Une crise démographique est une période conjoncturelle et cyclique de brusque hausse de mortalité au sein d’une population.

Les critères précis d'une crise démographique font l'objet de débats. Il est néanmoins généralement admis que plusieurs éléments définissent une période démographique de crise. Le nombre de décès est au moins deux fois supérieur à celui des naissancesCritère d'abord formulé par Pierre Goubert (Beauvais et le Beauvaisis de 1600 à 1730. Contribution à l' histoire sociale de la France du , Paris, S.E.V.P.E.N, 1960, ) et accepté comme définition minimale d'une crise démographique. Guy Cabourdin, Georges Viard, Lexique historique de la France d'Ancien Régime, Paris, Armand Collin, 1978, ; François Lebrun, "Les crises démographiques en France aux " In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. année, N. 2, 1980. ; Jacques Dupâquier, Histoire de la population française, Paris, Presses universitaires de France, 1988, tome 2, ; Scarlett Beauvalet-Boutouyrie, La population française à l’époque moderne () : Démographie et comportements, Paris, Belin, 2008, ., celui des conceptions chute, en même temps que le taux de nuptialitéG.Cabourdin et G.Viard, Lexique historique de la France d’Ancien Régime...op.cit, ; J.Dupâquier, Histoire de la population française...op.cit, ; S.Beauvalet-Boutouyrie, La population française à l’époque moderne...op.cit., . Pierre Goubert prend pour critère une baisse des conceptions d'au moins un tiers, mais ce nombre ne fait pas consensus (Beauvais et le Beauvaisis...op.cit, ).. Les crises sont également des périodes courtes (entre six mois et deux ans)J.Dupâquier, Histoire de la population française...op.cit, tome 2, . Elles s’achèvent par une reprise démographique marquée par la baisse des sépultures au niveau précédant la crise, alors que mariages et conceptions augmentent à un niveau supérieur à celui précédant la criseJ.Dupâquier, Histoire de la population française...op.cit, tome 2, ; S.Beauvalet-Boutouyrie, La population française à l'époque moderne...op.cit, .

La crise démographique se distingue ainsi de la simple surmortalité et de la décroissance démographique. Elle ne désigne pas seulement une augmentation du taux de mortalité, mais ajoute à cette augmentation une baisse conjointe des autres paramètres démographiques, naissances et mariages. Ainsi, quand le simple clocher de mortalité (période temporaire de surmortalité dans une population) peut concerner des groupes sociaux précis (notamment les personnes âgées), la crise démographique touche l'ensemble ou une large partie de la population, y compris les individus jeunes et nubiles. D'autre part, la crise est un moment de reflux court et conjoncturel, suivi par une période de forte croissance. Elle se distingue de la décroissance démographique, qui désigne une période longue, non conjoncturelle, de baisse du solde naturel, davantage due à une baisse du taux de natalité qu'à une hausse de celui de mortalité. La crise se distingue encore du crash démographique, forme très contemporaine et durable, quoique radicale, de décroissance.

Si la notion de crise démographique relève plusieurs disciplines, elle a surtout été élaborée et utilisée par les historiens, pour évoquer des phénomènes démographiques de l'Europe au Moyen Âge et à l'époque moderne. Elle a eu un rôle important dans le développement de la démographie historique. Les crises démographiques sont en particulier un trait structurel de la démographie d'Ancien Régime précédant la transition démographique : récurrentes et très meurtrières, elles influent fortement sur l'évolution globale de la population européenne jusqu'au milieu du . La notion est parfois utilisée, quoique marginalement, pour des phénomènes contemporains, qui n'ont pas le même caractère systématique que les crises d'époque moderne, et sont causés par des facteurs exceptionnels, surtout la guerre et les catastrophes naturellesL'expression de "crise démographique" a été employé pour désigner la reflux de la population russe après la chute de l'Union soviétique (par exemple : Melani Pascale. Les enjeux politiques de la crise démographique. In: Revue Russe , 2001. ) ou celui des populations d'Afrique sub-saharienne à l'occasion des guerres dans les années 1990, ou de la crise du VIH (par exemple : Cooper, Barbara M. « De quoi la crise démographique au Sahel est-elle le nom ? », Politique africaine, vol. 130, no. 2, 2013, ). Cependant, la notion ne fait pas l'objet de définition systématique, et est utilisée indifféremment à la place de celle de "choc démographique" ou de "décroissance démographique". Telle utilisation est aussi critiquée, en ce qu'elle ne rend pas compte de la spécificité d'un phénomène de crise. Voir notamment à ce sujet Mathews, G. (1987). Le choc démographique : pas seulement une affaire de famille. International Review of Community Development, (18), 9–16.

Causes des crises démographiques européennes à l'époque moderne Débats historiographiques La notion de crise démographique a surtout été élaborée et utilisée par les historiens pour décrire des phénomènes survenus en Europe à partir de la fin du Moyen Âge et jusqu'au . Les épisodes de crises ont trois causes principales : la famine, la peste et la guerre. Les « trois fléaux » ne sont pas exclusifs, l'un favorise le plus souvent l'apparition des deux autres. Le phénomène de crise est ainsi causée par leur accumulation cyclique.

