Sur le processus de civilisation : recherches sociogénétique et psychogénétique, est un ouvrage du sociologue allemand Norbert Elias (1897-1990). Le livre a été écrit en Angleterre, où il s'est exilé en 1935, avec le soutien d'un comité d'assistance aux réfugiés juifs, et paraît à Bâle en 1939. L’œuvre passe alors relativement inaperçue du fait des origines juives de son auteur et du début de la Seconde Guerre mondiale Ralf Baumgart/Volker Eichener, Norbert Elias zur Einführung, Hambourg, 1997, .. L'ouvrage (en allemand Über den Prozeß der Zivilisation : soziogenetische und psychogenetische Untersuchungen) sort de l'oubli grâce à la réédition allemande de 1969 — l'édition poche de 1976 est un succès en librairie.
Les deux parties de l'ouvrage ont été publiées séparément en français : Wandlungen des Verhaltens in den weltlichen Oberschichten des Abendlandes (Métamorphoses du comportement des classes sociales supérieures en Occident), traduit par Pierre Kamnitzer, publié en 1974 sous le titre La Civilisation des mœurs ; Wandlungen der Gesellschaft : Entwurf zu einer Theorie der Zivilisation (Métamorphoses de la société : esquisse d'une théorie de la civilisation), traduit par Pierre Kamnitzer, publié en 1975 sous le titre La Dynamique de l’Occident.
Les pages 1 à 122 du second tome, à savoir, dans le chapitre 3 consacré à « La sociogenèse de la civilisation occidentale », la première partie sur « Les mécanismes de la féodalisation », sont restées inédites en français jusqu'à leur traduction et publication aux éditions de l'EHESS en . La première partie de son ouvrage La Société des individus était initialement destinée à constituer la conclusion de Sur le processus de civilisationNorbert Elias, La Société des individus, Pocket, 2004 (avant-propos de Roger Chartier).
La traduction anglaise (The Civilizing Process) paraît en 1978 et en 1982.
En 1998, l'Association internationale de sociologie a classé cet ouvrage sur la liste des livres de sociologie les plus importants du International Sociological Association: books of the century, 1998..
Résumé Norbert Elias décrit la civilisation (au sens de « devenir civilisé ») comme une longue évolution des structures de la personnalité dont on trouve les origines dans l'évolution des structures sociales. Elias formule son modèle d'évolution tout d'abord pour l'Europe de l'Ouest dans une période historique allant d'environ 800 à 1900 de notre ère. Les facteurs du changement social sont le progrès technique continuel et la différenciation de la société, d'une part, et la concurrence entre les hommes et les groupes d'hommes, d'autre part. Ces facteurs mènent à une centralisation des sociétés avec l'institution d'un monopole étatique central de la violence et des impôts, tout comme à une économie fondée sur l'argent. Le terme processus de civilisation recouvre donc un triple mouvement de différenciation des fonctions sociales, d'interdépendance accrue des groupes sociaux, et de développement de l'État moderne. Les deux évolutions principales de la structure psychique des individus issues de ce processus sont une tendance à l'intériorisation des contraintes sociales et un contrôle accru des émotions.
La civilisation des mœurs Après une introduction où il explique l'importance comparée des notions de civilisation et de culture en Allemagne et en France, Norbert Elias théorise à partir d'un exemple précis — l'évolution des bonnes manières en Europe de l'Ouest entre le Moyen Âge et les temps modernes — le fonctionnement du processus de civilisation. Pour cela, il s'appuie sur la lecture des traités de savoir-vivre, qu'il consulta à la British Library à la fin des années 30, et sur l'évolution de leur contenu. Il y repère un changement qui peut être schématisé comme suit : au Moyen Âge, la guerre est très présente ; il n'y a pas d’État centralisé ; rien n'est plus étranger à tous que l'idée d'égalité entre les hommes ; la mort, la souffrance, la nudité, les besoins naturels, le sexe... font partie de la vie sociale, leur vue et leur représentation sont acceptées, sans sentimentalisme, ni dégoût. Les bonnes manières, décrites par la notion de courtoisie chevaleresque, sont une simple marque de distinction de la classe supérieure. Les normes de bonne conduite sont réservées à l'aristocratie, évoluant à la cour des grands seigneurs féodaux, et sont appliquées de manière informelle. aux alentours de la Renaissance, la pacification progressive de l'Europe, ainsi que l'accroissement de la puissance économique, puis politique, de la bourgeoisie, provoque un double mouvement. L'émulation entre la bourgeoisie et la noblesse conduit cette dernière, afin de se différencier, à promouvoir une très forte régulation des fonctions naturelles de l'homme — y compris ses émotions — ou à repousser celles-ci dans les coulisses de la vie sociale. Cela conduit à un accroissement considérable du niveau de sensibilité, et à l'émergence consécutive des sentiments de gêne et de dégoût. Parallèlement, le refoulement des émotions, incarné dans les règles de civilité, et la maîtrise de soi qui en résulte, va favoriser la coexistence au sein de la cour royale de l'ancienne aristocratie guerrière et de la haute bourgeoisie, et l'accroissement de la mobilité sociale. par la suite, sous les régimes européens de monarchie absolue, ces contraintes sociales d'autocontrôle et de dissimulation des fonctions naturelles vont être intériorisées, rendant jusqu'à leur évocation pénible. L'extension