Le déraillement de Montereau a eu lieu dans cette commune de Seine-et-Marne le samedi à , sur la ligne Paris – Marseille de la Compagnie des chemins de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée (PLM) avec le déraillement du train de nuit de voyageurs Paris-Marseille-Vintimille. Il dut son retentissement médiatique moins à son bilan humain qu'à la controverse à laquelle donna lieu la recherche de ses causes.

Circonstances Le rapide 27 pour Marseille et Vintimille avait quitté Paris à . Il était composé de deux fourgons et de sept voituresLe Petit Parisien du 2 juin 1930, ., tirés par une locomotive de type Pacific, la 231 D 106Paris Soir du 2 juin 1930, ; voir une image de cette machine.. Ayant emprunté, à la sortie de la gare de Melun, l'itinéraire tracé sur la rive droite de la Seine, par Héricy, il approchait de la gare de Montereau où, après une nouvelle traversée du fleuve, il devait rejoindre les voies de la rive gauche venant de Fontainebleau et de Moret-sur-Loing lorsque, une fois passé le pont sur la Seine dans la courbe menant à la bifurcation, à , la machine quitta la voie. Malgré le freinage aussitôt déclenché par son mécanicien, elle laboura le ballast sur une centaine de mètres puis se coucha au milieu de l'embranchement, peu avant l'entrée de la gare. Derrière, sous la pression du convoi, le fourgon à bagages s'écrasa contre le tender et, après rupture d'attelage, les deux voitures de tête l'escaladèrent et furent embouties par la troisième, dont l'avant pénétra dans l'arrière de la précédente. La queue du train, bien que déraillée, était restée sur la voie. L'accident avait eu lieu non loin du poste 1 de la gare de Montereau, qui alerta immédiatement les secours et retint juste à temps un train de sens opposé, le 102 venant de Lyon, qui allait s'engager sur les voies interceptées.

Secours et bilan Avant l'arrivée des autorités et des trains de secours envoyés de ParisUn train de secours quitta la gare de Lyon à 1 heure, amenant notamment le médecin-chef de la compagnie et des ingénieurs du service de contrôle de l'État et de la Compagnie (L'Intransigeant du 2 juin 1930, )., les premières interventions d'urgence furent assurées par les cheminots, aidés notamment par les passagers du train eux-mêmes et par une cinquantaine de spahis algériens réquisitionnés par le chef de gare alors qu'ils attendaient d'embarquerLe Matin du 2 juin 1930, .. vignette|gauche|La queue du train accidenté. Les fourgons et la première voiture, mixte de première et deuxième classe, étaient de type ancien à caisse en boisLe Matin du 6 juin 1930, ., mais le reste du convoi était composé de matériel à caisse métallique. La partie médiane de toutes les voitures, même celle à caisse en bois, avait globalement bien résisté, et la plupart des passagers du train, bondé, étaient indemnes. En revanche, leurs extrémités, même métalliques, s'étaient avérées plus vulnérables, puisque l'arrière de la deuxième et l'avant de la troisième s'étaient malencontreusement imbriqués lors du télescopageLe Journal se félicitait que les voitures métalliques aient « admirablement résisté », puisque « seules les extrémités avaient souffert » (Le Journal du 2 juin 1930, ) ; le journal Le Matin du 6 juin affirmait que le déraillement « eût été moins grave si le rapide n'avait été composé que de wagons métalliques ».. C'est de leurs tôles défoncées que furent extraites la quasi-totalité des victimesUn entrepreneur marseillais voyageant dans le rapide réussit à l'aide d'un chalumeau pris à la gare à dégager les blessés emprisonnés dans les tôles après deux heures de travail sans lunettes de protection (voir Le Petit Journal du 2 juin 1930, ).. À l'arrière de la deuxième voiture, de deuxième classe, le dernier compartiment avait été écrasé et, sur ses sept passagers, cinq, tous des cheminots ou des membres de leur famille voyageant avec eux, avaient été tués, et deux autres blessés gravement ; un sixième corps fut par la suite trouvé coincé entre les tôles broyées des toilettes. À l'avant de la troisième voiture, de première classe, une voyageuse du compartiment de tête avait été tuée, et ses cinq autres occupants blessés. Le chef de train s'en tirait avec des blessures sérieuses, mais relativement légères compte tenu de la désintégration totale de son fourgon. Ainsi, le bilan de l'accident s'établit-il à sept morts et huit blessés. Ces derniers furent transportés à l'hôpital de Montereau, que certains purent quitter dès le lendemain. Le mécanicien et le chauffeur de la locomotive étaient sortis de leur machine renversée avec des contusions sans gravité, et quelques voyageurs légèrement touchés avaient été pansés sur place avant de poursuivre leur voyage.

Le lendemain matin, le ministre des Travaux publics Georges Pernot se rendit sur les lieux, suivi, à , par le président du Conseil, André Tardieu, de retour de Dijon.

Causes Après que l'on eût brièvement envisagé comme cause de l'accident un affaissement des voies sous l'effet de la pluieLe Temps du 2 juin 1930, ., la double enquête administrative et judiciaire conclut assez vite à un acte de malveillance, dont elle ne parvint cependant pas à identifier les responsables. Aussi, dans un contexte politique tendu entre droite et gauche, les allégations hasardeuses avancées par les extrémistes des deux bords se donnèrent libre cours, et en marge de la version officielle fut présentée une explication alternative de l'accident, elle aussi plausible. vignette|upright|Photo d'un lorry publiée par Le Matin.

