La casquette à trois ponts, autrement appelée « casquette à pont » ou encore la « Desfoux », est une haute casquette de soie noire surmontée d’une calotte évasée et plus ou moins bouffante.
Essentiellement utilisée entre 1875 et le début du dans les métiers liés à la boucherie de l’agglomération parisienne ainsi que dans la campagne normande, elle fut également adoptée par les souteneurs parisiens des débuts de la Belle Époque, ce qui lui valut une popularité éphémère alimentée par la presse et par la caricature.
Description
La casquette à trois ponts est une casquette de soie noire, souple et surélevée, coiffée d’une calotte relativement épaisse et bouffante qui lui donne une forme évasée à son sommet, munie d’une visière de cuir arrondie et abaissée sur le front. Son pourtour est généralement cannelé.
Elle se démarque surtout des autres types de casquettes par sa hauteur. Les fait-diversiers de l’époque évoquent des tailles allant de 20 à 50 centimètres. De hauteur variable, elle peut donc parfois atteindre une élévation conséquente, voire ., , écrit un contemporain..
L’écrivain Paul Arène la dépeint ainsi en 1881 :
Comme le suggère cette description, le mot « pont » est une (selon l’expression de Lorédan Larchey.), une métaphore comparant la hauteur du couvre-chef à celle des ponts superposés des naviresLa mention la plus ancienne du couvre-chef connue à ce jour date de 1872, avec les noms de « casquette à haute forme » et « à six étages », dans une gazette des tribunaux rapportant la visite chez le chapelier de délinquants désirant acheter des Desfoux (). L’appellation la plus courante est « casquette à trois ponts » (attestée en 1878), suivie par « casquette à pont » (1876) On trouve aussi les termes « casquette pontée » ou encore « tripontée ». La casquette à six étages ou six ponts était appelée couramment « sixième » en argot (Lorédan Larchey, op. cit.)..
Historique vignette|Malfaiteurs portant des casquettes à trois ponts. Illustration d'Alexandre Ferdinandus publiée dans les Mémoires de Monsieur Claude, vers 1880. Apparue au début de la Troisième République, la casquette a trois ponts a surtout connu son « heure de gloire » entre 1875 et la fin des années 1880, comme couvre-chef emblématique du « marlou » parisien, attribut vestimentaire rapidement transformé en stéréotype par la presse et la caricature. De manière moins « médiatique », elle a également servi de coiffe dans les métiers liés à la boucherie au nord de Paris ainsi que dans la campagne normande jusqu’au début du .
La « Desfoux » vignette|gauche|La chapellerie Desfoux vers 1865, détail d’une photographie de Charles Marville.
La paternité de la casquette à pont revient au chapelier parisien Desfoux, dont le commerce établi depuis le début des années 1850 se situait au n° 7 de la rue de la Monnaie, au débouché du Pont-Neuf. L’année précise de sa commercialisation n’est pas connue mais elle est attestable dès 1872.
Verlaine et son ami Edmond Lepelletier achetèrent une « trois ponts » chez Desfoux en vue d’une déguisés en marlous, équipée à la fois comique et risquée qui les mena jusqu’au boulevard extérieur au milieu des prostituées : .. Maupassant et Degas. ont également possédé une Desfoux.
Le couvre-chef vendu par le chapelier acquit d’emblée un certain succès, au point d’être populairement appelé « la Desfoux »Souvent orthographié « desfous », sans majuscule, entre autres variantes beaucoup moins courantes.. Par apocope, ce nom s’est abrégé en « deffe »., mot argotique qui survivra à la disparition de la « trois ponts » en prenant le sens général de « casquette »« Deffe » dans le Bob..
Le journaliste Émile Villemot s’amuse de cette antonomase populaire répandue chez les souteneurs, dans un article du Gil Blas paru en 1881 qui égratigne gentiment au passage l’Académie française :
Toucheurs de bétail et paysans normands
La casquette à pont est adoptée par les laitiers et par les artisans et la main-d’oeuvre du marché aux bestiaux et des abattoirs de La Villette, qui se fournissent chez le chapelier Desfoux : bouviers, bouchers en gros et « toucheurs » (conducteurs) de bétail, que Georges Chaudieu, ancien boucher devenu historien de la viande, décrit ainsi :
Par l’intermédiaire des toucheurs et des maquignons, elle se répand d’autre part dans la campagne normande où elle remplace progressivement le bonnet de coton traditionnel.. Guy de Maupassant en a témoigné, ainsi dans la nouvelle La Bête à Maît' Belhomme écrite en 1885 :
La casquette à pont est couramment portée dans la campagne normande jusqu’au début du ., après quoi le folklore en perpétue la tradition. Elle figure aujourd’hui parmi les chapeaux traditionnels portés par le groupe folklorique Blaudes et Coëffes.
L’emblème du souteneur parisien
C’est surtout à son adoption par les délinquants parisiens pratiquant le proxénétisme que la casquette à pont dut une popularité certaine bien qu’éphémère au début de la Belle Époque.
Les « Alphonses de barrière »
Surnommés les « Alphonses », les souteneurs de la capitale, dont l’activité se concentre sur les anciennes barrières d’octroiL’« Alphonse de barrière », sobriquet courant dans la presse parmi d’autres tels que celui de « chevalier à la casquette à trois ponts », est très bien illustré par cette planche signée Ferdinand Bac parue dans La Caricature en septembre 1881. du « boulevard extérieur », ainsi que l’on nomme à l’époque le mur des Fermiers généraux, se démarquent alors par un code vestimentaire qui emprunte aux tenues des métiers populaires tout en se piquant d’élégance : pour Charles Virmaître, .. Le chapelier Desfoux, , en fait partie.
