L'Œuvre sans auteur () est un drame allemand écrit et réalisé par Florian Henckel von Donnersmarck, sorti en 2018.
Il retrace le cheminement d'un peintre allemand durant trente ans, de son enfance et la naissance de sa vocation dans l'Allemagne nazie des années 1930, de l'apprentissage de son art dans l'Allemagne de l'est puis sa maturation artistique avant d'être révélé et connaître sa première exposition dans l'Allemagne de l'Ouest du milieu des années 1960. Librement inspiré de la trajectoire du peintre Gerhard Richter, le film est une fresque qui interroge le destin d’un pays autant que les sources de la création artistique.
Synopsis Fin des années 1930 et Seconde Guerre mondiale Le film s'ouvre sur une scène se déroulant aux Collections nationales de Dresde en 1937 : un jeune garçon, Kurt Barnert (Cai Cohrs), découvre avec sa tante, Elisabeth May (Saskia Rosendahl), l'exposition « Art dégénéré » qui consiste en une série d'œuvres d'art considérées comme étant contre-nature par le régime nazi — que ce soit pour la forme ou pour le thème des œuvres, comme la critique de la guerre qui contrevient à l'idéologie impérialiste et guerrière du nazisme. Cette scène de fiction se base sur des faits réels puisqu'une exposition intitulée "Art dégénéré" a bien eu lieu successivement dans onze villes allemandes, dont Dresde, au cours de l'année 1937. On y voit notamment des œuvres de Kandinsky ou encore des œuvres rappelant le mouvement Le Cavalier bleu, dont une du peintre Franz Marc, Der Turm der blauen Pferde ou La tour des chevaux bleus en français. La fascination du petit Kurt pour ce qu'il voit est palpable. On le voit notamment médusé par une œuvre du sculpteur Eugen Hoffmann, Mädchen mit blauem Haar ou La fille aux cheveux bleus en français.
Alors qu'ils prennent un autobus pour rentrer chez eux à l'extérieur de la ville, on apprend par la conversation entre Kurt et sa tante Elisabeth que la famille vivait auparavant dans la ville même de Dresde et l'a quittée il y a peu. Le père de Kurt, Johann Barnet (Jorg Schuttauf), un enseignant, a jusque-là toujours refusé de prendre sa carte au parti nazi (malgré les insistances de son épouse qui, tout en n'étant pas plus acquise que lui à l'idéologie nazie, y voit leur "capital" pour l'après-guerre) et a en conséquence perdu son travail. Kurt, malgré son très jeune âge, apparait très attentif à ce qui l'entoure : il est capable de montrer l'emplacement de leur ancien appartement dans la ville, parle d'un couple de personnes âgées vivant dans leur ancien immeuble, les Schroder, se tenant toujours par la main. De retour chez lui on le voit dessiner, notamment des nus.
Elisabeth, âgée d'une vingtaine d'années, a des comportements étranges : elle joue du piano toute nue, se frappe la tête jusqu'à en saigner avec un cendrier en verre et lorsque sa mère et sa sœur s'en étonnent et lui demandant des explications, elle répond qu'elle fait "un concert pour le Führer". Le médecin de famille, le Docteur Franz Michaelis (Bastian Trost), diagnostique une "démence juvénile" et choisit de faire un signalement au "Bureau de la Santé" malgré l'insistance de la famille en sens inverse et malgré la promesse qu'il leur avait faite de ne pas signaler Elisabeth aux autorités sanitaires.
Elisabeth est internée pour cause de schizophrénie, et officieusement en vue d'être stérilisée, dans la clinique gynécologique de Dresde dirigée par le Professeur Carl Seeband (Sebastian Koch), gynécologue, adepte de la théorie eugéniste nazie et membre du corps médical de la SS. Son personnage est inspiré de Heinrich Eufinger, un haut-gradé du corps médical de la SS qui a lui-même réalisé plus de neuf cents opérations de stérilisation.
