Françoise Gaudet-Smet est une journaliste, écrivaine et animatrice québécoise née le à Sainte-Eulalie-de-Nicolet et morte dans la même ville le .
Active dès les années 1920, elle se fait connaître comme responsable des pages féminines dans plusieurs journaux destinés aux régions rurales. En 1938, elle fonde la revue Paysana, une publication hebdomadaire destinée aux femmes et aux habitants de la campagne. Cette revue joue un rôle majeur dans l'éducation populaire, la diffusion de l'artisanat, des traditions culinaires, ainsi que l'émancipation des femmes québécoises. Elle est également une revue importante dans l'histoire de la littérature québécoise, permettant de faire connaître plusieurs auteurs associés au genre du terroir. Diffusée à plus de 50 000 copies au sommet de sa popularité, Paysana est l'une des publications les plus importantes au Québec durant les années 1930 et 1940.
Après la disparition de la revue Paysana en 1948, Françoise Gaudet-Smet devient la directrice de Claire-Vallée, un centre de formation et d'animation mettant à l'honneur le savoir-faire des campagnes. En plus d'offrir des cours sur des techniques artisanales éprouvées, il est aussi un centre culturel fréquenté par de nombreux écrivains et intellectuels ayant à cœur la culture ancestrale et le monde rural, dont Marius Barbeau, Jehane Benoit et Gaston Miron. Elle dirige également Gaudetbourg, un centre de créations artisanales de Claire-Vallée situé à Aston-Jonction. Elle se fait connaître à la radio pour son émission Le Réveil rural, diffusée à Radio-Canada de 1939 à 1967. À la télévision, elle coanime entre autres l'émission populaire Voix de femmes avec Paul Dupuis, de 1967 à 1970.
Elle a reçu aussi plusieurs décorations, notamment l'Ordre de la Pléiade en 1980 et l'Ordre national du Québec en 1985. Par ses nombreuses contributions en journalisme, en culture, en éducation et en diffusion des méthodes et des savoirs artisanaux canadiens-français, Françoise Gaudet-Smet est une voix majeure des femmes québécoises au XXe siècle.
Biographie
Jeunesse et famille Née Françoise Gaudet, elle est la quatrième de dix enfants nés d'Alexandre Gaudet (1870-1961) et de Flore Bourgeois (1871-1961). Son père, fils d'une famille d'agriculteurs et de défricheurs originaires de Saint-Grégoire et d'ascendance acadienne, était un entrepreneur. Il a notamment été propriétaire d'un magasin général à Sainte-Eulalie, avant de fonder l'entreprise de distribution et d'alimentation Alexandre Gaudet Limitée à Aston-Jonction en 1914« Monsieur Alexandre Gaudet », Le Nicolétain, 22 novembre 1935, p. 1. Consulté le 28 janvier 2026.. Homme avec beaucoup d'entregent, également actif en politique, il a été maire d'Aston-Jonction ainsi que député de Nicolet« Alexandre Gaudet », Assemblée nationale du Québec, mars 2009. Consulté le 28 janvier 2026..
Sa mère Flore, en plus de s'occuper de la maison, était une femme connue et influente au sein de sa paroisse. Modiste, elle est décrite comme « [u]ne mère présente à tout ce qui se passe dans la paroisse, une mère qui est aux premières loges, derrière le comptoir du magasin général […]. Une mère que tout le monde consulte, y compris le curé. Une mère qui sait ce qu’il faut faire pour un bébé qui a des selles vertes, qui sait changer les parures à l’église, qui sait commander des caisses et des caisses de marchandises, qui accumule des trésors de plumes et de rubans pour rafraîchir les chapeaux de ses clientes peu fortunéesJeanne Desrochers, Françoise Gaudet-Smet, Éditions de Varennes, 1992, p. 16. ». Très sûre d'elle, selon une des filles Gaudet, cette mère « aurait pu affronter même la reine Victoria ».
Influence familiale
Formation Françoise Gaudet-Smet est très marquée par son milieu familial, où l'on accorde une importance particulière au travail, à la tradition, à la communauté, ainsi qu'à l'autonomie et au sens de l'initiative.