L'explication officielle par un acte de malveillance Selon le quotidien Le Journal, le mécanicien, interrogé après l'accident, avait indiqué qu'alors qu'il roulait à à l'approche de la bifurcation, il avait « soudain senti un choc sec » qui avait soulevé sa machine, la faisant sortir de la voieLe Journal du 2 juin 1930, .. Le seul témoin visuel du déraillement, un sous-chef de manœuvre, affirmait qu'il avait observé à ce moment une gerbe d'étincelles sous l'avant de la locomotiveLa Croix du 4 juin 1930, .. On envisagea alors une collision avec un objet métallique, hypothèse qui fut confirmée lorsque les enquêteurs constatèrent que le chasse-pierres de la locomotive était brisé, et découvrirent sous la cinquième voiture les débris d'un « lorry », wagonnet rudimentaire servant à déplacer les lourdes charges, notamment les rails, lors des travaux de voie.

Aucun chantier n'étant en cours au moment des faits, et le Simplon-Orient-Express étant passé sans problème quarante minutes auparavant, il était difficile d'envisager que l'engin ait pu être oublié là par des ouvriers. En réalité, il apparut qu'il avait été déposé dix jours plus tôt sur un terre-plein situé une centaine de mètres plus loin, avec deux autres mis au rebut car il était hors d'état de rouler. On supposa donc qu'il avait été transporté au lieu du déraillement par malveillance, soupçon confirmé après des investigations complémentaires effectuées par une commission de trois experts désignée par le procureur de la RépubliqueComposée de deux professeurs, l'un à l'École Centrale, l'autre à l'École Polytechnique et d'un inspecteur général des Ponts et Chaussées (Le Matin du 3 juin 1930, ).. Restait à identifier les responsables de l'acte.

Les expériences menées par les experts dans le cadre de leur enquête démontrèrent que si l'opération pouvait être effectuée par un homme seul, sa durée et le bruit produit auraient alors dû alerter le voisinageLe Temps du 4 juin 1930, .. Aussi, estimait-on dans la presse de deux à cinq ou six le nombre d'individus susceptibles d'y avoir participé, selon que le poids du « lorry » était évalué à 90, 120, voire Voir par exemple [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k403554d/f1.item.zoom L'Humanité du 4 juin 1930, ..

Bien que le PLM ait offert une prime importante pour des informationsLe Petit Parisien du 3 juin 1930, ., et se soit constitué partie civileLe Petit Parisien du 21 juin 1930, ., en l'absence d'indices sérieuxMalgré des recherches minutieuses autour de l'endroit où fut déplacé le lorry (Le Petit Parisien du 6 juin 1930, )., la recherche des auteurs de l'acte resta vaine, après s'être orientée vers de nombreuses pistes qui durent toutes être finalement abandonnées. Ainsi furent successivement soupçonnés puis mis hors de cause, des ouvriers licenciés du chantier de voie récemment achevéLe Petit Parisien du 7 juin 1930, ., un des nombreux piétons empruntant les rails et le pont sur la Seine comme raccourci entre Montereau et La Grande-ParoisseLe Temps du 5 juin 1930, ., trois terrassiers arrêtés alors qu'ils voyageaient frauduleusement en train vers la SuisseLe Petit Journal du 6 juin 1930, ., un client tardif dont le comportement avait intrigué le patron de l'hôtel-restaurant « Le Grand Monarque » proche de la gareLe Temps du 3 juin 1930, et L'Intransigeant du 3 juin 1930, ., et un terrassier communiste italien travaillant dans le secteur et un temps perdu de vue après le déraillementLe Petit Journal du 7 juin 1930, et Le Temps du 9 juin 1930, ..

La polémique et l'explication alternative vignette|gauche|upright|Le déraillement de Montereau vu par le dessinateur du Petit Journal illustré. Après l'accident, on avait découvert qu'à peu près en même temps, les amarres d'une péniche chargée de terre à briques stationnant le long des berges de la Seine avaient été ôtées, provoquant sa dérive puis son échouage contre les piles d'un pont routier. D'aucuns présumèrent alors que puisqu'un peu plus en aval se trouvait le pont de chemin de fer, c'était en réalité celui-ci qui était visé, et rattachèrent les deux événements à une action concertée de sabotage. Le président du Conseil André Tardieu et une partie de son cabinet ayant emprunté la ligne quatre heures auparavant pour se rendre à DijonOù il devait prononcer un discours important à la veille de la rentrée des Chambres., il n'en fallut pas plus pour que soit évoquée dans les milieux de droite la possibilité d'un attentat manqué perpétré contre les membres du gouvernement.

Si la presse modérée fit état de cette hypothèse avec beaucoup de réserve, soit en la qualifiant purement et simplement de « bruit fantaisiste »Voir L'Intransigeant du 3 juin 1930, ., soit en publiant les propos des autorités la démentantVoir par exemple Le Matin du 2 juin 1930, (propos d'un enquêteur du service du contrôle de l'État) ou Le Temps du 3 juin 1930, p. 3 (propos du ministre des Travaux publics lui-même)., d'autres journaux la présentèrent comme une certitude, en mettant généralement en cause en termes plus ou moins voilés le Parti communiste, à l'époque fortement implanté dans le secteur de Montereau, bien que battu un an plus tôt aux dernières élections municipales.