upright=1|vignette|droite|Marta, princesse Bibescu(1886-1973) Les expressions noblesse roumaine ou aristocratie roumaine (en roumain: nobilimea română ou aristocrația română) désignent l'ensemble des personnes faisant partie des classes privilégiées, détentrices de la terre et de franchises spécifiques appelées jus valachicumJános Mihályi de l’université de Budapest : Máramarosi diplomák a XIV és XV századbol- « Chartes de Marmatie des », Sighet, 1900, et suiv., et Alexandru Filipașcu de l’université de Cluj : L’Ancienneté des Roumains de Marmatie (en français), éd. du Centre d’études et de recherches transylvaines de l'université Ferdinand- de Sibiu, Bibliotheca rerum Transsilvaniæ, 1945, à 33, initialement d'origine roumaine et de confession orthodoxe, ayant gouverné les « valachies » (nom commun des communautés rurales autonomes appelées « Romanies populaires » dans l'histoire de la Roumanie) essentiellement dans les trois principautés où vivaient les roumanophones, à savoir la Transylvanie (1111-1867), la Valachie (nom propre, 1330-1859) et la Moldavie (1359-1859)Emmanuel Beau de Loménie, Naissance de la nation roumaine, de Byzance à Étienne-le-Grand de Moldavie, réf.: KXI-14679, Paris 1937..
La noblesse roumaine ne ressemble pas aux noblesses occidentalesFilip-Lucian Iorga, The Memory of the Romanian Elites, in : Analele Universităţii din Craiova, Seria Istorie, An XIX, (26)/2014, , lire en ligne . D'une part, il ne s'agissait initialement pas d'une noblesse titrée car les nobles roumains n'avaient en général pas de ducs, de marquis, de comtes ni de barons, si l'on excepte quelques familles qui ont reçu, au fil de l’histoire, des titres des monarques étrangers (l’empereur du Saint-Empire, le roi de Pologne, le tsar de Russie)Neagu Djuvara, Les pays roumains entre Orient et Occident : les Principautés danubiennes au début du , Publications Orientalistes de France, 1989 et Jean-Michel , Mille ans dans les Balkans, Éditions Christian, Paris, 1992. ainsi que la branche roumaine des Hohenzollern-Sigmaringen importée d’Allemagne en 1866Michel Huberty, Alain Giraud, L'Allemagne dynastique, tome V : Hohenzollern, Waldeck, 1988..
D'autre part, ses limites étaient « poreuses » tant sur le plan social (les mariages avec des roturiers étant admis) que sur le plan national (une partie de la noblesse roumaine est devenue russeMatei Cazacu, Familles de la noblesse roumaine au service de la Russie, , in : Cahiers du Monde Russe, Année 1993, n° thématique Noblesse, État et société en Russie - début du 34-1-2, sur , et en Transylvanie qui était vassale du royaume catholique de Hongrie, la noblesse roumaine a quasi-disparu comme telle, en s'intégrant dans la noblesse hongroise par conversion au catholicisme et passage à la langue magyareEn Transylvanie, le droit valaque, bien qu'il a été garanti par la charte des privilèges de 1383, était déjà mis en cause depuis 1366, par l'édit de Turda du roi Louis de Hongrie qui conditionne l'accessibilité à la congregatio generalis et à la Diète par l'appartenance à l'Église catholique. Bien que l'édit ne le dise pas ouvertement, cela en exclut les orthodoxes, c'est-à-dire la majorité des transylvains. Après 1437–38, l'échec de la révolte de Bobâlna achève de remettre en question les droits des nobles roumains qui doivent choisir : soit ils perdent leurs privilèges et sont asservis, soit ils s'intègrent, en passant au catholicisme et à la langue magyare, dans la noblesse hongroise, avec le titre d’ispán (comte : voir Ioan Aurel Pop, Romanians and Romania : a brief History, Columbia University Press 1999, ; Alexandru Avram, Mircea Babeş, Lucian Badea, Mircea Petrescu-Dîmboviţa et Alexandru Vulpe (dir.), Istoria românilor : moştenirea timpurilor îndepărtate (« Histoire des Roumains : l'héritage des temps anciens ») vol.1, éd. Enciclopedică, Bucarest 2001, ; Ovid Sachelarie, Nicolae Stoicescu (coord.), Instituţii feudale din ţările române (« Institutions féodales des pays roumains »), éd. de l'Académie roumaine, Bucarest 1988 ; A. Dragoescu, Transilvania, istoria României, 2 volumes, Cluj 1997–1999 et manuel scolaire de Felicia Adăscăliței et Liviu Lazăr Manual de istorie pentru clasa a 12-a - éd. Corvin, Deva 2007, ). Pour les sources secondaires hongroises modernes, le droit valaque n'est rien d'autre qu'une exemption de taxes accordée par les rois hongrois à leurs nobles pour défricher le domaine royal à l'aide de bucherons-bergers importés tardivement () des Balkans, et la noblesse roumaine transylvaine n'a jamais existé puisqu'elle n'était pas titrée (point de vue diffusé entre autres par Haraszti, Endre Origine des Roumains, migration et immigration en Transylvanie, pp. 60-61, Presse danubienne, Budapest 1977 ; Édouard Sayous, Histoire générale des Hongrois, Budapest & Paris, 1900, p. 20-25 et Michel Mourre (dir.), Dictionnaire encyclopédique d'histoire dans son article « Roumanie », tome 7, Bordas 1992, ., comme en témoignent les origines du prince transylvain Jean Huniade ou du baron Nopcsa ; inversement en Moldavie et Valachie la noblesse roumaine a augmenté en intégrant de nombreux nobles grecsEugène Rizo Rangabé, Livre d'or de la noblesse phanariote en Grèce, en Roumanie, en Russie et en Turquie, impr. S. C. Vlastos, Athènes, 1892 (Lire en ligne), voire tatars comme les ancêtres du prince Dimitrie Cantemir)Stefan Lemny, Les Cantemir : l'aventure européenne d'une famille princière au , éd. Complexe, 2009..
Histoire vignette|gauche|Portrait du bienfaiteur, le joupan Stroe, Grand spathaire de Valachie (fresque à l'hôpital du monastère de Cozia, 1540). La noblesse roumaine a de multiples origines, locales mais aussi byzantines, slaves, coumanesLászló Rásonyi, Contributions à l’histoire des premières cristallisations d’état des Roumains : l’origine des Basarabas, in : Archivum Europae Centro-Orientalis, tome I/1-4, Budapest, 1935 [1931 ?] (). et bulgares., comme en témoignant les patronymes, les généalogies et les mythes du folklore roumain, dont certains éléments proviennent de la mythologie slave ou tengristeBorna Fürst-Bjeliš, « Territorialisation and de-territorialisation of the borderlands communities in the multicultural environment: Morlachia and Little Wallachia » in Acta geographica Bosniae et Herzegovinae 2014, vol. 1, ed. 2, pp. 45–54 - & ..
Époque voïvodale Les nobles roumains (en roumain nobilii români) étaient globalement désignés comme « boyards » (en roumain : boieri) ; à partir du s'y adjoignirent de nombreuses dynasties d'origine grecque, albanaise ou autre, indistinctement qualifiées de phanariotes parce que beaucoup étaient originaires du Phanar, un quartier chrétien de ConstantinopleStelian Brezeanu, Identități și solidarități medievale : controverse istorice (« Identités et solidarités médiévales : les controverses historiques »), éd. Corint, Bucarest 2002..
Au début de l'existence des principautés valaque et moldave (du au ) seul le domnitor (mot d'origine latine signifiant « dominateur » dans le sens de « prince régnant ») créait, adoubait et pourvoyait en terres les boyards, parmi les roturiers méritants proposés par le Sfat domnesc (« conseil princier » de la Principauté) et la plupart du temps parmi les titulaires des offices ; tous étaient révocables. Ce prince régnant portait alors le titre de Voïvode (d'un mot slave signifiant « chef de guerre ») et c'est pourquoi l'historiographie roumaine parle d'« époque voïvodale » (epoca voievodală). Beaucoup de titulaires d'offices sont intégrés à la noblesse d'épée (boieri vechi : « anciens boyards »). Plus tard (à partir du ) les hospodars mettent les offices civils aux enchères et anoblissent les acheteurs, créant ainsi une noblesse de robe (boieri noi : « nouveaux boyards »). Les titulaires d'un office, s'ils n'avaient pas eux-mêmes les compétences requises, pouvaient déléguer le travail à des adjoints (custozi) qui pouvaient, eux aussi, être éventuellement anoblisStelian Brezeanu, Op. cit., Bucarest 2002..
