vignette|Le cours du Rhin. La Classis Germanica, littéralement « flotte germanique », est une flotte navale provinciale de la marine militaire romaine opérant sur le Rhin dans les provinces de Germanie supérieure et de Germanie inférieure.

Création et rôle La flotte du Rhin est créée en . Elle est chargée de la surveillance du fleuve depuis le Vinxtbach jusqu'au golfe du Zuiderzee et aux côtes de la mer du Nord proches du delta Rhin-Meuse-Escaut, ainsi que des cours d'eau situés à droite du Rhin, afin d'assurer et sécuriser le transport et l'activité commerciale sur le fleuve. Un diplôme militaire romain de l'ère de Trajan, découvert aux Pays-Bas, mentionne la Classis Germanica, à côté d'une liste des troupes auxiliaires, et indique qu'elle dépend de l'armée de Basse-Germanie (). On suppose que la flotte a subsisté jusqu'à la fin du .

La création de la flotte correspond à l'occupation romaine de la Germanie sous Auguste. Le commandement romain concentre alors les légions et les troupes auxiliaires sur le Rhin, la flotte prend part dès le début aux opérations de l'armée romaine et joue alors un rôle offensif. Ses missions vont évoluer avec les projets d'expansion sur la rive droite du Rhin de Tibère à partir de .

vignette|Tuile de toit portant l'inscription CLAS(S)IS, Novaesium, conservée au Clemens Sels Museum de Neuss. Sous Auguste ont lieu plusieurs attaques massives contre les tribus germaines. On a connaissance de plusieurs débarquements importants sur les côtes de mer du Nord coordonnés avec les avancées des troupes terrestres. Quand débutent les campagnes de Drusus entre 12 et , celui-ci fait progresser la flotte par le canal qui porte son nom creusé entre le Zuiderzee et la mer du NordFlorus 2,30.. Le canal permet à Drusus de gagner rapidement l'embouchure de la Weser pour soumettre les Frisons et les Chauques qui ne disposent que de barques taillées dans un tronc.

En , Tibère accède à l'Elbe en combinant ressources maritimes et terrestres quand sa flotte remonte le fleuve jusqu'aux environs de Lauenburg/Elbe pour rejoindre la troupe. La même année, les Romains parviennent jusque dans le territoire des Cimbres ; si le parcours exact n'est pas connu, on sait que les navires passent au large des colonnes d'Hercule (Herculis Columnae) d'Heligoland. Ils parviennent probablement jusqu'à la pointe de Grenen, car Pline l'Ancien mentionne un « cap des Cimbres » et les Cimbres séjournent alors encore dans le nord du Jutland. Le cap passé, les navigateurs trouvent une grande mer que, selon Velleius Paterculus, l'« on voyait en partie, [que] l'on connaissait par ouï-dire »Velleius Paterculus 2, 106.. La présence d'une flotte romaine dans cette zone a pu jouer un rôle dans le refus des différentes tribus germaniques de se joindre à la coalition contre les Romains voulue par les Chérusques après la défaite de Varus.

En , une armée romaine commandée par Germanicus pénètre à nouveau en Germanie : la flotte débarque quatre légions à Rheine an der Ems qui se rendent sur les lieux de la bataille de Teutoburg afin d'inhumer les soldats tombés an l'an 9. Ce n'est qu'après de vifs combats que les légions parviennent à regagner leurs navires stationnés sur l'Ems. Un an plus tard, Germanicus entreprend une colossale opération navale : ses légats Silius, Anteius et Caecina mettent en chantier une flotte de plus de mille bateaux, dont des constructions particulièrement élaborées comme des barges de débarquement à fond plat avec gouvernail à la poupe et à la proue, des barges de transport (du type navis actuaria), des bateaux destinés au transport des chevaux de cavalerie, du matériel pour la construction de ponts, des vivres et de l'armement. Cette flotte forte de prend le départ au printemps de l'an 16.

