Zerai Deres (en alphasyllabaire guèze : ), né le dans le qebelé d'Adihiyis, dans la province de , en Érythrée italienne (ou en 1908 selon le calendrier éthiopien) et mort le à Barcellona Pozzo di Gotto, en Sicile, est un traducteur et patriote érythréen, devenu héros symbolique de l'anticolonialisme et de l'antifascisme.
En 1938, il se livre à un acte de dévotion publique envers un symbole important de son pays natal, le monument du Lion de Judah, que les Italiens avait dérobé deux ans auparavant à Addis-Abeba lors de la seconde guerre italo-éthiopienne. La statue était alors conservée à Rome au pied l'obélisque du monument de Dogali, situé alors viale Einaudi, dans un petit square situé face au musée national romain. Il proteste contre le colonialisme italien en brandissant un cimeterre, puis blessant plusieurs personnes. Cela conduit à son arrestation et à son internement dans un hôpital psychiatrique en Sicile pendant sept ans, jusqu'à sa mort.
Néanmoins, les historiens italiens contemporains doutent de son instabilité mentale et la protestation de Zerai, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, est considérée par l'historiographie érythréenne et éthiopienne comme faisant partie du mouvement contre l'occupation italienne.
Zerai est considéré comme un héros populaire de l'anticolonialisme et de l'antifascisme en Érythrée et en Éthiopie.
Biographie Enfance et éducation vignette|Les premiers jeunes séminaristes capucins érythréens avec leurs professeurs à Segeneiti le 6 novembre 1934. Pendant le séminaire, Zerai Deres (quatrième en partant de la gauche en haut, avec le numéro 3) a pris le nom de Francesco da Adiyeheys. Zerai Deres naît le 1er mars 1915 dans le qebelé d'Adihiyis, dans la province de Serae, alors sous domination de l'Érythrée italienne. Certaines sources retiennent cependant l'année 1908, en raison des divergences de conversion entre les calendriers éthiopien et grégorien. Son père, Deres Hagos, décède lorsqu'il n'a que deux ans, et il est élevé à Hazega, le village d'origine de sa mère, Woizero Habtu, situé près d'Asmara.
Issu de l'ethnie tigrinya, Zerai grandit dans une société coloniale profondément structurée par les hiérarchies raciales instaurées par l'Italie fasciste. Comme d'autres enfants de familles locales chrétiennes, il est envoyé dans les écoles missionnaires catholiques tenues par les capucins, institutions qui servaient à la fois d'outil d'évangélisation et de formation d'une élite subalterne.
Il se distingue rapidement par ses aptitudes intellectuelles, en particulier par sa maitrise de l'italien, langue du colonisateur et instrument de mobilité sociale. Il poursuit sa scolarité au séminaire capucin de Segeneiti, près d'Asmara, qui préparait des jeunes Érythréens à la prêtrise ou à des fonctions d'auxiliaires religieux. Toutefois, il abandonne sa formation ecclésiastique. Plusieurs témoignages suggèrent que ce retrait fut lié aux attitudes discriminatoires et racistes de ses enseignants italiens, ce qui marqua profondément son rapport au pouvoir colonial.
Privé de perspectives religieuses, Zerai met à profit ses compétences linguistiques en devenant interprète, fonction rare et valorisée dans l'administration coloniale. Ce rôle le place dans une position ambivalente : intermédiaire indispensable entre Italiens et Érythréens, mais également témoin direct des rapports de domination et de mépris qui caractérisaient la société coloniale.
Le 1936, il s'illustre par un acte audacieux : il envoie au journal colonial Corriere Eritreo une lettre signée « Un indigène ». Dans ce texte, il conteste un éditorial prônant la ségrégation raciale et défend la participation des Érythréens aux entreprises militaires italiennes. Ce geste, exceptionnel dans un contexte où toute contestation de la politique coloniale pouvait entraîner de lourdes sanctions, révèle déjà sa conscience politique précoce et son refus de l'infériorisation des colonisés.