Le rôle donné à chacun des trois facteurs a fait l'objet de débats historiographiques, opposant deux thèses principales : l'une faisant de la disette (c'est-à-dire la crise de subsistance) le facteur le plus important dans le déclenchement d'une crise, l'autre donnant la primauté à l'épidémie. La première position est la plus ancienne parmi les historiens. À la fin du , Louis Messance remarque la correspondance des périodes de surmortalité avec celles de hausse exceptionnelle du prix des céréalesLouis Messance, "Réflexions sur la valeur du bled tant en France qu'en Angleterre, depuis 1674 jusqu'en 1764", in Recherches sur la population des généralités d'Auvergne, de Lyon, de Rouen, et de quelques provinces et villes du royaume, Paris, chez Durand, 1766, p. 280-330.. En 1946, Jean Meuvret confirme cette corrélation, en comparant les clochers de surmortalité visibles dans les registres paroissiaux, avec les prix des grains constatées dans les mercuriales (liste des prix des denrées)Jean Meuvret. "Les crises de subsistances et la démographie de la France d'Ancien Régime". In: Population, année, , 1946. p. 643-650.. Il soutient en conséquence que la crise est déclenchée à court terme par la disette : la hausse des prix empêche les populations d'accéder aux vivres, entraînant une malnutrition qui, affaiblissant les corps, favorise la propagation des maladies, amplifie les conséquences des conflits, en plus d'entraîner d'elle-même une surmortalité. Ce schéma causal, connu comme « théorie de la crise de subsistance », soumet fortement la crise démographique à la crise économique, le prix du blé étant utilisé comme un "baromètre démographique"J.Dupâquier, Histoire de la population française...tome 2, p. 179.. Il est largement repris par les premiers chercheurs en démographie historique. Pierre Goubert, dans la première étude systématique de la démographie moderne, trouve et défend la même position dans ses recherches empiriquesPierre Goubert, "En Beauvaisis : problèmes démographiques du " In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. année, N. 4, 1952. p. 453-468 ; Beauvais et le Beauvaisis de 1600 à 1730. Contribution à l'histoire sociale de la France du , Paris, S.E.V.P.E.N, 1960. Il développe l'idée de Meuvret, jusqu'à assimiler entièrement la crise démographique "de type ancien" (c'est-à-dire d'Ancien Régime) avec la crise de subsistance, définissant, dans une conception marxiste des modes de production économique, la France de l'époque moderne par un système de production dont la capacité agricole est constamment dépassée par le nombre des hommes. Goubert résume sa position en une formule souvent reprise : "la mercuriale a sécrété la mortalité"P.Goubert. "En Beauvaisis : problèmes démographiques du "...op.cit., p. 462..

La théorie de la crise de subsistance a toutefois tôt été critiquée. En particulier, René Baehrel et Pierre Chaunu ont soutenu, dès les années 1960, que le critère efficace d'une crise démographique est l'épidémie plutôt que la famine, même si celle-ci semble primer dans les sources. Critiquant l'approche méthodologique des partisans de la théorie de la disette, ils affirment que "la simultanéité du maximum des prix et du maximum des sépultures ne prouve pas que celui-ci était dû à celui-làRené Baehrel, Une croissance, La Basse- Provence rurale, Paris, S.E.V.P.E.N., 1961, p.292 ; cité dans J.Dupâquier, Histoire de la population française...op.cit., p. 180". Chaunu remarque d'une part que toutes les crises de subsistance ne causent pas de crise de mortalité (c'est-à-dire qu'il faut un élément supplémentaire à la disette pour transformer une mauvaise récolte en crise)Pierre Chaunu. "Le Neubourg, quatre siècles d'histoire normande () [compte-rendu d'André Plaisse, La Baronnie du Neubourg. Essai d'histoire agraire, économique et sociale]". In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. année, N. 6, 1962. p. 1152-1168., d'autre part que l'irruption d'une épidémie cause, en revanche, inévitablement une crise démographique, d'autant plus qu'ils remarquent l'existence de crises épidémiques pures, indépendantes de toute faminePierre Chaunu, La Civilisation de l'Europe classique, Paris, Arthaud, 1966.

La force dévastatrice des épidémies de peste, élément majeur des crises démographiques, est aujourd'hui acceptée par les historiens. Toutefois, ceux-ci tendent à nier la primauté absolue d'un facteur sur un autre. La causalité des crises démographiques relève surtout de spirales descendantes : quel que soit le point de départ, il suffit de l'apparition d'un fléau pour entraîner au moins l'un des deux autres. Entraîner un mécanisme de panique et d’urgence qui, dans un système marqué par la surpression démographique et l’absence de stocks, entraîne immédiatement une hausse générale des mortalités.

Famine vignette|Distribution de pain au Louvre pendant la grande famine de 1693-1694, la plus meurtrière du . La famine est une menace insidieuse pour les populations d'Ancien Régime : le nombre de naissances plus élevé que celui des décès, les faibles rendements et l'absence de stocks agricoles, la difficulté du transports des grains amplifié par le refus du transport par peur de manquer, rend précaire la subsistance des individus. Les aléas font facilement basculer l'équilibre frumentaire d'une région vers la disetteS.Beauvalet-Boutouyrie, La population française à l'époque moderne...op.cit., p. 65 ; J.Dupâquier, Histoire de la population française...op.cit, tome 2, p. 181-183..