Au Lapin agile est un cabaret de Paris situé sur la butte Montmartre, au 22 de la rue des Saules, dans le arrondissement, près de la station de métro Lamarck - Caulaincourt.

Établi dans la seconde moitié du , racheté par Aristide Bruant en 1913, il est l'un des lieux de rencontre privilégiés de la bohème artistique du début du , de Max Jacob à Pablo Picasso en passant par Roland Dorgelès, Francis Carco, Blaise Cendrars ou Pierre Mac Orlan ; par la suite, dans les années 1940-50, il est fréquenté notamment par Jean-Roger Caussimon et François Billetdoux. Il est encore aujourd'hui en activité.

Aux origines du Lapin agile Le bas et le haut Montmartre 150px|vignette|gauche|Panneau Histoire de Paris « Le Lapin Agile ».

vignette|300px|Au Lapin agile, fin . À la suite de la construction du mur des Fermiers généraux et de l'instauration de la taxe d'octroi sur les produits entrant dans Paris (notamment sur le vinLes prolétaires se rendaient alors à l'extérieur de l'enceinte pour boire à moindre coût le « vin des barrières » (cf. ).), le bas de Montmartre devint à la fin du « une zone consacrée aux plaisirs. ». Il abrite dans les années 1880, outre de nombreux cabarets (Le Chat noir, Le Moulin-Rouge), une population très mêlée et parfois dangereuse (prostituées avec leurs souteneurs, marginaux de toutes sortes).

Le haut de Montmartre (la butte Montmartre), en revanche, ressemble jusqu'en 1914 à un village, fameux pour son air pur, ses moulins à vent et ses logements à bas prix, qui attirent les personnes modestes dont les artistes, nombreux à venir s'y installer, et dont le nombre à partir de 1890 devient considérable.

Roland Dorgelès, qui l'a connu, a évoqué dans son roman Le Château des brouillards (1932) « ce coin disparu du vieux Paris » d'avant la Grande Guerre, à qui l'on fait peu honneur en le confondant « avec le Montmartre d'en bas, celui des boîtes de nuit et des coiffeurs pour dames » :

Chez nous, on se serait cru à la campagne. Pas d'autobus, pas de grands immeubles, pas de trottoirs encombrés. Chaque carrefour avait sa borne fontaine, chaque maison son bout de jardin […] Pas de magasins non plus : qu'en ferait-on dans un village ? Juste ce qu'il faut de boutiques pour rendre service aux ménagères : une boulangerie et un fruitier. Quand on voulait d'autres provisions, on descendait rue Lepic, où les marchandes poussaient leurs petites voitures, et l'on rentrait du marché avec des filets pleins .

Dans ce « village » se côtoyaient, sans se mélanger, des individus de conditions sociales très diverses, qui ont chacun leur espace réservé : « les petits bourgeois en bras de chemise » avaient élu domicile rue Lamarck, « les retraités bêchaient leurs petits pois rue de la Bonne », « les marlous imberbes se retranchaient dans les petits bars de la rue des Abbesses »

Seuls, les artistes étaient partout chez eux, prenant le chocolat avec les pèlerins, l'apéritif avec les arsouilles et déjeunant chez le bistrot avec les peintres en bâtiment, pour cette citation et pour les précédentes..

Du Cabaret des Assassins au Lapin agile vignette|Reproduction de l'enseigne du Lapin à Gill, d'après André Gill (l'original a été dérobé en 1893). C'est dans la partie haute de Montmartre qu'est construit en 1795 le bâtiment de ce qui abritera le Lapin agile, qui devient, aux alentours de 1860, une auberge de rouliers baptisée Au Rendez-vous des voleursCf Jean Buzelin, livret pour Le Lapin agile. Un siècle de veillées, coffret de quatre CD, EPM, 2003.

À partir de 1869, il prend le nom de Cabaret des Assassins, parce que sont accrochées au mur des gravures représentant des assassins célèbres, de Ravaillac à TroppmannD'après Jerrold Seigel, ce serait en fait à la fin des années 1870 que le Cabaret aurait pris ce nom, et les gravures auraient été exécutées par André Gill (cf. )..