Au cours de l'année 1940, à Berlin, le professeur Seeband assiste à une réunion de médecins membres de la SS au cours de laquelle leur chef, Burghard Kroll (Rainer Bock), les félicite d'avoir déjà stérilisé 400 000 individus, la "fraction la plus faible du peuple allemand", œuvre qu'il qualifie de "régénération de la race que les générations futures apprécieront." Après avoir esquissé son projet et rêve eugéniste — "vivre dans un monde débarrassé des mongoloïdes, malades mentaux et autres malformés" — il leur demande de passer à la vitesse supérieure : afin de pouvoir faire face au besoin grandissant de lits d'hôpitaux pour les soldats allemands blessés au combat, il faut cesser de "choyer" les "vies indignes de vivre". Il leur annonce qu'ils ne sont plus seulement médecins et membres du corps de la SS, mais aussi désormais "experts auprès du Tribunal de la santé militaire" : pour toute personne internée et stérilisée dans leurs établissements respectifs, ils devront décider si sa vie est digne ou non d'être vécue et, auquel cas, organiser son transfert dans la partie "la plus orientale du Reich" où l'individu jugé indigne de vivre sera "débarrassé d'une existence dépourvue de sens".
C'est dans le cadre de cette opération, l'opération "Aktion T4" (non nommée dans le film) visant à épurer la population en éliminant les personnes malades et handicapées, que le Professeur Seeband décide de l'élimination d'Elisabeth, symbolisée par un signe "+" apposé sur sa fiche médicale.
Quand la famille d'Elisabeth vient à la clinique pour lui rendre visite, elle apprend qu'elle a été "transférée à l'est", à "deux jours" de voyage. Le spectateur en déduit qu'Elisabeth a été déportée à l'Est du Reich, probablement en Pologne, dans l'un des camps de la mort où une scène ultérieure la montre effectivement.
S'ouvre alors une nouvelle séquence du film sur la fin de la guerre, en : Kurt (Oskar Muller), désormais adolescent, se réveille sous le bruit des bombes larguées au loin sur la ville de Dresde. S'ensuivent alors une série de plans montrant l'ampleur des ravages de la guerre : l'autobus qu'il avait l'habitude d'emprunter avec sa tante Elisabeth est écrasé par un pont qui s'effondre du fait des bombes ; une bombe enflamme la maison de l'une de ses petites amies ; ses deux oncles, les frères de sa mère et d'Elisabeth, meurent au combat, probablement sur le front est à en juger par la neige qui les entoure ; Elisabeth, parmi d'autres femmes dont certaines sont trisomiques, est conduite en chambre à gaz. La dernière scène dans laquelle elle apparait la montre étendue au sol, les yeux grands ouverts. Cette première séquence du film, s'étendant de 1937 à la fin de la guerre au premier semestre 1945, a montré toute l'étendue de la folie nazie : la destruction systématique de ce qui ne rentre pas dans la norme établie par le régime. Le destin de deux personnages centraux dans la vie de Kurt en témoigne : sa tante Elisabeth, un esprit libre et anticonformiste, a été assassinée tandis que son père s'est résigné à prendre sa carte au parti nazi afin de ne pas être inquiété par le régime et de se mettre lui et sa famille à l'abri.
Immédiat après-guerre et première moitié des années 1950 Une nouvelle séquence du film s'ouvre sur des images de la ville de Dresde en , ravagée par la guerre et passée sous autorité soviétique.
Le Professeur Seeband est arrêté et interrogé sur son rôle dans le corps médical de la SS et sur leur ancien chef, Burghard Kroll, qui s'est enfui et reste introuvable. Refusant de coopérer, il est emprisonné. Alors qu'il occupe son temps en cellule à apprendre quelques mots de russe, il entend au loin une scène d'accouchement et comprend aux gémissements qu'émet la femme qu'il n'y a pas de répit entre les contractions et donc que l'enfant se présente en mauvaise position, en position transversale. Il alerte l'un de ses geôliers, qui le conduit sur les lieux de l'accouchement où il découvre que la parturiente et l'enfant à naître ne sont autres que ceux du haut-gradé russe à la tête des forces soviétiques qui contrôlent la ville, le commandant Muravyov (Evgeniy Sidikhin). Là, il perce la poche des eaux et retourne l'enfant afin que la mère puisse accoucher normalement sans mettre son enfant ni elle-même en danger. En guise de remerciement, le commandant russe le libère et lui promet sa protection en lui citant cette phrase issue du Talmud : "Qui sauve une vie sauve le monde entier."
