LOde sur l'indolence, en anglais , est l'une des six odes composées par le poète romantique britannique John Keats en 1819 . Composée à une période où John Keats se trouve en proie à de sérieux problèmes matériels, lOde sur l'indolence lui procure, écrit-il en , un plaisir surpassant tout ce qu'il a pu ressentir en cette année lors de ses réalisations antérieures. À la différence des autres odes, publiées dès 1820, lOde sur l'indolence ne paraît qu'à titre posthume en 1848, soit vingt-sept années après la mort de son auteur.

Le poème illustre la manière dont Keats rompt avec les canons de la forme classique. Son déroulement est strictement chronologique. Elle commence alors que le poète assoupi profite de l'indolence d'une douce matinée. Surgissent trois allégories, mains jointes, têtes baissées, vêtues de tuniques blanches et chaussées de sandales, qui solennellement défilent. À leur troisième passage, le narrateur, qui ne sait plus s'il rêve ou veille, parvient à les identifier : ce sont Ambition, Amour et Poésie.

D'abord brûlant de les rejoindre, il se ressaisit bientôt et se penche tour à tour sur chacune en un déferlement de questions auxquelles il apporte lui-même la réponse. En réalité, il s'agit là d'un examen de conscience : désormais apte à les jauger à l'aune de sa propre expérience, il en fait le tour et, à la fin du poème, même s'il garde un faible pour Poésie, il renonce à les intégrer à la trame de sa vie.

LOde sur l'indolence est généralement considérée comme inférieure en qualité à ses homologues de l'année 1819 ; on a pu y voir une forme de brouillon préparatoire aux grandes odes qui l'accompagnent. Certains critiques, cependant, lui trouvent, outre sa valeur autobiographique, une réelle unité structurelle, tant dans sa thématique que dans son imagerie et l'alternance de ses rythmes, et la considèrent comme l'un des poèmes majeurs de John Keats.

Poème L'ode est précédée d'une épigraphe : (« Ils ne travaillent ni ne tissent »), extraite de lÉvangile selon Matthieu, 6, 28-29 dans la version dite King James ; le pronom personnel ( personne pluriel) se réfère aux (« lis des champs »), que Jésus compare à Salomon : (« Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n'a pas eu d'aussi belles tenues que l'une d'elles [fleurs] ») (traduction Segond) ; la référence au tissage () peut receler un jeu de mots, le latin formant la racine d'à la fois « textile » et « texte ».. Préliminaires (vocabulaire) L'adjectif () renvoie à Phidias, le sculpteur ayant présidé sous l'autorité de Périclès à l'élaboration des marbres du Parthénon, devenus en anglais depuis leur transfert en Angleterre par Lord Elgin où ils rejoignent en 1816 le British Museum..

Quant au mot (), il peut couvrir deux allusions, soit à la couronne de lauriers des grands poètes grecs, soit à la couronne de plantes déposée sur la tombe d'un défunt.

thumb|Bal masqué () au Panthéon de Londres, vers 1770.|alt=Gravure. Vaste salle à haut plafond en coupole, remplie d'une foule masquée et de couples dansant. Un (« démon ») () est un esprit de la nature dans la mythologie grecque et non un démon de l'enfer chrétien.

(« poésie ») (), avec cette orthographe, exprime plus l'acte d'écrire poétiquement que le résultat en vers ().

L'expression (« chant de la grive ») () comprend le mot qui désigne également un cadre sur lequel s'effectue le tissage, d'où, à nouveau, un possible jeu de mots renvoyant à l'épitaphe.

Le mot évoque la « mascarade », genre de divertissement baroque à la mode.

Enfin, un , ou , est un esprit, petite créature surnaturelle, ou alors l'esprit de homme.