Calembour de l'enseigne Entre 1879 et 1880, le propriétaire de l'époque confie au caricaturiste André Gill, familier des lieux, la confection d'une enseigne. Gill peint un lapin vêtu d'une redingote verte, d'une écharpe rouge et coiffé d'une casquette à trois ponts, s'échappant sur la pointe d'une patte de la casserole qui lui était destinée, en tenant en équilibre une bouteille de vin sur une main : le cabaret devient alors connu sous le nom Au Lapin à Gill, bientôt transformé en Lapin agileGéraldine Bordère, Le Petit Livre de Paris à Vélib, EDI8, 2010, ... Une autre origine du nom, toujours liée à André Gill, est qu'un client aurait écrit sur un mur du bistrot où l'artiste avait porté son pinceau Depuis le tournant du siècle, une copie de l'enseigne de Gill la remplace. Le « lapin à Gill » devient avec le temps « lapin agile », nom avec lequel ce cabaret perdure encore de nos jours. Le lapin de l'enseigne serait en fait un autoportrait transposé du caricaturiste, qui avait participé à la Commune (il faisait partie de la Commission des artistes), mais avait réussi à échapper à la répression qui avait suivi.

Goguette et cabaret vignette|gauche|La décoration du Lapin agile (2014).

En septembre 1883, le goguettier, poète et chansonnier montmartrois Jules Jouy fonde le banquet-goguette La Soupe et le Bœuf, qui se réunit au Cabaret des Assassins.

Le cabaret est racheté en 1886 par l'ancienne danseuse de cancan Adèle Decerf (surnommée « la mère Adèle ») ; celle-ci, après s'être débarrassée de la partie la plus douteuse de sa clientèle, en fait un café-restaurant-concert baptisé À ma campagne, que fréquentent pendant la journée les habitués du Chat Noir (Charles Cros, Alphonse Allais, Jehan RictusCf. Jean Buzelin, livret cité.). Le chansonnier Aristide Bruant en est également un habitué, et il y amène Toulouse-Lautrec et Courteline. Des concerts d'amateurs ont lieu le samedi soir et le dimanche matin « sous la surveillance d'un agent (le type de l'agent botté armé du sabre série Z) », se souvient Orlan .

Au début du , « la mère Adèle » revend le cabaret à Berthe Sébource, qui s'y installe en compagnie de sa fille, Marguerite Luc (surnommée « Margot », et future épouse de Pierre Mac Orlan). Elles sont rejointes en 1903 par Frédéric Gérard (1860-1938), dit « le père Frédé », grâce à qui le Lapin agile va devenir un lieu incontournable de la bohème artistique montmartroise.

À l'époque de Frédéric Gérard « Le père Frédé » thumb|400px|Francisque Poulbot, Raoul Dufy, Adrien Barrère, Maurice Neumont et Auguste Roubille parmi le public écoutant le père Frédé à la guitare au Lapin agile en 1905 (Musée de Montmartre). Frédéric Gérard est né à Athis-Mons, Seine-et-Oise le , Il s'est marié avec Pauline Gacogne le à Gagny, Seine-et-Oise et est décédé le au lapin Agile et fut inhumé à Saint-Cyr sur Morin, Seine-et-Marne.

Il avait longtemps arpenté les trottoirs montmartrois, en compagnie de son âne (« Lolo ») et en qualité de vendeur de produits des quatre saisons, avant de devenir propriétaire d'un cabaret, Le Zut, situé rue NorvinsSelon Francis Lacassin, in . ou rue Ravignan (selon les sources), établissement qui, se souvient Mac Orlan qui y assista, « termina sa courte carrière lors d'une bagarre mémorable qui dura toute une nuit . » Lorsqu'il emménage au Lapin agile, il garde avec lui son singe, son chien, son corbeau, ses souris blanches, ainsi que son âne, avec lequel il vend du poisson dans les rues de Montmartre, afin de compléter ses revenus.