La séquence suivante transporte les protagonistes trois ans plus tard, en 1948. Kurt (Tom Schilling), devenu jeune homme, apparaît aussi rêveur et contemplatif que feu sa tante Elisabeth, ce qui inquiète sa mère Waltraut (Jeanette Hain).
La séquence suivante, se déroulant en 1951 à Dresde désormais partie de la RDA, montre Kurt travaillant dans un atelier où il peint des slogans de propagande dans un atelier de fortune installé dans un immeuble partiellement détruit par les bombes de la Seconde Guerre mondiale. Son père en est réduit à lessiver les escaliers, ayant été empêché à la fin de la guerre de réintégrer le corps professoral du fait de son adhésion passée au parti nazi, et bien que cette adhésion n'ait eu pour but que de les mettre lui et sa famille en sécurité pendant que les nazis étaient encore au pouvoir. Il finira par se suicider par pendaison.
Kurt continue de dessiner et de peindre en dehors de son temps de travail et son contremaître, un ouvrier bourru (Ben Becker), sensible à la violence et à la puissance qui se dégage de ses travaux, décide de l'aider à rentrer aux Beaux-Arts de la ville. Là, Kurt apprend le réalisme socialiste : l'art doit être tout entier mis au service de la cause, au service du peuple. Leur professeur, Horst Grimma (Hans-Uwe Bauer), leur apprend à distinguer entre le "bon" art, celui qui montre l'ouvrier dans ses vicissitudes et loue la gloire de la classe ouvrière, et l'art "décadent", celui qui fait autre chose que peindre la classe ouvrière. L'innovation et l'indépendance artistique sont défendues, prohibées comme étant le fruit d'un égoïsme au service de collectionneurs riches et décadents — égoïsme désigné sous le terme "ich ich ich" qui revient comme un leitmotiv dans la bouche du professeur.
Aux Beaux-Arts, Kurt fait la rencontre d'une étudiante du département Mode, Elisabeth (Paula Beer), qui lui rappelle sa tante disparue et dont il s'éprend au premier regard. Elisabeth — Elie comme il l'appelle — n'est autre que la fille du professeur Carl Seeband, celui-là même qui a envoyé la tante de Kurt à la mort. Seeband continue d'exercer la médecine et de diriger la clinique gynécologique de Dresde, n'ayant jamais été inquiété pour son passé nazi et son rôle dans la stérilisation et la déportation de centaines de jeunes femmes grâce à la protection personnelle de Muravyov. Auparavant eugéniste convaincu et fervent nazi, Seeband semble trouver son compte dans la nouveau régime communiste qui lui permet de conserver le titre de "Professor" auquel il tient tant, le décore et lui permet de continuer à mener son train de vie bourgeois dans la maison où — seule concession vis à vis du régime socialiste — il doit accueillir une école de danse.
Elie et Kurt sont amoureux l'un de l'autre et entretiennent leur relation en secret, Elie redoutant la réaction de son père s'il venait à apprendre que sa fille vit sa vie de femme. Toutefois, Seeband ne tarde pas à percer au jour les liens qui unissent sa fille et Kurt, dont il ne veut pas comme gendre et père de ses petits-enfants en raison de l'ascendance génétique de ce dernier — un penchant mélancolique et un père qui s'est suicidé : "Ce n'est pas le patrimoine héréditaire que je souhaite à nos descendants" dit-il un soir à sa femme, Martha (Ina Weisse). C'est pourquoi, quand il comprend qu'Elie est enceinte, il échafaude un plan diabolique pour briser le couple : faire avorter sa propre fille.