Le Tékrour, aussi connu comme Takrūr, Takrour ou Tekrur, est un ancien État d'Afrique de l'Ouest à proximité de l'empire du Ghana, participant au commerce transsaharien.
La première dynastie, les Dia-Ogo, fonde au un État dont l'activité économique repose sur la métallurgie. Cette spécialisation économique se fait dans un contexte commercial élargi avec l'empire du Ghana au sein du commerce transsaharien. Les premières populations sont les Sérères, les Wolofs et les Peuls. À la fin du la dynastie soninké de Manna remplace la précédente et War Jabi se convertit à l'islam. Cette conversion provoque la persécution des Sérères et les contraint à un exode important de leur histoire.
Le royaume décline fortement au sous la pression de l'empire du Djolof, puis de l'empire du Mali qui conquiert les derniers territoires du royaume. Une nouvelle aristocratie militaire inféodée au Mali est mise en place et met fin à l'indépendance du Tékrour. Le royaume du Fouta-Toro, qui s'établit au , est considéré comme son héritier culturel et traditionnel.
Étymologie Le mot Tékrour apparaît dans les textes arabes () pour désigner un État, mais aussi une ville ou un souverain. Plus tard, les écrits portugais du précisent qu'il s'agit d'un État situé à l'est du Djolof sur le fleuve Sénégal (rio Çanagua)D'après Bruno Chavane, Royaume Tucevol, pour Duarte Pacheco Pereira ; Pays Tuchusor pour Ca Da Mosto.. Le toponyme est probablement d'origine berbère. Dans le cas des sources arabes, le Bilad al-Takrur désigne l'ensemble des peuples de l'Afrique de l'Ouest et le nom de Tékrour est dès lors régulièrement confondu avec l'empire du Mali, puis plus simplement avec l'ensemble des royaumes sahéliens.
Le pays est alors nommé Tucharor par Alvise Cadamosto, Tucurol par Duarte Pacheco Pereira et son peuple nommé Tacurães ou Tucurooes. Le toponyme arabe et portugais provient dès lors probablement d'un toponyme local encore en usage aux . C'est de ce toponyme que se forme l'ethnonyme Tukulër donnant en français Toucouleurs. Après le , l'usage de ce toponyme disparait au profit de Fuuta Tooro.
Géographie La moyenne vallée du fleuve Sénégal constitue un milieu naturel privilégié, la sédimentation alluviale et son relief sont favorables à l'agriculture et à l'habitat. Elle attire au cours de l'histoire les peuples du Sahel soumis à la désertification. La plaine alluviale située entre Bakel et Richard-Toll de 10 à 25 km de largeur est en partie inondée lors de la crue annuelle du fleuve.
Le Tékrour serait un ancien royaume situé entre le Fouta et le Djolof. Établis le long du fleuve Sénégal, ils contrôlent les mines d'or du Galam. Son apogée se situe entre la fin du et le milieu du après avoir pris son indépendance de la domination du Ghana.
Histoire Origine - l'État forgeron des Dia-Ogo
Le Fouta, depuis le , connaît des pouvoirs politiques plus ou moins liés aux empires comme l'Empire du Ghana. La première dynastie régnante du Tékrour est celle des Dia-Ogo (ou Dya-Ogo) qui contrôle le pouvoir durant plusieurs siècles. La tradition veut qu'ils soient originaires de l'est, cependant l'archéologie indique qu'il s'agit d'une culture sénégambienne de longue durée. Le Tékrour et sa région sont des foyers à l'origine de plusieurs flux migratoires ultérieurs. Selon Abdourahmane Ba, cette dynastie est liée à l'introduction de la métallurgie du fer et donc à la fondation du royaume au . Cette version ne coïncide pas avec la chronologie traditionaliste qui fait remonter cette dynastie vers 800 et lui attribue une origine peule.
Si l'archéologie confirme l'apparition d'une société reposant sur la métallurgie, il n'existe aucune source permettant d'affirmer la continuité politique jusqu'au d'un même ensemble dynastique, la fondation du royaume Tékrour s'effectue donc entre le . Bruno Chavane pointe que la dynastie Dia-Ogo s'impose numériquement et culturellement et modifie fondamentalement l'organisation du territoire, sans se prononcer sur la date de fondation exacte. Oumar Kane précise quant à lui que la chronologie traditionnelle des trois dynasties relevant successivement d'un n'est probablement pas une réalité.