progressive de l'intériorisation des règles sociales à toute la population et son résultat peuvent être appelés civilisation. Norbert Elias détaille ensuite les évolutions de mœurs à travers les siècles qui lui ont permis de théoriser de la sorte le processus de civilisation, en passant en revue de nombreux secteurs de la vie sociale : Les manières de table médiévales apparaissent frustes, les manuels recommandent de ne pas cracher à table, de ne pas s'y curer le nez, de s'essuyer les doigts dans la nappe et non sur ses vêtements, d'essuyer la soupière collective dans laquelle on a bu... Les progrès de la civilité provoquent l'apparition de la fourchette, ainsi que des assiettes et des verres individuels, et mettent un terme à la présence d'animaux entiers sur la table. Norbert Elias le rappelle : les règles d'hygiène sont uniquement des justifications a posteriori des règles de savoir-vivre, la motivation de l'usage de la fourchette par exemple, étant purement sociale. Les besoins naturels sont satisfaits en public, sans gêne, le roi reçoit par exemple à certaines époques sur sa chaise percée, les femmes aristocrates sont lavées par leur valet. L'intériorisation des règles de pudeur limite la satisfaction de ces besoins à la sphère familiale, ou les repousse dans des enclaves. Le besoin d'expectorer a longtemps été considéré comme fondamental. La tendance au refoulement des fonctions naturelles provoque l'apparition de crachoirs, plus prestigieux, puis l'intériorisation de l'interdiction du crachat provoque la disparition même du besoin. Tandis que l'on dort nu au Moyen Âge, hommes et femmes ensemble, tous dans la même pièce, l'augmentation du seuil de la pudeur repousse cette activité dans la sphère intime et la nudité est cachée par la chemise de nuit. L'écart entre le psychisme des enfants et des adultes s'est considérablement accentué depuis le Moyen Âge ; la famille est devenue le seul organe de transmission des normes sociales, et recrée chez l'enfant pendant son éducation les tabous que la société a créés pendant des siècles, permettant son intégration au réseau complexe des relations sociales. L'activité sexuelle, autrefois moins cachée, est également repoussée dans des enclaves et sa légitimité progressivement limitée à la seule famille. Son évocation elle-même devient source de gêne. Ce contrôle plus sévère de la sexualité s'accentue particulièrement au avec l'avènement de la société bourgeoise. Au Moyen Âge, la violence, tout comme l'amour, se manifeste de façon très intense. Piller, tuer, et mutiler sont des activités normales des chevaliers, et ne sont entourées d'aucun ostracisme social. La faible régulation des émotions conduit à d'innombrables conflits sanglants entre familles, clans... La pacification du continent et la progression de la maîtrise de soi entraînent une forte augmentation du seuil de sensibilité à la violence.
La Dynamique de l'Occident Selon Norbert Elias, l'un des fondements du processus de civilisation est le mécanisme de curialisation des seigneurs guerriers en Europe entre le Moyen Âge et le . Elias en a analysé avec précision les étapes dans la partie occidentale de l'empire carolingien, territoire qui va devenir la France : La période médiévale est caractérisée par une concurrence libre entre petits seigneurs. Cette lutte vise à accaparer les moyens de production, essentiellement l'agriculture. Chacun d'entre eux s'assure la soumission de ses vassaux et met en place un monopole militaire, policier et fiscal sur son territoire, qui y permet une libre concurrence économique. Cette lutte conduit à une diminution progressive du nombre de concurrents, réduit au nombre de quatre à la fin du (le roi capétien, le roi d'Angleterre, le duc de Bourgogne et le comte de Flandre) avant de voir la victoire du roi de France au .
L’apparition progressive de larges territoires pacifiés nécessite la mise en place d'une administration vaste et centralisée, dirigée par une noblesse de robe, issue des riches commerçants et artisans. Parallèlement, du fait de l'accaparement du monopole de la violence légitime par le roi de France, la noblesse guerrière a vu son pouvoir diminuer. De même, du fait de la baisse de la valeur des terres due à l'augmentation des échanges commerciaux et de la masse monétaire, ses ressources ont diminué elles aussi. Au , les guerres de religion sont la dernière tentative de la noblesse pour retrouver son lustre. Pour conserver leur prestige et leurs revenus, les nobles entrent à la cour du roi, où ils reçoivent une charge, et perdent ainsi leur indépendance. Afin de garantir la pérennité de son pouvoir absolutiste, le roi va alors entretenir la rivalité entre noblesse de robe et bourgeoisie fonctionnarisée. La Fronde est l'un des très rares exemples d'union de ces deux groupes sociaux contre le roi. Les progrès techniques ainsi que la constitution de ces larges espaces pacifiés conduisent à une division poussée des fonctions sociales et à un allongement des chaînes de dépendance. La monopolisation de la violence par l’État en cours de constitution, à laquelle s'ajoute l'augmentation de cette interdépendance entre individus, induit un accroissement du contrôle social. En d'autres termes, il devient nécessaire à tout individu de songer aux causes et d'anticiper les conséquences de ses actes pour en garantir le succès final. Cette nécessité va être progressivement intériorisée et permettre un auto-contrôle des individus, relais du contrôle de la société.