Antécédents Quelques lignes dans certaines lettres traitent du thème de l'indolence qui, au printemps de 1819, est loin d'être étranger aux préoccupations de Keats. Déjà, le poème Endymion (, ) présente (« Cette ardente apathie »), oxymore glorifiant un état d'habitude plus discret. Autre mise en exergue, dans une lettre mi-poème, mi-prose à Joshua Reynolds, le bonheur de s'alanguir sur un sofa :

La lettre-journal écrite par Keats à partir du pour George et Georgiana, exilés outre-Atlantique, contient elle aussi un passage qui préfigure directement lOde sur l'indolence :

De fait, l'ode, qui adopte une forme de récit à la première personne comme lOde à Psyché, commence par une scène évoquant l'Antiquité classique (« comme sur une urne ») qui rappelle (ou annonce) lOde sur une urne grecque, encore qu'ici, la scène soit allégorique. En effet, le narrateur décrit les trois formes () présentes dans la lettre, qui, déjà hiératiques, défilent lentement comme autant de possibles destinées.

Autre relais, l'épisode de la « Grotte de la tranquillité » () telle qu'elle apparaît dans Endymion, lieu d'indolence certes artificielle, mais alors savourée :

C'est un lieu où l'âme meurtrie est censée se retrouver, mais où elle ne fait que se réfugier. Là, en effet, nulle angoisse ne vient mordre sa substance (), droguée qu'elle est par les symboles de l'oubli, le Léthé, le scarabée à la tête de mort ().

D'un certain point de vue, l'ode rappelle aussi Le Château d'Indolence de James Thomson, paru en 1748. L'indolence, imposée par le sorcier qui le gouverne, y est souveraine, mais la dégénérescence est à l'œuvre ; s'accumulent les termes relevant de l'amollissement, de la dissolution et aussi de la voracité : ce magicien enjôleur effrite les âmes et émascule les esprits, mais pour mieux les dominer, il les mange et les digère, si bien que le libre-arbitre de chacun et la vertu de tous se voient comme phagocytés.

Aussi le palais voué à l'indolence requiert-il qu'un nouvel Hercule accomplisse le dernier de ses travaux : c'est le rôle dévolu au « Chevalier des Arts et de l'Industrie » qui d'une pichenette annihile l'habile illusion.

Texte L'ode comprend six strophes, chacune composée de dix décasyllabes (ou pentamètres) iambiques rimant selon un schéma ABAB, CECE

Bate, qui paraphrase le texte, rappelle que ces formes gardent leur mystère tant qu'elles tournent de profil autour du narrateur, et Helen Vendler ajoute qu'une fois de face, elles se voient aussitôt identifiées, des allégories personnifiant les trois voies qui s'offrent à l'indolent.

Toujours d'après Bate, le narrateur se languit de ne point être avec les trois visiteuses, mais physiquement et moralement, il demeure incapable de les rejoindre, tant l'indolence et la paresse engourdissent son corps et son esprit.

Troisième passage des ombres, insistantes au point que le poète regrette qu'elles n'aient déjà pris congé. Par un heureux retour en arrière, quelques minutes au plus, il évoque le bonheur qui l'habitait pendant son sommeil, vision paradisiaque d'une nature au seuil de l'été, un tapis de fleurs, des frissonnements ensoleillés, la douce tiédeur qui sied aux bourgeons et à la grive.

Le troisième passage des ombres est une deuxième fois évoqué. L'identification est terminée : un vers pour la première des formes (Amour), deux pour la deuxième (Ambition), trois pour la troisième (Poésie). Ainsi s'établit graphiquement une hiérarchie des valeurs que chacune d'elles représente, la poésie, seule à être qualifiée de « chère », se voyant détachée de ses consœurs par la reconnaissance familière du poète. Le blâme dont elle est l'objet peut rappeler les critiques l'ayant naguère salie ; son caractère dit « indocile » témoigne de la difficulté d'écrire et l'opposition entre « vierge » et « démon » laisse deviner son caractère à la fois mortel et sacré.

En conclusion, le narrateur décide après réflexion de traiter les formes, dont il récapitule les caractéristiques , pour ce qu'elles sont, « des personnages de masque » ne pouvant d'aucune façon devenir des modèles de vie.

