Catherine d'Alexandrie (en grec ancien Αἰκατερῖνα / Ékatérina et en grec moderne Αἰκατερίνη / Ékatérini), plus connue sous le nom de sainte Catherine (et plus rarement, on trouve aussi l'orthographe « Catharine »), est une vierge et martyre qui aurait vécu au début du .
Elle est aussi l'une des six saintes mégalomartyres de l'Église grecque orthodoxe et l'un des quatorze saints auxiliateurs reconnus en Occident à partir du .
La légende d'Ékatérina eut un grand succès. Les premières formes de sa légende sont rédigées en langue grecque : le personnage semble avoir été forgé par un auteur grec du .
Le culte de la sainte, dans l'état actuel de nos connaissances, est attesté en Occident (vers 800) à Byzance ou au mont Sinaï (). Il se répand surtout à partir du et s'épanouit en Europe dans la période .
Sainte Catherine est devenue la patronne des écoles de filles et des élèves de philosophie. Elle est représentée souvent appuyée sur une roue à demi-rompue et teintée de sang.
Elle serait apparue à Jeanne d'Arc en compagnie de sainte Marguerite et de l'archange Saint Michel.
Les Églises orthodoxe et catholique la célèbrent le . En France, depuis la fin du , cette fête donne lieu à divers rites sécularisés, dont celui qu'accomplissent les jeunes filles à marier de plus de vingt-cinq ans, appelées les catherinettes.
Le problème historique vignette|gauche|redresse|alt=Photographie d'une peinture aux couleurs vives figurant un personnage féminin assis|Icône de Catherine d'Alexandrie de facture moderne, s'inspirant d'un modèle de Victor le Crétois (école crétoise du ). La réalité historique de Catherine d'Alexandrie est douteuse en l'absence de coordonnées hagiographiques sûres Voir Hippolyte Delehaye, Cinq leçons sur la méthode hagiographique, Bruxelles, Société des Bollandistes, 1934 (= Subsidia hagiographica, 21), chapitre I, p. 7-17. Dictionnaire de théologie catholique, 1908, Tome 1 , Article . et de toute mention du personnage dans la documentation historique. Sa légende est tardive et son caractère fabuleux relève en partie du genre de la Passion épique selon la nomenclature de DelehayeHippolyte Delehaye, Les Passions des martyrs et les genres littéraires. Bruxelles, Société des Bollandistes, 1966, deuxième édition revue et augmentée (= Subsidia hagiographica, n° 13 B), chapitre III, p. 171-226.. Son culte a néanmoins connu un succès considérable au Moyen Âge avec de notables rémanences contemporaines.
La sainte est absente de toutes les sources documentaires qui sont la base du travail de l'historien ; absente de tous les martyrologes et calendriers antiques ; introuvable chez les historiens ecclésiastiques et les chroniqueurs de l'Antiquité tardive ; sans iconographie ni trace de culte avant l'an 800.
Catherine d'Alexandrie surgit du néant au à la faveur d'une légende grecque (BHG 30a, 30, 31) dépourvue de contexte factuel, et rédigée plus de quatre siècles et demi après l'époque où l'héroïne est censée avoir vécu.
Le jugement des spécialistes modernes a pris acte de l'impossibilité d'établir ou même de supposer une quelconque historicité du personnage. C'est l'avis des hagiologues (Delehaye en têteHippolyte Delehaye, Sanctus : essai sur le culte des saints dans l'Antiquité. Bruxelles, 1927, p. 148.), des historiens et des historiens des religions. Le consensus s'est même étendu, en 1969, à l'Église catholique : elle a supprimé Catherine (et quelques autres) du calendrier romain généralVoir infra, notes 42 et 43..
Cela n'empêche pas d'enquêter sur les éléments de sa légende, sa thématique, sa signification, son probable symbolisme, les développements du culte et des traditions populaires, et d'étudier le volet iconographique.