Au milieu des années 1870, ce costume se compose grosso modo, outre de la casquette à trois ponts, d’un bourgeron ou d’une blouse généralement de couleur bleue semblable à celle des bouchers et toucheurs de La Villette, d’un foulard rouge élégamment noué autour du cou, d’espadrilles parfois appelées « pantoufles » et du pantalon à pattes d'éléphant à larges carreaux, créé par le tailleur parisien Auguste Bénard à peu près au même moment que la DesfouxCe pantalon à pattes d’eph a lui-même donné le nom commun bénard, voir .. Les tempes du souteneur « fashionable » sont garnies de rouflaquettes disposées en accroche-cœurs. La Desfoux succède chez les « marlous » à la patente, casquette de soie noire portée en biais sur la tempe, également appelée « la David » entre 1848 et 1855, du nom d’un autre chapelier parisien.
Vers la fin des années 1880, la « deffe » commence à céder la place au chapeau melon et à la casquette plate. Son abandon complet au cours des années 1890 correspond à un revirement chez les délinquants, qui délaissent les signes de reconnaissance trop ostentatoires et cherchent à se rendre plus discrets, entamant une évolution qui se prolongera durant l’entre-deux-guerres et que Jean Lacassagne résume en ces termes : ..
La presse des années 1890 se fait l’écho de cette évolution, ainsi selon un article paru en 1894 :
Caricature et cliché
Avant que sa mode commence à s’essouffler, la casquette à trois ponts et les autres insignes du proxénète parisien (notamment la blouse et les rouflaquettes en accroche-cœur) deviennent de véritables stéréotypes alimentés par la presse (faits divers, chroniques judiciaires, caricatures), le roman-feuilleton, le théâtre de boulevard et la chansonAristide Bruant, « Le Gaulois du pont d’Iéna », 1894. Des personnages en Desfoux décorent tavernes et lieux de détente de la capitale : célèbre enseigne du cabaret Au Lapin Agile peinte par André Gill, fresques du cabaret du Père Lunette, panneaux ornant les murs de l’Élysée Montmartre réalisés par le graveur Daveau..
L’« Alphonse de barrière » coiffé de la Desfoux devient très tôt un personnage récurrent de la caricature, apprécié entre autres par Pépin, J. Blass, André Gill, Albert Robida, Émile Cohl et Henri Demare.
Il s’agit d’une part de dessins purement humoristiques teintés d’esprit gaulois, et d’autre part de dessins satiriques : la casquette à pont affuble notamment la tête d’Émile ZolaVoir notamment . (par allusion à Nana la demi-mondaine et aux personnages de L’Assommoir), mais aussi entre autres de Louis Blanc, Jules Ferry, plus tard Aristide Briand et Bismarck ainsi que diverses personnalités contemporaines aujourd’hui plus ou moins oubliées. Rares sont alors les dessins qui, au-delà de la grivoiserie et de la satire, évoquent la condition misérable des prostituées à une époque bien loin d’être « Belle » pour tout le monde.
Le symbole de la Desfoux reste vivace dans les représentations et arme encore la dérision bien après l’abandon du couvre-chef. Ainsi, le , de jeunes socialistes brandissent un mannequin figurant Aristide Briand (alors ministre de la Justice) coiffé d’une casquette à pont lors d’une manifestation commémorant la Commune de Paris.. Et alors que les observateurs de la délinquance parisienne l’estiment depuis longtemps passée de mode chez les « gouapeurs », c’est malgré tout coiffé de la casquette à pont qu’une partie de la presse représente le personnage de l’Apache au cours des années 1900, donnant un second souffle tardif à cette icône déjà vieille d’un quart de siècle.
Curiosités
Des anecdotes insolites ont émaillé la brève histoire de la casquette à pont, en particulier :
Guy de Maupassant, cédant à son tour à la même fascination que Verlaine pour le couvre-chef, avait pris l’habitude fantasque de se coiffer d’une casquette à pont lors de l’écriture de Bel-Ami, dans un souci d’identification à son personnage (il se faisait lui-même appeler « Bel-Ami » à cette époque). Cette casquette, parodie de celle de l’« Alphonse », était surmontée d’un poisson orné d’accroche-cœurs..
Le caricaturiste Adolphe Willette rapporte avoir salué avec un groupe d’habitués du Chat noir, tous coiffés d’une casquette à pont, le roi d’Espagne Alphonse XII sortant de la gare du Nord lors d’une visite officielle à Paris, en . Ce monarque s’était rendu coupable à leurs yeux d’avoir accepté de la part de Guillaume II le grade de colonel dans un régiment de uhlans : ..
Citations
— Jacques Durand, « Menus propos », La Presse, , p. 1
— Émile Zola, Nana, G. Charpentier, 1880, p. 23
— « Entre eux », Mémorial de la Loire et de la Haute-Loire, , p. 1
— Alexandre Millerand, « Relégables », Le Petit Troyen, , p. 1
— Jean Lorrain (sous le pseudonyme Raitif de la Bretonne), « L’homme des berges », L’Écho de Paris, , p. 1
— Marie Huot, propos rapporté par Le Grelot, , p. 2
— A. Claveau, « Les Apaches de Paris », Le Soleil, , p. 1
Galerie
Notes et références
Voir aussi Articles connexes Casquette Liste de couvre-chefs
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