En , il se marie à Asmara. Ce moment charnière de sa vie personnelle coïncide avec une intensification de son engagement politique et annonce son départ prochain pour l'Italie, où il sera recruté comme interprète auprès de nobles éthiopiens déportés après les massacres de Yekatit 12.
Arrivée à Rome vignette|Monument au Lion de Juda au mémorial de Rome aux morts de la bataille de Dogali, avant son rapatriement Le , deux Érythréens tentent d'assassiner Rodolfo Graziani, vice-roi de l'Afrique orientale italienne et gouverneur général du Shewa pendant l'occupation italienne de l'Éthiopie. En retour, avec la permission du secrétaire fédéral Guido Cortese, de nombreux civils italiens, des membres de l'armée et des forces paramilitaires connues sous le nom de Chemises noires ont mené des représailles sanglantes pendant trois jours à Addis-Abeba. Connu en Éthiopie sous le nom de massacre de Yekatit 12, il a entraîné la mort de milliers de personnes et l'arrestation de nombreux nobles aristocrates amhara, dont environ 400 ont ensuite été déportés à Rome, Longobucco, Mercogliano, Ponza, Tivoli et Asinara, en Italie. Pour gérer la déportation, le ministère italien des Colonies engage de nombreuses personnes, dont Zerai Deres comme interprète pour les nobles éthiopiens déportés en Italie et pour sa maitrise de l'italien et de sa connaissance du tigrinya et de l'amharique.
Il est affecté à la maison de détention et de surveillance réservée aux prisonniers politiques éthiopiens installée à Rome, où plusieurs membres de la noblesse et de la famille impériale avaient été transférés. Parmi eux figuraient notamment le ras Desta Damtew, le ras Imru Haile Selassie et d'autres dignitaires vaincus lors de la guerre italo-éthiopienne. Zerai occupe un rôle délicat : il devait assurer la communication quotidienne entre les autorités coloniales italiennes et les nobles éthiopiens, souvent traités comme des prisonniers de prestige, utilisés à des fins symboliques par le régime fasciste.
Son travail l'expose directement à l'idéologie et à la propagande du fascisme italien, mais aussi à la souffrance des exilés éthiopiens. Plusieurs témoignages soulignent que Zerai, bien que subalterne, fit preuve d'une fidélité constante aux nobles dont il traduisait les propos, refusant parfois d'adoucir leurs critiques à l'égard des autorités. Cette position intermédiaire, à la fois d'observateur et d'acteur, contribua à forger son identité politique.
Son séjour en Italie l'immerge dans la métropole fasciste, où l'idéologie coloniale s'affichait dans l'espace public à travers monuments, cérémonies et symboles exaltant la conquête de l'Afrique orientale. Pour un jeune Érythréen colonisé, confronté à la puissance symbolique de Rome et à la glorification de la domination italienne, cette expérience nourrit un sentiment d'humiliation mais aussi de révolte latente. L'Italie de Mussolini cherchait en effet à instrumentaliser la présence de dignitaires éthiopiens déportés pour légitimer son empire africain. La fonction d'interprète confiait à Zerai une certaine responsabilité, mais l'exposait également à la surveillance étroite de la police politique, qui soupçonnait toute velléité de sympathie envers les prisonniers. Cette situation ambiguë allait culminer quelques années plus tard, lors de l'épisode resté célèbre de l'incident du Lion de Judah.