Le premier chercheur, Albert Dufourcq, en 1906-1907, émit l'idée que la figure de Catherine ait été inspirée par le personnage historique de la philosophe néo-platonicienne Hypatie (355-415)Albert Dufourcq, Étude sur les gesta martyrum romains. Tome V (posthume) : Les légendes grecques. Paris & École française de Rome, De Boccard, 1988 (= BEFAR, 83), p. 212.. Des historiens récents ont suivi cette hypothèse, à l'instar de Christine Walsh, Michael Deakin et Maria Dzielska. Après examen du conte qui narre la vie et la mort d'Ékatérina, ils ont conclu comme DufourcqChristine Walsh, The Cult of St Katherine of Alexandria in Early Medieval Europe, Aldershot 2007, p. 3–26; Michael Deakin, Hypatia of Alexandria, Mathematician and Martyr, Amherst (New York) 2007, p. 135, 202; Maria Dzielska, Hypatia of Alexandria, Cambridge (Massachusetts) 1995, p. 21; Christian Lacombrade, « Hypatia », dans : Reallexikon für Antike und Christentum, vol 16, Stuttgart, 1994, p. 956–967, ici: 966; Gustave Bardy, « Catherine d’Alexandrie », dans Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastiques, vol. 11, Paris, 1949, p. 1503–1505, ici: 1504..
Sans que cela soit incompatible avec une référence à Hypatie, la Passion de Catherine pourrait également relater les déboires d'une riche et vertueuse aristocrate chrétienne d'Alexandrie qui résista aux avances de Maximin Daza. Pour la punir, il l'exila et confisqua sa fortune. Cette femme courageuse, mais non martyre, est anonyme chez Eusèbe de Césarée et est appelée Dorothée par Rufin d'AquiléeEusèbe de Césaré, Histoire ecclésiastique, VIII, 14, 15 ; voir édition G. Bardy, tome III, S.C. 55, p. 35-36 et n. 7..
Le cadrage « historique » de la légende grecque est factice et problématique. D'emblée, l'incipit des recensions A (BHG 30) et B (BHG 30a) : (Joseph-Eugène Viteau, p. 5 et 25), présente une date impossible ou énigmatique. Ces mots peuvent signifier , (or, il ne régna que six ans (306-312)), ou bien , datation bizarre ou incomplète. En outre, Maxence ne régna jamais sur Alexandrie ou sur l'Égypte.
La suite du texte évoque les préparatifs des grands sacrifices que l'empereur organise et de ceux qu'il exige de tous les Alexandrins sous peine de mort (le faussaire n'hésite pas à joindre le texte de la prétendue lettre impériale, procédé courant dans ce type de composition)Voir H. Delehaye, Les Passions des martyrs et les genres littéraires (1966), p. 175-176 : « le pastiche d'édit est devenu un des ornements obligés des Passions à couleur épique » (suivent huit exemples détaillés, auxquels le Bollandiste aurait pu ajouter la Passion de Catherine).. Ce scénario ne correspond à aucune réalité historique (Eusèbe, qui dénigre Maxence, ne rapporte rien de tel) ; il se limite à une enfilade de lieux communs hagiographiques, où l'exagération tient lieu de verve.
Pour la partie biographique concernant la sainte, le récit oscille entre l'énigme (par l'onomastique) et le conte (par l'atmosphère). Née, nous dit l'hagiographe, à Alexandrie, Ékatérina serait la fille unique d'un basileus (roi ou plutôt empereur)La Passion BHG 31, chap. 7-8, Viteau p. 47, fait dire à Catherine, s'adressant à Maxence : « Tu ne me connais pas ? Je suis la fille du basileus qui t'a précédé (Τοῦ πρὸ σοῦ βασιλέως θυγάτηρ εἰμὶ) », phrase dans laquelle basileus ne peut guère signifier qu'empereur. nommé Kônstos (Κῶνστος) dans B et Kostos (Κόστος) dans AB : chap. 8, Viteau p. 28 ; A : chap. 8, p. 9. Dans la recension Fa du Synaxaire de Constantinople (ms. de Paris, BnF, grec 1590, daté de 1063), qui semble être adaptée à l'usage de Jérusalem, le père est un « roitelet du nom de Kônstos » (éd. Delehaye 1902, col. 253, 36 : θυγάτηρ βασιλίσκου