La Première épître de Clément, ou Épître de Clément aux Corinthiens (), est une lettre rédigée en grec par Clément de Rome, évêque de cette ville dans la décennie 90-100. Considéré comme pape, il est canonisé sous le nom de saint Clément dans les traditions catholique et orthodoxe. C'est en grande partie à cette lettre que Clément doit sa notoriété. Il s'agit du seul écrit de cet auteur.
Datant probablement de 95-97 et destinée à l'Église de Corinthe, la lettre est postérieure d'une quarantaine d'années aux deux épîtres adressées par Paul de Tarse à la même communauté corinthienne. Avec la Didachè, elle constitue l'un des plus anciens témoignages sur le christianisme primitif, parallèlement au Nouveau Testament. La personnalité de son auteur ainsi que le lieu et l'époque de sa rédaction la situent à une double confluence : celle du monde grec et du monde romain, d'une part, et celle de la tradition juive et de ce qui apparaît déjà comme la tradition chrétienne, d'autre part. En tant que document, elle est la première œuvre de la littérature chrétienne à développer le thème de la succession apostolique et à mentionner les persécutions de l'époque impériale. Elle permet aussi à l'exégèse historico-critique d'affiner la datation de l'Épître aux Hébreux tout en soulevant plusieurs questions sur les dernières années de Paul.
Texte à la fois connu et méconnu, longtemps disparu, tardivement retrouvé, la Première épître de Clément figure désormais dans les recueils des Pères apostoliques. Elle est répertoriée sous le titre latin de Prima Clementis, abrégé en 1 Clem.
Elle a été découverte au dans le Codex Alexandrinus, où elle fait suite au Nouveau Testament et précède un pseudépigraphe intitulé Seconde épître de Clément dont l'auteur véritable n'est pas identifié avec certitude.
Auteur et datation Clément de Rome
Contrairement à la Seconde épître de Clément, l'authenticité de cette « première » épître ne fait pas de doute. La tradition chrétienne l'attribue depuis le à l'évêque Clément de Rome, ce qui ne soulève pas d'objection. Clément doit l'essentiel de sa renommée à ce texte qui est son seul écrit connu à ce jour. Vénéré comme saint et martyr par l'Église catholique et l'Église orthodoxe, il est considéré comme pape sous le nom de Clément , même si ce titre n'apparaît qu’a posteriori, vers le Philippe Levillain, Dictionnaire historique de la papauté, Fayard, 2003, « Pape ».. Toutefois, la place exacte de cet évêque dans la succession de Pierre paraît quelque peu sujette à caution..
Selon toute vraisemblance, Clément est un chrétien de la deuxième ou troisième génération qui a été évêque de Rome, mais les sources ne s'accordent pas sur son rang dans la chronologie pontificale : pour Irénée de Lyon, Clément est le troisième successeur de Pierre après Lin et Anaclet ; pour Eusèbe de Césarée, il est le troisième évêque de Rome, ainsi que, en s'appuyant probablement sur Origène, le mentionné par Paul de Tarse dans l'Épître aux Philippiens (« Clément et mes autres compagnons d’œuvre, dont les noms sont dans le livre de vie. » Traduction Louis Segond..) ; et pour Tertullien, Clément a directement succédé à Pierre, avant Lin et Anaclet. Enfin, Jérôme de Stridon fait état de la double tradition d'Irénée et de Tertullien en indiquant que nombre d'Occidentaux adhèrent à la version de ce dernier.
Mais il se peut également que Clément n'ait été que l'un des membres du presbyterium de Rome, car le système hiérarchique de cette époque se limite encore à une organisation bipartite, avec d'une part plusieurs presbytres-évêques () et d'autre part les diacres, comme l'attestent aussi bien les Épîtres pastorales que la Didachè ou le Pasteur d'Hermas. La structure monarchique, avec un unique évêque assisté de presbytres et de diacres, ne s'affirmera que plus tard, vers les années 140. La définition du ministère dont il est investi reste donc incertaine et il n'est pas exclu que Clément ne soit qu'un évêque parmi d'autres au sein d'une structure collégiale. Quoi qu'il en soit, la réalité et l'importance de son rôle dans l'Église de Rome à la fin du ne sont pas à remettre en cause.
