langue (non sémitique) n’est pas approprié à une transcription précise du système phonologique sémitique. Si pour l’akkadien la disparition de certains phonèmes sous l’influence du sumérien avait en partie résolu le problème, il n’en fut pas de même pour l’amorrite dont la phonologie plus riche avait conservé une bonne part des emphatiques, laryngales, dentales ou sifflantes du système commun inconnues en sumérien. Pour pallier ces inconvénients, les scribes mésopotamiens firent souvent preuve d’ingéniosité, utilisant les proximités sonores, faisant fi de certains traits caractéristiques ou encore préférant l’idéographie à la transcription stricte des sons de la langue. Sans entrer dans le détail de ces procédés, on peut comprendre à quel point un système d’écriture peut se révéler une barrière difficile à franchir pour qui veut étudier la langue sous-jacente. C’est pourquoi seule une étude attentive des habitudes orthographiques scribales peut permettre d’envisager une reconstruction fidèle de la phonologie et d’entreprendre légitimement l’étude du système linguistiqueLes problèmes se posent de manière identique avec l’ancien akkadien et l’éblaïte. Cf. à ce sujet Remo Mugnaioni « À propos de la langue d’Ebla, aperçu et considérations linguistiques » in Travaux 16 – La sémitologie Aujourd’hui, Cercle de Linguistique d’Aix-en-Provence, Centre des sciences du langage, p. 33-56..
Le système phonologique Le système vocalique Le système vocalique de l’amorrite reconnaît les voyelles /a/, /i/ et /u/ auxquelles s’associent les formes longues correspondantes /ā/, /ī/, /ū/ ainsi que les timbres /ē/ et /ō/. Certaines de ces voyelles connaissent quelques mutations contextuelles caractéristiques comme le passage de /i/ à [e] en syllabe fermée ou devant un l final, ou encore, le passage de /a/ à [e] en frontière de mot ou de morphème. De même, le /ā/ du sémitique commun est conservé en amorrite à l’instar de l’ougaritique et de l’araméen alors qu’il devient [ō] en phénicien ou en hébreu. Il n’est pas rare, non plus, d’observer quelquefois dans l’écriture, des phénomènes d’élisions vocaliques en syllabe ouverte tels que ia-aq-rum-DINGIR à côté de ia-qar-DINGIR.
L’existence des diphtongues [aw], [ay] est un problème encore largement débattu dans la mesure où celles-ci n’apparaissent pas clairement dans l’écriture. Il est en effet difficile de se prononcer sur la nature du phonème transcrit au moyen du graphème U qui nous renvoie indifféremment à la diphtongue [aw] ou à la voyelle longue [ō]. Le problème est identique avec [ay] qui fait généralement l’objet d’une monophtonguisation en [ē] : a-bi-ḫi-il = /abī-ḫel/. En revanche, la diphtongue étymologique [*ay] préservée devant /y/ : ḫa-ia-tum = /ḥayyatu/ de même que la diphtongue longue [āy] que l’on retrouve dans la formation des nisbés paraissent incontestables.
Enfin il faut remarquer le passage caractéristique en amorrite du glide /w/ à [y] en position initiale : ia-qar-DINGIR = /yaqar-El/. Par ailleurs, sans toutefois pouvoir fournir de preuve directe à partir du corpus, il est probable qu’un passage de /ia / à [ê] ait existé, si l’on admet que ce même phénomène, observé dans l’akkadien de Mari, est le fait d’une influence linguistique de l’amorrite sur le mariote.
Le système consonantique
La détermination du système consonantique de l’amorrite reste difficile à établir en raison de l’inadéquation du système graphique. La correspondance signe / phonème n’étant pas toujours appréciable dans la mesure où un signe cunéiforme couvre souvent plusieurs phonèmes à la fois. Par ailleurs, lorsque l’ambiguïté ne réside pas dans la polyphonie d’un signe, rien ne vient attester la stricte égalité entre le phonème auquel le signe renvoie et le phonème réel que le signe cherche à transcrire. La prise en compte de ces distorsions, oblige donc nécessairement à distinguer parmi les phonèmes consonantiques, ceux qui sont attestés de manière non équivoque, tels que : b, g, d, ḏ, ṭ, k, l, m, n, p, q, r, ś, š, t de ceux qui sont sujets à caution comme : ’, h, z, ḥ, s, ‘, ṣ transcrits au moyen de signes cunéiformes polyphoniques. Les phonèmes ġ, ḍ, ṯ, ḫ tout en demeurant probables, restent quant à eux difficiles à mettre en évidence.
Certaines de ces consonnes subissent diverses modifications conditionnées par le contexte, parmi lesquelles il faut noter l’apocope de /’/ en position initiale.
Morphologie Le système pronominal A l’instar des autres langues sémitiques l’amorrite semble posséder deux systèmes de pronoms personnels : l’un indépendant, l’autre suffixé.
Le pronom indépendant En ce qui concerne les pronoms indépendants, l’amorrite présente deux allomorphes de la première personne du singulier : anā et anāku : a-na-ma-DINGIR a-na-ku-DINGIR-lam
Il est plus difficile en revanche de se faire une idée précise de la nature de la troisième personne. Si des formes šū et šī comparables à celles que l’on rencontre en akkadien pour le masculin et le féminin singulier sont effectivement attestées dans šu-ḫa-am-mu = /šū-‛ammu/ et ši-ma-li-ki = /šī-maliki/, rien ne prouve qu’elles ne soient pas en réalité le résultat d’une influence de l’akkadien. Notons par ailleurs l’existence d’un pronom démonstratif en /ḏū/.
Le pronom suffixe Les pronoms suffixes également deux allomorphes pour la première personne du singulier, utilisant une forme -ī après consonne ainsi qu’après les noms au nominatif et une forme en -ya placée, quant à elle, après une voyelle quelconque ou après le glide /y/.
a-bi-dDagan = /’Abī-Dagan/ « Mon père est Dagan » bi-in-i-li-ya = /Bin-’iliya/ « Le fils de mon dieu »
L’orthographe du suffixe de troisième personne utilisant, de manière systématique, les graphies Cu-u2 au masculin et Ca-a au féminin laisse respectivement supposer des formes pronominales en -hū et -hā :
i-la-kab-ka-bu-u2 = /El kabkab-uhū/ « Elle est son étoile »
Toutefois, E. Knudsen propose en vertu de ce qu’il appelle la mirror formationE. Knudsen en donne la définition : « the first vowel of the suffix reflects the vowel of the following syllabe » . une reconstruction de la forme de ces pronoms en -uhū et ahā : « since no case distinctions are involved, an analysis as mirror formation -uhū and ahā would seem preferable ».