τινὸς ὀνόματι Κώνστου). On retrouve ce nom sous la forme Costus dans les recensions latines, et il arrive jusqu'à Jacques de Voragine. Il pourrait être une déformation de Constantius (= Constance Chlore, le père de Constantin), nom dont trouve la transcription (sauf erreur de la part du traducteur) dans le Synaxaire arménien de Ter-Israêl, VIII. Mois de Areg, p. 208 (voir infra, note 38) : « fille de l'empereur Constance »., mort assez tôt ; de sa mère, il n'est pas question. Si Kônstos est la déformation de Kônstantios et renvoie à Constance Chlore (Auguste de 305 à 306, avant l'avènement de Maxence), cela ferait de Catherine la sœur ou plutôt la demi-sœur de l'empereur Constantin. Le conte nous montre ensuite la jeune princesse orpheline vivant dans son palais, entourée de très nombreux serviteurs. Sa piété dicte sa conduite : elle n'aspire qu'à défendre la foi chrétienne et combattre les erreurs du paganisme, fût-ce au prix de sa vie terrestre. D'où ses provocations et son arrestation à l'occasion de la campagne polythéiste menée par un Maxence « impie et criminel »Vie et Passion de sainte Catherine (BHG 30), 1 et 2, Viteau p. 5 : Βασιλεύοντος τοῦ ἀσέβους καὶ παρανόμου βασιλἐως Μαξεντίου.... Μαξέντιος.... Βασιλεὺς Μαξέντιος. C'est en vain qu'un chaînon de la transmission aussi tardif que Jacques de Voragine approuve ceux qui voudraient remplacer « Maxence » par « Maximin » : voir infra, note 26..
Vie-Passion BHG 30, chap. 4, Viteau p. 7 ; le texte de la recension B (BHG 30a), chap. 4, p. 26, est à peu près identique.. Les hagiographes insistent sur le fait qu'elle connaît par cœur non seulement Homère, mais aussi Virgile : la Passion B (BHG 30a) est même intitulée « Martyre de sainte Catherine, la Virgile (sic) et la rhéteur » (Μαρτύριον τῆς ἁγίας Αἰκατερίνης τῆς Βιργιλίου [remplacé par l'épithète fantaisiste ἐκβιργιλίου dans A] καὶ ῥήτορος, Viteau p. 25). Son physique ne le cède en rien à son intellect. Aikatérina est d'une beauté extraordinaire, avec laquelle aucune femme ne peut rivaliser ; elle est très grande, la taille bien prise, élancée comme un cyprès verdoyant, etc.Vie-Passion BHG 30, chap. 5, Viteau p. 7.. À 18 ans, par sa science infinie, elle stupéfie et finalement convertit cinquante « rhéteurs » que l'empereur a fait venir de partout pour qu'ils la convainquent d'erreur et lui fassent renier sa foi...
Genèse et développement de la légende vignette|upright|Sainte Catherine avec l'empereur à ses pieds par le Maestro de Altura (vers 1475), Musée des Beaux-Arts de Valence.
thumb|upright|École italienne Venise : Sainte Catherine d'Alexandrie (Musée des Beaux-Arts de Quimper).
Le dossier hagiographique de Catherine (Αἰκατερῖνα) est grec à l'origineL'étude de Giovanni Battista Bronzini, « La leggenda di S. Caterina d'Alessandria. Passioni greche e latine », dans Atti della Accademia Nazionale dei Lincei, anno CCCLVII, 1960, Serie ottava. Memorie. Classe di Scienze morali, storiche e filologiche. Volume IX. Roma, 1960, p. 257-416, présente un bilan encore utile, mais a vieilli pour ce qui est de la datation des débuts de la légende grecque.. Cette proto-légende se compose principalement de trois Vies-Passions du genre « épique » ; elles sont assez proches les unes des autres quant au contenu narratif (discours exclus).
Elles ont été publiées par le chanoine Viteau en 1897Joseph Viteau, Passions des saints Ecaterine, Pierre d'Alexandrie, Barbara et Anysia. Paris, 1897. : la recension A (BHG 30, Viteau p. 5-23), la recension B (BHG 30a, p. 25-39) et la recension C (BHG 31, p. 43-65). S'y ajoute une adaptation faite vers 980, la métaphrase D (BHG 32 ; texte dans PG 116, 276-301), œuvre de Syméon, et reposant sur C.