L'École nationale des cadres de la jeunesse d'Uriage (ou École des cadres d'Uriage) est une Grande école française, créée par le régime de Vichy en vue de former ses hauts fonctionnaires. Elle a été dirigée par Pierre Dunoyer de Segonzac. Fondée en , elle est fermée en par décret de Pierre Laval du fait de son désalignement idéologique croissant avec la Révolution nationale prônée par le régime.

Placée sous la tutelle du Secrétariat Général à la Jeunesse du régime, elle était située à Uriage, commune située à de Grenoble, dans un château ayant appartenu à une branche de la famille maternelle du chevalier Bayard.

Le regard porté sur l’école est ambivalent. En effet, si les personnels de l’école ont été d’abord fidèles à Philippe Pétain, ils n’ont pas pour autant hésité à critiquer ensuite l’attitude collaborationniste du pouvoir avec l’Allemagne nazie jusqu’à s’engager, pour nombre d’entre eux, dans la Résistance active..

Histoire vignette|Historique de l'école des cadres d'Uriage (), affiché à l'exposition sur l'école des cadres, centre culturel Le Belvédère, Saint-Martin-d'Uriage ().

Genèse (juin-juillet 1940) Le régime de Vichy émerge en 1940 à la fin de la Troisième République. Le projet de Révolution nationale passe, selon Philippe Pétain, par le renouvellement des élites françaises. Le , trois jours après l’armistice officialisant la débâcle française, Pétain déclare vouloir opérer un « redressement moral et intellectuelPhilippe Pétain, Discours du : Annonce des conditions de l’armistice aux Français. ». Persuadé de la responsabilité des élites dans ce qu'il voit comme une décadence française, il en appelle à .

Selon l'historien Jérôme Cotillon, la création de l’école d’Uriage émane de Georges Lamirand, responsable du secrétariat à la Jeunesse. Il donne au jeune officier Pierre Dunoyer de Segonzac la charge d’ériger une institution formant les jeunes cadres devant prendre la tête des mouvements de jeunesse de l’État français. L’école, conçue comme le lieu de formation d’une nouvelle élite dirigeante, doit alors être l'un des piliers de la Révolution nationale. Toutefois, selon le témoignage de l'aumônier René de Naurois, vétéran du Commando Kieffer, la création de l'Ecole d'Uriage relève de la seule initiative Pierre Dunoyer de Segonzac et son évolution idéologique sous sa direction, fort éloignée du pétainisme et de la collaboration, eut comme rapide effet sa fermeture moins de deux ans après son ouvertureÉmission La Fabrique de l'histoire sur France Culture - Aurélie Luneau et Véronique Lamendour René de Naurois un prêtre dans la résistance ( : ), voir aussi l'article de .

Création (août 1940) Dunoyer de Segonzac se met à la recherche d’un endroit pour installer son école dès , ayant obtenu toutes les autorisations nécessaires de la part du gouvernement. Il choisit un château à la Faulconnière près de Gannat. L’entreprise est complexe car il lui faut tout créer : programmer les stages, trouver des formateurs, conférenciers, organiser l'intendance (logement, nourriture…)… Il recrute ses amis comme personnels parmi lesquels le capitaine de cavalerie Éric Audemard d'Alançon. Les premiers stagiaires forment la promotion « Nouvelle France » et sont pour la plupart des aspirants et sous-officiers. Il arrive à la Faulconnière le et reste une quinzaine de jours.

Toutefois, fin , Dunoyer de Segonzac décide de déménager car il considère qu’il est trop près géographiquement de Vichy. Il dépêche Éric Audemard d'Alançon dans les Alpes pour trouver un nouveau lieu propice à l’installation de son école. C’est à nouveau un château qui est choisi par les chefs de l’école. Il se situe à Uriage à environ d’altitude.vignette|left|Le château d’Uriage abrita l'École des cadres de la jeunesse à partir du début de 1941.C'est l'un des trois établissements d'envergure nationale parmi plus d'une soixantaine d'écoles de cadres créées par Vichy., les deux autres étant celle de La Chapelle-en-Serval, en zone occupée, et l'école nationale des cadres féminins d'Écully.