Une culture judéo-grecque
Le milieu d'origine de Clément ne peut être déduit de sa lettre : la double culture judéenne et grecque qui transparaît dans le fond comme dans la forme ne permet guère de déterminer à quel monde il appartient, à moins que, comme le suppose Simon Claude Mimouni, il ne soit simplement un chrétien d'origine judéenne et de culture grecque.
À la rhétorique grecque, il emprunte le procédé de la répétition ; de la prédication stoïcienne, il reprend le thème de l' ; chez les pythagoriciens, il trouve . De même, Clément a volontiers recours aux références habituelles de l'imaginaire grec, avec sa métaphore du combat pour la vertu dont les termes proviennent de l'univers du stade et de l'athlétisme (2, 5, 7 et 35), son allusion au mythe du phénix, présent chez Hérodote, pour illustrer la résurrection (25), ou encore sa libre adaptation d'Euripide sur l'utilité des petits et des grands (37).
L'influence de la Septante et des traditions juives se fait sentir dans son style, en particulier, pour ce qui concerne l'héritage du judaïsme, dans sa manière de désigner Dieu en parlant du , ce qui tend à démontrer la permanence du courant judéen dans les premières communautés chrétiennes de la Rome antique. En attestent notamment toute la première partie de l'épître, qui s'inscrit dans le droit-fil de l'homélie synagogale, et d'une façon plus générale un mode de pensée encore imprégné de judaïsme hellénistique. Paul Mattei évoque sa en observant que, Paul Mattei, Le Christianisme antique. De Jésus à Constantin, Armand Colin, 2011, chapitre 8, « Aspects doctrinaux », « Les Pères apostoliques : entre judaïsme et hellénisme », lire en ligne..
Sous cet aspect, il ne fait pas exception au sein du christianisme romain, marqué dès l'époque de Paul par un fort ancrage dans la Diaspora juive de la capitale impériale : on y dénombre une douzaine de synagogues où se réunit une communauté nombreuse et encore très proche de Jérusalem même si elle s'exprime en grec.. Ainsi, conclut Marie-Françoise Baslez, au moment même où Flavius Josèphe souligne dans ses Antiquités judaïques la rupture entre les Juifs et la , Clément , les uns et les autres appartenant à un seul peuple et revendiquant ...
La datation
Clément meurt vers 99 Cross, F. L. (ed.), The Oxford Dictionary of the Christian Church, New York, Oxford University Press, 2005.. La teneur encore judéo-chrétienne de sa lettre, typique de la fin du , fournit une première base de datation et James Dunn voit deux raisons supplémentaires de la situer dans les dernières années de ce siècle : d'une part les apôtres Pierre et Paul sont cités en tant que (5), et d'autre part le chapitre 44 insiste sur le fait que les ministres du culte nommés par les apôtres ne doivent pas être démis de leurs fonctions, ce qui définit cette désignation comme un événement relativement récent« The Sources : Second Century », par James Dunn, Neither Jew nor Greek: A Contested Identity, Eerdmans, 2015, ..
La date peut même être précisée grâce à l'allusion liminaire :
Nul doute que l'auteur évoque les persécutions des chrétiens à la fin du règne de Domitien, soit en 95-96, ou au début de celui de Nerva, soit en 96-97Martin Hengel, Die vier Evangelien und das eine Evangelium von Jesus Christus. Studien zu ihrer Sammlung und Entstehung, Mohr Siebeck, Tübingen, 2008, p. 220.. Domitien, archétype du persécuteur des philosophes et des Juifs, est souvent retenu dans l'historiographie classique comme le second bourreau des chrétiens, après Néron.. La lettre clémentine opère d'elle-même le rapprochement entre les deux époques en renvoyant à des scènes déjà vécues une trentaine d'années plus tôt, à la période néronienne, et dépeintes dans l'ApocalypseW.C. van Unnik, "Studies on the so-called First Epistle of Clement. The literary genre", in Cilliers Breytenbach and Laurence L. Welborn, Encounters with Hellenism: Studies on the First Letter of Clement, Leiden & Boston: Brill, 2004, . ., dont elle est contemporaine..