Figure pittoresque de la vie montmartroise, avec « sa tenue qui tenait de Robinson Crusoé, du trappeur de l'Alaska et du bandit calabraisJean-Paul Crespelle, La vie quotidienne à Montmartre au temps de Picasso, Hachette, 1968, cité par Jean Buzelin, livret cité. », « Frédé » chantait des romances sentimentales ou des chansons réalistes en s'accompagnant au violoncelle ou à la guitare, dont il jouait avec un talent qui ne faisait pas l'unanimité . Surtout, il n'hésitait pas à offrir des repas et des boissons dans son cabaret aux artistes désargentés , en échange d'une chanson, d'un tableau ou d'un poèmeFrancis Lacassin, in . Dans le poème « Au lapin agile » de Jean-Louis Vallas, Frédé reçoit le titre de « Tavernier du Quai des Brumes »..

Aristide Bruant, toujours client régulier du Lapin agile, se lie d'amitié avec le tenancier, et lorsque le bâtiment est promis à la démolition en 1913, il le rachète et laisse « Frédé » en assurer la géranceCf Jean Buzelin, livret pour Le Lapin agile. Un siècle de veillées, coffret de quatre CD, EPM, 2003.

Les artistes et les voyous vignette|250px|gauche|Pierre Prins, Le cabaret du Lapin Agile à Montmartre (1890).

Le Lapin agile, sous l'impulsion de « Frédé », devient rapidement pour le bohème de Montmartre « une véritable institution culturelle . » Le fréquentent Pierre Mac Orlan, qui deux à trois soirs par semaine aime à chanter des chansons de régiment, Roland Dorgelès, qui chante aussi, mais rarement (ce qui est heureux, car il chante assez malSi l'on en croit le témoignage de Pierre Mac Orlan (« La chanson populaire dans la vie de quelques écrivains », in Cahier Pierre Mac Orlan , La chanson, Prima Linea, 1996, .)), Max Jacob, André Salmon, Paul Fort Gaston Couté ne chante jamaisSauf le soir où il « fit entendre la très belle complainte des conscrits de la Loire » (Pierre Mac Orlan, « La chanson populaire dans la vie de quelques écrivains », in op. cit., )., mais finit parfois par dormir sous une table, vaincu par l'ivresse; Apollinaire y lit des poèmes dAlcoolsP. Mac Orlan, op. cit., . ; Picasso peint un portrait de Marguerite Luc (Femme à la corneille, 1904Voir une reproduction du tableau sur le site painting-names.), ainsi qu'un Arlequin buvant au comptoir du cabaret (Au Lapin agile : Arlequin au verre, 1905. Le tableau représente un autoportrait de l'artiste avec la danseuse Germaine Pichot, amour contrarié de son ami Carles Casagemas. On aperçoit à l'arrière-plan Frédéric Gérard (sans barbe), jouant de la guitare (cf. reproduction du tableau sur le site painting-names. Contrairement à ce qui est indiqué sur ce site, Marguerite Luc n'était pas la fille de Frédéric Gérard.)). L'acteur Charles Dullin y fait ses débuts en 1902, avec des récitations hallucinées de poèmes de Baudelaire, Villon, Corbière ou Laforgue. Le tout sous le regard placide d'un énorme Christ en plâtre exécuté par le sculpteur anglais Leon-John WesleyQui sera tué sur le front en 1915 : le christ en plâtre du Lapin agile est la seule œuvre connue de cet artiste. Elle se trouve encore aujourd'hui au Lapin agile (cf. Jean Buzelin, livret cité.) : un Christ peu orthodoxe, devait plus tard écrire André Salmon, se rappelant une statue qui faisait « un peu camarade Jésus selon l'esprit de la Sociale de ce temps-là . »

Mais les artistes ne sont pas seuls à fréquenter le Lapin agile : ils côtoient des anarchistes du Libertaire, avec lesquels la cohabitation est parfois tendue , et surtout des criminels venus du Bas Montmartre et du quartier de la Goutte-d'Or . Francis Carco, débarqué au Lapin agile durant l'hiver 1910-1911, se souvient ainsi des « petites filles et des rôdeurs qui chérissaient la poésie » fraternisant avec les « clients ordinaires » et leur offrant à boire, mais qui, « d'autres fois, pénétrant au Lapin par surprise […], avaient décidé de corriger leurs femmes et brandissaient des rasoirs effilés, sem[ant] la terreur autour d'eux . »