Le souverain des principautés roumaines, états orthodoxes où la monarchie était élective, n'était pas oint et « sacré » comme les souverains catholiques héréditaires d'Occident et, étant choisi par des hommes, ses pairs, ne régnait pas à vie « au nom et par la volonté » de Dieu, mais, comme les empereurs byzantins, était aspergé et « béni » par le Métropolite de sa Principauté pour la gouverner sur une période limitée (de deux ans en moyenne, à de rares exceptions près) en tant que « servant / esclave » de Dieu (« ϱѡбȣ лȣ Дȣмнєѕєȣ »)Mircea Petrescu-Dîmbovița (dir), Istoria Românilor (« Histoire des Roumains »), vol. 1 : Moștenirea timpurilor îndepărtate (« L'héritage des temps anciens »), éd. Enciclopedică, Bucarest 2001, 865 p., ou . thumb|Le Mare Vornic (président du Conseil princier) de Valachie, Șerban GrădișteanuMihai Dumitru Sturdza, Dictionnaire historique et généalogique des grandes familles de Grèce, d'Albanie et de Constantinople, Paris, chez l'auteur, 1983 (ASIN B0000EA1ET) et du même auteur Familiile boierești din Moldova și Țara Românească (encyclopédie historique, généalogique et biographique des « Familles de boyards de Moldavie et de Valachie », Ed. Simetria, Bucarest vol. I - 2004, vol. II - 2011, vol. III - 2014, coiffé de la toque nobiliaire (potcapul boieresc) en feutre, par Gheorghe Tătărescu. Bien qu'il n'y ait pas eu de titres à proprement parler, la noblesse roumaine était très puissante, car dans les trois principautés, c'est elle qui élisait les souverains, le plus souvent en son sein (voir liste des souverains de Moldavie, liste des souverains de Transylvanie et liste des souverains de Valachie). Les nobles roumains possédaient d'énormes domaines et jouaient un rôle majeur dans le choix des alliances formées par les principautés. Les familles moins aisées et moins prestigieuses servaient dans les armées ou à la cour ; ils avaient de plus petites domaines. Au cours des siècles, plusieurs rangs de boyards se sont progressivement différenciés : seules les familles ayant obtenu des fonctions à la cour étaient considérées comme des « grands boyards » (roumain : boieri mari). Les autres étaient des petits boyards (boieri mici) voire des boyards pauvres (boieri legați cu tei, littéralement « boyards aux ceintures en écorce de tilleul »). Cette différenciation entre nobles roumains avait des causes généalogiques (accumulation ou au contraire morcellement des domaines au fil des générations), politiques (les perdants de tel ou tel groupe ou complot se voyaient confisquer leurs biens) ou religieuses (des boyards sans descendance léguaient leurs terres aux monastères, qui finirent au début du par détenir autant de surface que la noblesse)Neagu Djuvara, Les pays roumains entre Orient et Occident : les Principautés danubiennes au début du , Publications Orientalistes de France, 1989.
Les familles nobles, selon leurs rangs, étaient les principales détentrices des offices, et avaient le monopole des trônes princiers de Transylvanie, Moldavie et ValachieIstván Werbőczy, Decretum Latino-Hungaricum sive Tripartitum opus juris consuetudinarii et juris includi Regni Hungariae et principatus Transsilvaniae, Vienne 1517 (nombreuses rééditions).Mihai Dumitru Sturdza, Familiile boierești din Moldova și Țara Românească (encyclopédie historique, généalogique et biographique des « Familles de boyards de Moldavie et de Valachie »), éd. Simetria, Bucarest vol. I - 2004, vol. II - 2011, vol. III - 2014Eugenios Rhizos-Rhangabé, Livre d'or de la noblesse phanariote en Grèce, en Roumanie, en Russie et en Turquie, impr. S. C. Vlastos, Athènes, 1892 (Lire en ligne)..
Titres transylvains et offices moldo-valaques En Transylvanie, l'alignement des rangs sur la noblesse catholique (et ultérieurement aussi protestante) d'Europe centrale a progressivement « titularisé » la noblesse locale à mesure qu'elle s'intégrait dans la noblesse hongroiseIstván Werbőczy, Opp. cit., 1517. :