Elle effectue son primaire à Sainte-Eulalie. Élève douée, elle poursuit des études supérieures au couvent des Sœurs de l'Assomption à Wotton, dans les Cantons-de-l'Est. Elle est hébergée par sa tante maternelle, la mère Saint-Basile, supérieure du couvent. La petite Françoise y apprend la sténo, la dactylo, le piano ainsi que l'anglais. Elle apprend également des cantiques et chante régulièrement à l'église. Elle revient du couvent en 1916. Elle fréquente ensuite l'École normale de Nicolet où elle obtient son brevet d'enseignement en 1919. Toutefois, puisqu'elle n'a pas encore atteint l'âge réglementaire de 17 ans pour commencer à enseigner, elle choisit de gagner sa vie autrement. C'est ainsi qu'elle devient la secrétaire de son père, prenant le rôle autrefois rempli par sa mère« Le "féminisme tranquille" de Françoise Gaudet-Smet, confidente des paysannes », Aujourd'hui l'histoire, Société Radio-Canada, 9 décembre 2020. Consulté le 28 janvier 2026.. À ses côtés, elle apprend l'efficacité et développe son sens de l'organisation. De sa mère, « elle apprend l'engagement dans la collectivité et hérite de son énergieJocelyne Mathieu, « "Pour votre bonheur comme pour le mien. », Les Cahiers des Dix, no 73, 2019, p. 197. Consulté le 29 janvier 2026. ».
Son tempérament de femme de tête se manifeste tôt au sein de sa famille. Sa sœur Madeleine Gaudet raconte :
Journalisme
Débuts En 1922, Françoise Gaudet-Smet fait ses débuts en journalisme. Elle publie ses premiers articles dans La Tribune de Sherbrooke, sous le pseudonyme de « Francesca », puis sous celui de « Louise Richard », nom de son arrière-grand-mère. Elle envoie ensuite des chroniques à La Parole, un hebdomadaire de Drummondville. Un jour, elle va à la rencontre du directeur du journal, Placide Rioux. Audacieuse, elle lui demande qui est le responsable de sa très mauvaise section féminine : « C'est moi, répond-il, la voulez-vous? » Elle accepte avec enthousiasmeJeanne Desrochers, Françoise Gaudet-Smet, Éditions de Varennes, 1992, p. 31..
Inspirée par Jeanne Grisé – journaliste et écrivaine native de Saint-Césaire, bien connue sous le nom d'Alice Ber dans le Bulletin des agriculteurs – qui venait de publier son premier recueil de poésie intitulé Gouttes d'eau, Françoise fait paraître en 1930 un recueil de billets, que les gens ont d'abord découvert dans La ParoleLaurent Mailhot, « Derrière la scène, chroniques de Françoise Gaudet » dans Maurice Lemire (dir.), Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec, t. 2 : 1900-1939, Fides, 1980, p. 351. Jocelyne Mathieu, « "Pour votre bonheur comme pour le mien. », Les Cahiers des Dix, no 73, 2019, p. 198.. Ce premier ouvrage, intitulé Derrière la scène, est bien accueilli par la critique, notamment par Valdombre (Claude-Henri Grignon). Connu pour sa plume très piquante et son hostilité envers les femmes écrivaines et leurs livres pour « vulgaires bas-bleus », le pamphlétaire « accorde beaucoup de talent [à Françoise Gaudet-Smet] et parle de son âme de sous-bois, sans cependant se priver de relever des maladresses et des naïvetésJeanne Desrochers, Françoise Gaudet-Smet, Éditions de Varennes, 1992, p. 32. ».
Son recueil lui permet de se faire connaître et surtout d'attirer l'attention du poète Alfred DesRochers. Françoise Gaudet-Smet commence à être invitée aux soirées littéraires organisées à la maison du poète, à Sherbrooke, ainsi qu'à Montréal chez le critique et éditeur Albert Pelletier. Elle tisse ainsi des liens avec d'autres écrivains et écrivaines de son temps, notamment le journaliste Claude-Henri Grignon, l'auteur de radio-romans Robert Choquette, la voix des chômeurs Jean Narrache (Émile Coderre), les poétesses Jovette Bernier, Éva Senécal, Rina Lasnier, Alice Lemieux, les écrivaines Medjé Vézina, Simone Routier, l'ethnologue Marius Barbeau et l'agronome Georges Bouchard« Nouvelles de Sainte-Adèle », L'Avenir du Nord, 31 juillet 1931, p. 4. Consulté le 28 janvier 2026.Jeanne Desrochers, Françoise Gaudet-Smet, Éditions de Varennes, 1992, p. 34-35..