L'incident au monument du Lion de Juda vignette|La nouvelle de l'incident au Mémorial de Dogali publiée par Il Messaggero Le , Zerai Deres se trouve à Rome, en service auprès des nobles éthiopiens déportés. Selon plusieurs sources, il était chargé ce jour-là d'accompagner une délégation en visite officielle sur le boulevard de la Princesse de Piémont (en 2025, le boulevard Luigi Einaudi), où avait été installé le monument du Lion de Judah ; Benito Mussolini, Adolf Hitler et le roi Victor-Emmanuel III regardant cette parade depuis le balcon du Duce de la Piazza Venezia. Cette statue, trophée de guerre saisie à Addis-Abeba lors de l'occupation de 1936, avait été transportée dans la capitale italienne afin de symboliser la soumission de l'Empire éthiopien au régime fasciste. Ce symbole de la monarchie éthiopienne était placé sous le monument aux morts de la bataille de Dogali.
Face à ce symbole de la dépossession coloniale, Zerai aurait été saisi d'une profonde émotion. Les récits divergent quant au déroulement exact des événements : certains témoignages évoquent une réaction « mystique », au cours de laquelle il se serait mis à réciter des passages du Kebra Nagast, texte sacré éthiopien, en invoquant le retour du souverain légitime Hailé Sélassié et la délivrance de l'Afrique orientale. D'autres soulignent plutôt un acte de défi politique, accompli de manière consciente et délibérée devant les passants et les représentants de l'État fasciste. Quoi qu'il en soit, Zerai se serait jeté en direction du monument, brandissant un petit sabre cérémoniel, un cimeterre, ou une épée. Dans l'agitation, il blesse légèrement quelques personnes présentes, dont un policier, un employé des chemins de fer italiens (Vincenzo Veglia), un employé de l'État (Ferdinando Peraldi) et le maréchal en chef de l'infanterie (Mario Izzo), avant d'être maitrisé par les forces de l'ordre. L'incident, rapidement étouffé par la presse fasciste, fut néanmoins commenté dans les milieux coloniaux et éthiopiens, où il prit valeur de geste héroïque et symbolique.
Pour les autorités italiennes, l'affaire constituait une atteinte grave à la mise en scène de la domination coloniale : le Lion de Judah, exposé à Rome comme signe de la victoire impériale, avait été publiquement réinvesti de sa signification originelle par un jeune Érythréen colonisé. Plusieurs historiens y voient une forme de réappropriation symbolique qui dépassait la portée individuelle du geste, en rappelant aux spectateurs éthiopiens comme érythréens que la mémoire de l'Empire et la résistance à la domination fasciste demeuraient vivantes.
L'événement valut à Zerai Deres d'être immédiatement arrêté et interné, ouvrant une nouvelle étape de sa trajectoire marquée par la répression coloniale.
Les réactions à l'incident L'attaque de Zerai Deres au pied du monument du Lion de Juda provoqua un vif émoi dans les milieux coloniaux italiens, mais fut rapidement étouffée par la propagande fasciste. Les journaux de l'époque, strictement contrôlés, minimisèrent l'affaire en la réduisant à un geste d'« exaltation individuelle » d'un interprète « atteint de troubles mentaux ». Ce cadrage visait à neutraliser toute portée politique de l'événement et à éviter qu'il ne soit interprété comme un acte de résistance anticoloniale.
En Érythrée et en Éthiopie, la nouvelle circula toutefois de manière informelle, notamment parmi les réseaux de lettrés et les communautés religieuses. Plusieurs témoignages oraux recueillis après-guerre soulignent que Zerai fut perçu comme un martyr de la cause africaine, ayant osé défier l'Empire fasciste en plein cœur de Rome. L'incident fut raconté et amplifié dans la mémoire collective, souvent interprété comme un signe de fidélité au Negusse Negest Hailé Sélassié, alors en exil à Bath, en Angleterre.
Du côté des autorités coloniales, l'épisode suscita une inquiétude réelle : il révélait que même les auxiliaires érythréens, considérés comme plus « loyaux » que les Éthiopiens, pouvaient se retourner contre le pouvoir italien. L'administration craignait que le geste de Zerai ne serve de modèle et ne ravive des foyers de contestation en Afrique orientale. C'est pourquoi il fut interné sans procès, afin d'éviter que son nom ne devienne un symbole public.