: l'état d'indolence, qui conduit le narrateur à ce congédiement presque serein, rappelle la nécessité pour le poète du désintérêt, de l'abandon des formules stéréotypées, afin qu'advienne une voix poétique authentique. Helen Vendler, considérant la qualité croissante des textes et leur plus grande maîtrise technique, voit là une preuve que l'ode se situe en tête de la séquence composée en 1819. En revanche, l'ordre choisi par Bate implique que les odes témoignent dans leur parcours global d'un dessaisissement progressif.

À l'origine, l'ode se conclut par les deux vers suivants, expression la plus appuyée du rejet de la Gloire et de l'Ambition :

L'éditeur et ami du poète Richard Woodhouse, persuadé que la poésie de Keats contient nombre de références peu amènes à l'égard de Byron, en voit une particulièrement désagréable dans l'expression (« gentil petit agneau »). En réalité, d'après Gittings, elle s'applique à Keats lui-même qui la trouve plutôt réussie, au point qu'il la réutilise dans une lettre. Quoi qu'il en soit, cette réserve explique peut-être que les deux vers en question se soient vus rétrogradés dans le corps de la strophe.

Contexte Au printemps 1819, Keats quitte son poste d'assistant chirurgien au Guy's Hospital de Southwark () à Londres, pour se consacrer à la poésie. Rude époque thumb|gauche|upright=1.5| (Hampstead), maison de Charles Armitage Brown partagée par John Keats.|alt=Ensemble de trois bâtiments, l'un carré avec un toit en terrasse, le deuxième une maison à étage, ouvertures cintrées, le troisième similaire au précédent, mais un peu plus petit, le tout dans parc arboré. À l'époque, il a vingt-trois ans et partage la belle maison de son ami Charles Armitage Brown à Hampstead, mais il est à la peine avec de grosses difficultés financières, d'autant aggravées que son frère cadet George, émigré outre-Atlantique, sollicite son aide. D'après Bate, ces embarras matériels peuvent avoir contribué à sa décision d'écrire et de publier, ce qu'une nouvelle requête d'assistance du lui fait bientôt regretter, désespéré qu'il est de n'y pouvoir faire face, et pendant quelque temps, il songe à se tourner vers des activités plus lucratives. Telles sont les circonstances ayant présidé à la composition de lOde sur l'indolence.

Composition et publication Le thème de l'indolence est dans l'air : dans la lettre-journal du , Keats en discute les vertus et les inconvénients. Si l'ode est écrite en mars, ce qui est possible, elle n'en comporte pas moins les caractéristiques thématiques et structurelles de lOde sur une urne grecque, lOde sur la mélancolie, lOde à un rossignol et lOde à Psyché, qui sont datées de mai.

Charles Brown, qui veille aux manuscrits, fait des copies et les confie à l'éditeur Richard Woodhouse. À cette occasion, Keats écrit à son amie Sarah Jeffrey que rien ne lui a donné plus de joie cette année que d'écrire lOde sur l'indolence. Quelle que soit sa satisfaction, il n'inclut pas son poème parmi ses publications de 1820, si bien que, victime des circonstances l'ode ne paraît qu'à titre posthume en 1848.

Confusion chronologique Les différentes notes de Keats ne permettent pas de déterminer avec précision la date de composition des odes dites du printemps 1819. Les hypothèses varient selon les critiques, encore que tous concèdent que les poèmes présentent une similarité de structure, de thématique et de forme. Dans , Bernard Blackstone fait remarquer que lOde sur l'indolence est tour à tour classée comme la première, la deuxième ou la dernière de la série. Quant au biographe Robert Gittings, se fondant sur les notes météorologiques prises par Keats pendant son travail d'écriture, une matinée de giboulées en une semaine ensoleillée, il la date du mardi . Douglas Bush la situe après les odes à un rossignol, sur une urne grecque et sur la mélancolie. En revanche, tout en avouant son manque de certitude, Andrew Motion, autre biographe de Keats, conclut après examen de la structure des strophes que l'ode a suivi lOde à Psyché et lOde sur un rossignol, et donc qu'elle a vraisemblablement été la dernière à être composée.

Albert Laffay explique que la confusion vient surtout de la lettre-journal mentionnée plus haut. Datée du , elle est terminée et adressée en mai. Ainsi,