Montée en puissance et développement (fin 1940-1941) L’initiative de Dunoyer de Segonzac est appréciée par Pétain, qui voit dans la création des écoles l’évolution positive de son projet de Révolution nationale. Il affiche publiquement son soutien à Dunoyer de Segonzac en venant visiter l’école le , date du baptême de la promotion « Maréchal-Pétain ». Pétain accompagné de Georges Lamirand, secrétaire général à la Jeunesse, et de Georges Ripert, ministre de l’éducation nationale, passe en revue les stagiaires de l’école. En fait, Pétain soutient Uriage car il veut une nouvelle génération de chefs capables de diriger ses Chantiers de la jeunesse française.

Les dirigeants et stagiaires mais aussi les conférenciers sont attachés à la figure de Pétain . Les hommes d’Uriage le soutiennent, il s’agit de se mettre au service de celui qui est le plus à même de les défendre. Dans un premier temps, les hommes d’Uriage mettent Pétain au-dessus de tout soupçon. Toutefois, ils n’adoptent pas la même attitude avec les autres membres du gouvernement de Vichy à commencer par Pierre Laval. Ils dénoncent même la collaboration avec l’ennemi car pour eux, la guerre n’est pas finie. Paul-Henry Chombart de Lauwe rapporte des propos de Pierre Dunoyer de Segonzac prononcés lors de la première veillée de l’école aux nouveaux stagiaires :

L’école gagne rapidement en influence et les intervenants sont de plus en plus nombreux. Un bureau d’étude est créé début 1941, dont Hubert Beuve-Méry prend la responsabilité. Beuve-Méry, Mounier, Dumazedier ne s'y sont engagés qu'à condition de garder leur liberté de parole complète. Ce bureau s’occupe d’organiser les conférences en prenant contact avec des intervenants venus de la France entière. Il élabore aussi une doctrine de la « rénovation française ».

Critiques croissantes et remise en cause (1941) Les premières critiques négatives sont émises dès . L’école réagit par le biais de son journal Jeunesse France. Le , les lecteurs du journal ont l’occasion de lire : « On nous a reproché d’une part d’être des totalitaires, et d’autre part de défendre de vieilles méthodes démocratiques ». L’école est ainsi prise entre des feux. Elle subit des pressions de la part du gouvernement : le , le régime de Vichy ordonne le limogeage de l’abbé de Naurois et d'Emmanuel Mounier. Dunoyer de Segonzac refuse, et les enseignants ne partiront qu'un an plus tard. Le directeur est convoqué par le préfet Raoul Didkowski pour avoir « souhaité la victoire de l’Angleterre » lors d’une conférence à Grenoble.

L'amiral Darlan visite l'école fin ; à son issue, l’abbé de Naurois quitte définitivement l’école. Vichy demande à Pierre Dunoyer de Segonzac d’organiser une conférence avec Jacques Doriot. Selon Emmanuel Mounier, le directeur aurait répondu : « Vous pouvez l’ordonner mais je précise que le jour où Doriot sera à l’école, j’en serai absent ». De fait, l’école prend ses distances avec Vichy petit à petit. En effet, Vichy considère que Pierre Dunoyer de Segonzac et ses fidèles doivent « enseigner la Révolution nationale » et se limiter à cet objectif. La publication d’articles tels que « Le libéralisme de la pensée » d’André Lacaze et « Quelques idées concernant la Patrie » de Louis Lallement symbolise les divergences qui existent entre le régime vichyste et l’école d’Uriage. Toutefois, Pierre Dunoyer de Segonzac reste fidèle à Pétain. Il déclare le , à la fin d’un stage pour les officiers de Saint-Cyr : Il persiste à croire que Pétain était contraint et forcé d’accepter les initiatives du gouvernement.

Dès 1941, élèves et formateurs de l’école d’Uriage prennent leurs distances avec le régime vichyste qui confirme activement son antisémitisme et pratique la collaboration.