La dénomination dynastique Dia-Ogo proviendrait de Caa Laaw, signifiant ou . Cette désignation fait écho à la tradition de désignation des souverains de l'empire du Ghana en tant que kayamagan pour . L'hypothèse sur les fondements de ce nouveau pouvoir repose dès lors sur leur maîtrise de la métallurgie et leur forte activité dans ce domaine, élément que confirme l'archéologie. La structure politique relève dans ce cas du fonctionnement d'un État traditionnel dont la culture artisanale s'intègre dans un ensemble ouest-africain plus vaste. Des titres et fonctions stratifient la population autour de l'exploitation du fer, dans les différents corps de métier.
Les données archéologiques indiquent que l'économie agropastorale génère des surplus qui profitent à l'apparition de groupes élitaires. La fabrication d’outils et d’armes contribuent à l’affirmation de ces élites et à la genèse d’un pouvoir monarchique, conditions propices à la formation du royaume de Takrour.
Dynastie des Manna
Origine dynastique indéterminée Traditionnellement, le déclin de la dynastie Dya-Ogo est associé au début de l'islamisation du Tekrour. Toutefois, la période intermédiaire menant à la dynastie des Manna ne permet pas de déterminer le groupe qui règne. Dans certaines versions, on considère alors que la dynastie Manna prend place à partir du , au plus tard en 980. Cependant, cette chronologie fait l'objet de discussions. Certains historiens lui donnent pour origine la ville de Mina dont l'emplacement est parfois placé en Égypte, parfois à proximité de La Mecque. Toutefois, les données archéologiques ne renforcent pas cette origine et identifient l'implantation d'une tradition d'origine soninké. Dans le cas de cette origine, la dynastie proviendrait de Nioro, dans le royaume de Diarra actuel (Mali).
La tradition veut que la dynastie des Manna succède à la dynastie Dya-Ogo, cependant cette version est difficilement compatible avec les sources contemporaines arabes. De nombreux auteurs concluent que War Jabi appartient à la dynastie Manna des Niakhaté alors que les sources issues de la tradition orale relient la fondation du royaume de Diarra à la chute de Koumbi Saleh en 1076, ne permettant pas de coïncider avec la chronologie des événements. En effet, d'une part l'émergence de la dynastie des Manna est liée à la chute de Koumbi Saleh, d'une autre War Jabi meurt en 1040. Bruno Chavane conclut qu'une dynastie oubliée, fondée par War Djabi, règne sur le Tékrour jusqu'à l'arrivée de la dynastie soninké des Manna.
Exode des Sérères et islamisation
Lorsque l'islam et la charia furent introduits dans le royaume par War Jabi vers 1035, cela conduisit à la persécution des Sérères, entraînant l'exode des SérèresChavane, Bruno A., "Villages de l’ancien Tekrour", Vol. 2, Hommes et sociétés. Archéologies africaines, KARTHALA Editions (1985), p. 38, Trimingham, John Spencer. "A history of Islam in West Africa." pp. 174, 176 & 234, Oxford University Press, USA (1970)Mwakikagile, Godfrey, "Ethnic Diversity and Integration in The Gambia: The Land, The People and The Culture," (2010), p. 11, . La classe lamanique sérère, dont le rôle incluait également la sauvegarde de leur spiritualité sérère traditionnelle, aurait été à l'avant-garde de la résistance à l'islamisation, en partie pour préserver leur religion, mais aussi leur pouvoir et leur richesse en tant que propriétaires terriensThiaw, Ibrahima (2013), p. 107. "From the Senegal River to Siin: The Archaeology of Sereer Migrations in North-Western Senegambia." [in] Bosma, Ulbe; Kessler, Gijs; Lucassen, Leo (eds.). 