Mariage et nouvelles collaborations Désormais établie à Montréal, elle continue à collaborer dans différentes publications, dont les Annales de la tour des martyrs (une revue religieuse) et le Journal d'agriculture (une publication du ministère de l'Agriculture du Québec). Un jour, elle reçoit une lettre d'un ébéniste ayant lu l'un de ses articles sur l'artisanat. L'ébéniste en question se nomme Paul Smet. Il invite Françoise Gaudet à le rencontrer chez lui, sur la rue des Érables. Français d'origine, Paul Smet est veuf et père de deux fils qu'il a laissé chez ses parents en Normandie pour émigrer au Québec. Lui a 41 ans et elle a 31 ans. C'est le coup de foudre. Ils commencent à se fréquenter en 1933. Durant la même période, Françoise rédige pour son père le discours du Trône qu'il doit prononcer, à la suite de sa récente élection comme député à l'Assemblée législative. Françoise Gaudet et Paul Smet se marient enfin le . Elle prend alors le nom de Françoise Gaudet-SmetJeanne Desrochers, Françoise Gaudet-Smet, Éditions de Varennes, 1992, p. 46..
Parmi les invités à son mariage, se trouve nulle autre que le journaliste Olivar Asselin. Celui-ci, qui dirige à l'époque Le Canada, affilié au Parti libéral, souhaite lancer un nouveau journal, L'Ordre. Pour l'accompagner dans cette nouvelle entreprise, Asselin est à la recherche d'une secrétaire pouvant retranscrire ses textes à la machine. C'est ainsi qu'il embauche Françoise Gaudet-Smet comme secrétaire. Elle y signe quelques billets, dont l'un soulignant la mort de Marie Curie. Dans les bureaux du journal – logés dans l'édifice de La Patrie, sur la rue Sainte-Catherine près de Saint-Denis –, elle croise de nombreuses personnalités, dont Armand Létourneau, directeur du Journal d'agriculture. Profitant des bons conseils d'Olivar Asselin, Françoise Gaudet-Smet apprend beaucoup. Non seulement elle peaufine sa méthode de travail, mais elle prend aussi une nouvelle assurance. Toutefois, en , elle doit quitter son poste à cause de sa grossesse. Quelques mois plus tard, le journal L'Ordre cesse de paraîtreJeanne Desrochers, Françoise Gaudet-Smet, Éditions de Varennes, 1992, p. 46-49..
Françoise Gaudet-Smet continue de collaborer au Journal d'agriculture, où elle est chargée des pages fémininesToujours financé par le gouvernement, il a changé plusieurs fois de nom. De sa fondation (février 1877) à mai 1879, il porte ce nom. De mai 1879 au 15 octobre 1897, il s'appelle Le Journal d'agriculture illustré; puis, du 8 novembre 1897 à 1913, Journal d'agriculture et d'horticulture. Dès le 15 janvier 1914, on rajoute illustré. Le 15 janvier 1918, il revient à son titre primitif. Armand Létourneau en fut le directeur de 1918 à 1936.. Son statut de journaliste l'amène parfois à jouer des rôles inattendus. Un jour, une lectrice du Lac-Saint-Jean lui demande s'il existe un livre de tricot en français, avec des mesures en pieds et en pouces (les mesures impériales étant généralement utilisées par les Québécois à cette époque, plutôt que les mètres et les centimètres des cahiers venant de France). En se rendant chez Dupuis Frères, elle se procure les rares exemplaires disponibles et avise ses lectrices. Elle reçoit alors une quantité colossale de lettres – 49 000 commandes – lui demandant un exemplaire de ce cahier de tricot. À la suite de cet épisode, elle commencera régulièrement à s'approvisionner chez les principaux importateurs de tissus, trouvant du même coup ses premiers commanditaires pour une nouvelle revue qu'elle entend fonderJeanne Desrochers, Françoise Gaudet-Smet, Éditions de Varennes, 1992, p. 53..
Paysana : une incontournable revue