Rupture avec le régime de Vichy (1942) L’année 1942 est réellement l’année de la rupture entre Uriage et le gouvernement vichyste. Le , Pierre Dunoyer de Segonzac rencontre le général Giraud à Lyon dans la plus grande discrétion car ce dernier est en fuite après s’être échappé de Königstein où les Allemands le gardaient prisonnier. Le lendemain, Pétain rappelle Laval au pouvoir et ce dernier devient, par l'Acte constitutionnel numéro XI, le responsable « de la politique intérieure et extérieure de la France ». Certains membres d'Uriage cachent des armes au château. Pétain étant un peu plus en retrait de la vie politique, les critiques d’Uriage se font encore plus virulentes envers le gouvernement. Dans les conférences, on parle parfois de « chasser les Allemands de France ».

En , Pierre Dunoyer de Segonzac est menacé de révocation et d’arrestation. On lui propose de partir en Afrique mais il refuse. L’oppression envers les juifs s’intensifiant depuis plusieurs mois, Uriage sert de refuge pour les juifs des villes voisines, parfois même de Lyon où Uriage a comme contact privilégié le père Pierre Chaillet, créateur des Cahiers du Témoignage chrétien, et un des principaux responsables de la protection des juifs à Lyon. Le divorce avec le gouvernement est consommé. Pierre Dunoyer de Segonzac critique Laval ouvertement.

Suppression et dissolution (décembre 1942-janvier 1943) C’est parce que Laval perçoit que les membres de l’école ne sont pas prêts à cautionner la nouvelle tournure de la Révolution nationale qu’il décide sa dissolution en . L’école d’Uriage est officiellement fermée le par application d’un décret signé par Laval le . Pierre Dunoyer de Segonzac écrit : .

Lors de sa dernière conférence à Uriage, Dunoyer de Segonzac prône le « devoir de désobéissance ». Même si, selon Hubert Beuve-Méry, travailler à Uriage est une forme de résistance, les membres d’Uriage entrent véritablement dans la Résistance active en 1943. Pierre Dunoyer de Segonzac est sous le coup d’un mandat d’arrêt le Bernard Comte, L’École nationale des cadres d’Uriage, Atelier national de reproduction des thèses, 1987, .. Ce jour, il rentre dans la clandestinité et quitte Uriage. Le , la milice de Joseph Darnand prend possession du château d’Uriage.

Poursuite d'activité (1943-1944) Les équipes d’Uriage se dispersent, mais le bureau d'études continue et s'installe au château de Murinais, sous la conduite de Gilbert Gadoffre permettant aux anciens membres de l’école de garder le contact et de continuer le combat. Pierre Dunoyer de Segonzac crée un Ordre d’Uriage mais de nombreux anciens personnels n’en font pas partie. Élèves et formateurs vont appliquer aux maquis du Vercors, de Savoie et Haute Savoie leurs compétences de chef. À la demande du général Alain Le Ray ( commandant du Vercors), ils forment les « équipes volantes » chargées de former les maquisards, Ces équipes étaient composées de trois personnes chargées

L'école, devenue clandestine, diffuse des notes de synthèse sur la situation du pays auprès des anciens élèves de confiance. Paul-Henry Chombart de Lauwe est chargé de mission à Alger auprès de Giraud dès . Xavier de Virieu crée le Radio Journal Libre et Radio Maquis () visant à tenir au courant des informations récentes les maquis. Pierre Dunoyer de Segonzac est en contact avec les principaux chefs de la Résistance. Il rencontre en le Général de Gaulle à Alger qui le reçoit très mal. Cependant, il diffuse au retour une note confidentielle qui conclut :

Si Pierre Dunoyer de Segonzac n’arrive pas à imposer son mouvement au sein du Conseil national de la Résistance, des chefs de la résistance et des hommes d'Uriage se réunissent pour préparer activement la mise en place d'une administration efficace dès la libération à venir (rencontre dans le Vercors avec Le Ray, et rencontre les 9 et aux Clefs, à Manigod près de Thônes). C'est ainsi que des hommes d'Uriage participèrent activement aux Comités Départementaux de Libération de l'Isère et de Haute-Savoie.

Dès , les lieux sont repris pour une école de la Milice de Darnand. Le caricaturiste collaborationniste Ralph Soupault, militant du PPF, la décrit dans Le Cri du peuple en ..