'Migration and Membership Regimes in Global and Historical Perspective: An Introduction Studies in Global Migration History.' Brill. . Il était courant pour les premiers écrivains arabes tels qu'Al Bakri de faire référence aux « non-croyants » de l'islam dans leurs œuvres en utilisant les termes « lamlam », « lemlem » ou « damdam », ce qui pourrait être une corruption du titre sérère lamaanDiop, Abdoulaye Bara, "Le tenure foncière en milieu rural Wolof (Sénégal): Historique et actualité." Notes Africaines, no. 118, (April 1968), IFAN, Dakar, pp. 48–52. La persécution religieuse des Sérères au XIe siècle a conduit à leur premier exode généralement accepté du Tékrour, se déplaçant vers le sudMwakikagile, Godfrey, "Ethnic Diversity and Integration in The Gambia: The Land, The People and The Culture," (2010), p 224, Mwakikagile, Godfrey, "The Gambia and Its People: Ethnic Identities and Cultural Integration in Africa." (2010), p. 138, Klein, Martin A., "Islam and Imperialism in Senegal Sine-Saloum, 1847-1914", Edinburgh University Press (1968), pp 7 & 63, Gravrand, Henry, "La Civilisation sereer: Cossan – les origines", vol. 1, Nouvelles Editions africaines (1983), pp 115–18, Gravrand, Henry, "La civilisation Sereer: Pangool", Nouvelles Editions africaines du Sénégal (1990), p. 13, .
Le professeur Trimingham note que, dans la région de Sénégambie, Tékrour est devenu le premier à adopter l’islam, mais ce faisant, a complètement perdu son identité sérère. Godfrey Mwakikagile, historien et auteur tanzanien, écritMwakikagile, Godfrey, "Ethnic Diversity and Integration in The Gambia: The Land, The People and The Culture," (2010), p 231, :
« Aujourd'hui, les Sérères conservent une grande partie de leur culture, de leurs coutumes et de leurs traditions ancestrales. En fait, il n'est pas rare d'entendre comment la culture sérère a survécu à travers les siècles malgré toutes les forces qui ont tenté de la détruire». Les traditions orales wolofes indiquent que les relations entre la dynastie Manna et les almoravides sont complexes, plaçant parfois le Tékrour en sauveur parvenant à mettre un terme à l'invasion almoravide. Abou Bakr ben Omar aurait en effet été tué ou blessé par un roi sérère. En réalité, cette lecture est une probable reconstruction historique. Les recherches historiques permettent toutefois d'indiquer que, lors des invasions almoravides, le Tékrour est allié par mariage d'une communauté wolof, elle-même très proche des almoravides. Il est plus probable que le Tékrour participe aux expéditions almoravides à leur côté plutôt que contre eux.
Essor commercial Le Tékrour prend temporairement le rôle commercial de Koumbi Saleh à la suite de sa destruction partielle en 1076. Selon Al Idrissi, l'autorité du royaume de Tékrour est incontestée sur la Sénégambie au . C'est durant cette période qu'il prend le contrôle des mines de sel d'Awlil jusqu'alors en territoire de l'empire du Ghana. Le royaume joue alors un rôle économique de premier plan, si bien que les auteurs arabes donnent le nom Tékrour à l'ensemble du territoire précédemment occupé par l'empire du Ghana. Cependant, le Tékrour reste circonscrit au bassin du fleuve Sénégal et ne semble pas prendre part à la lutte que se livrent les Soninké, les Sosso et les Mandé.
Le Tékrour semble atteindre son apogée au durant cette période, ayant une influence couvrant toutes les villes du fleuve Sénégal.
Déclin et dynastie des Tondjons Une crise politique frappe le Tékrour au . La dynastie Manna est déjà affaiblie par le royaume Djolof qui intègre certaines portions territoriales du Tékrour. Plusieurs territoires, initialement liés au royaume du Tékrour, prennent leur indépendance et intègrent l'empire en formation. À la fin du les derniers territoires du royaume de Tékrour sont conquis par l'Empire du Mali. L'apparition d'une nouvelle dynastie est donc postérieure, alors que le territoire est sous domination malienne. Les sources arabes confondent régulièrement l'Empire du Mali en le nommant Tékrour durant cette période. La capitale est conquise en 1286.
À partir du , une nouvelle dynastie prend place au Tékrour.