L'apologie de l'unité Le document ne porte pas d'indication d'auteur et se compose de 65 brefs chapitres. L'ensemble traite des dissensions qui ont éclaté dans l'Église de Corinthe, en proie à des conflits et à des rébellions contre la légitimité des presbytres, dont certains se sont vus destitués au cours d'une (chapitres 1, 3 et 44).
L'argumentation L'incipit est une adresse de . Le texte se divise en deux parties.
Après l'introduction (1-3), une première partie (4-36) énonce des généralités sur les conséquences néfastes de la jalousie et des querelles intestines. C'est la jalousie qui, depuis l'époque de Caïn jusqu'à une période récente, celle du martyre de Pierre et de Paul, a causé tant de malheurs et tant de morts ; à l'inverse, Dieu récompense le repentir, l'obéissance, la foi, l'hospitalité, l'humilité et la douceur (4-18). La seule finalité est la paix, comme le démontre l'harmonie qui régit l'univers depuis le commencement, et c'est à ce modèle que doivent se conformer les relations au sein de la communauté (19-21)« Clemente I, Santo », par Francesco Scorza Barcellona, Encyclopédie Treccani, 2000.. Dieu comble de bienfaits ceux qui le craignent (22-23), et au nombre de ces bienfaits figure la résurrection, dont le Christ est le premier témoin et qui est prouvée par l'observation de la nature, par le prodige du phénix arabe qui renaît de ses cendres et par l'enseignement des Écritures (24-28). Les exemples à imiter sont Abraham, Isaac et Jacob, reconnus par Dieu et justifiés par leur foi (29-32). Mais la foi doit s'accompagner des œuvres : il faut servir Dieu comme des anges et lutter pour mériter ses dons. Jésus est la voie du salut (33-36).
Dans la seconde partie (37-61), Clément s'attache aux particularités de la communauté corinthienne.. Au Dieu créateur de l'ordre de la nature est due l'obéissance, et la discipline militaire tout comme la coopération des membres d'un même corps démontrent la nécessité de la soumission en vue du service mutuel (37-39). Ici, l'auteur amplifie l'idée paulinienne de la complémentarité, exposée dans la Première épître aux Corinthiens (), pour la développer jusqu'à celle de la subordination réciproqueAlexandre Faivre, « Le "système normatif" dans la Lettre de Clément de Rome aux Corinthiens », Revue des sciences religieuses, 54-2, 1980, p. 129-152..
Ainsi, tout ce que Dieu a ordonné doit être accompli par chacun, à la place qui lui est assignée (40-41). C'est Dieu qui a établi la hiérarchie sacerdotale de l'Ancien Testament et qui a envoyé le Christ ; le Christ a institué la mission des apôtres, qui ont à leur tour désigné les évêques et les diacres ; là réside le fondement des divers ministères. Pour cette raison, on ne peut que déplorer la situation de la communauté de Corinthe : la destitution des presbytres rompt l'unité de l'Église (42-44). Il faut éviter de tels déchirements, déjà durement critiqués par Paul (45-47), restaurer l'amour, la concorde et le pardon (48-50), et confesser ses propres fautes en faisant passer le bien commun avant ses intérêts personnels (51-52). Les responsables de la sédition devront partir en exil afin que revienne la paix entre les fidèles et les presbytres (53-55). Il faut prier pour que les coupables s'inclinent devant la volonté de Dieu en se soumettant aux presbytres et en choisissant la voie des élus (56-58).
La fin de la deuxième partie se situe dans un registre différent : selon les termes de Hans Conzelmann, elle cite en 59-61 une qui implore la bienveillance divine envers les autorités temporelles ; celles-ci tiennent leur pouvoir de Dieu et il ne saurait être question de s'opposer à ellesHans Conzelmann et Andreas Lindemann, Guide pour l'étude du Nouveau Testament, Labor et Fides, 1999, p. 592..