Germanicus fait transformer deux îles Bataves (actuels Zuid-Beveland et Walcheren) en têtes de pont fortifiées pour servir de base aux incursions en territoire germain. De là, la flotte fait route vers l'embouchure de l'Ems où l'armée débarque près de l'actuel Jemgum et continue à pied. Après des combats en plaine à la bataille d'Idistaviso et au où sont vaincus les Angrivariens, Bructères et Chérusques, une partie de l'armée devait être ramenée à ses garnisons par la flotte, mais celle-ci fut décimée par une violente tempête sur le chemin du retour. Le navire de Germanicus s'échoue dans le territoire des Chauques mais le général romain en sort indemneTacite, Annales 2,9–24.. vignette|Maquette d'une trirème romaine. En , Rome est confrontée à un nouveau soulèvement des Frisons : la flotte amène une armée dans la région à la rescousse de la base navale fortifiée de Flevum, mais elle ne parvient pas à vaincre les insurgés et l'Empire perd le contrôle de la côte de mer du Nord jusqu'à l'embouchure du Rhin. En 46 et 47, une tentative de soumettre les Frisons échoue à nouveau.

En 48 est creusé le canal de Corbulon par le général Cnaeus Domitius Corbulo : reliant le Vieux Rhin à l'estuaire de la Meuse, il est destiné au transport des troupes et des vivres.

En 68 et 69, alors que se déroule dans l'Empire romain une période de guerre civile, une révolte des Bataves menés par un des leurs, Caius Julius Civilis, se propage à toutes les tribus germaines rhénanes. Toutes les forteresses au nord de Mogontiacum (l'actuelle Mayence) sont assiégées ou détruites, les auxiliaires bataves au service des Romains désertent en nombre pour rejoindre les insurgés, le niveau des eaux du Rhin alors très bas limite la flotte dans ses déplacements : et pire encore, la flotte est piètrement commandée et s'avère incapable de secourir les places-fortes menacéesTacite, Les Histoires 4, 14 et suiv.. Parmi les légions envoyées pour mater la révolte, figurent les Légions I et II Adiutrix recrutées chez des marinsRaffaele D Amato, Graham Sumner : 2009, .. En 70, une escadre entière tombe par trahison aux mains des Bataves et est ensuite retournée contre les RomainsTacite, Les Histoires 4,16–17..

En 89, une partie de l'armée de Rhin se mutine contre l'empereur Domitien. La Classis Germanica reste loyale au pouvoir en place et se distingue lors de l'écrasement des insurgés, ce qui lui vaut de se voir décerné le cognomen classis pia fidelis Domitiana.

Le bas-relief sur la colonne de Trajan commémorant la victoire sur les Daces (entre 101 et 106) montre que des éléments de flotte ont été impliqués. On connaît également une inscription mentionnant un dénommé Manlius Felix avec le titre de Praefectus classium Pannonicae et Germanicae, soit « amiral de la flotte de Pannonie et de Germanie », ce qui montre que les deux flottes relevaient d'un commandement unifié ; la réunion de deux unités géographiquement éloignées n'était alors pas rareCorpus Inscriptionum Latinarum, 3, 726..

vignette|Reconstitution d'une petite galère Navis lusoria, musée de la Navigation antique, Mayence Après la fin de l'Empire des Gaules et des incursions répétées de Francs, la Classis Germanica disparaît progressivement à partir de la fin du , et les légions du Rhin entretiennent leurs propres flottilles (milites liburnarii). Les navires de guerre romains ne sont mentionnés à nouveau qu'en 206 quand des Germains parviennent à incendier plusieurs modèles du type Navis lusoriaHistoire Auguste, Bonos, 15..

En 298, Constance mobilise la flotte du Rhin contre les Alamans qui se sont emparés d'une île du fleuvePanegyricus 6,6.. Son fils Constantin modernise la flotte et généralise l'emploi du navis lusoria afin de pouvoir mener des opérations jusqu'au Rhin supérieur. En 306, Constantin fait passer le Rhin à ses troupes et dévaste le territoire des BructèresPanegyricus 6,13., une nouvelle incursion a lieu en 313Panegyricus 12,22..

En 355, Julien est nommé César en Gaule. Sous son règne, la flotte est utilisée à plusieurs reprises pour des opérations de protection et de franchissement du fleuve. En 356-357, des combats pour repousser les Germains ont lieu sur le Rhin et le MainAmmien Marcellin, 16,11-12 et 17,1.. À l'hiver 357-358, les troupes de Julien encerclent une forte troupe de pillards francs sur une île de la Meuse : les petites galères romaines parcourent alors sans cesse le fleuve en tout sens pour prévenir la formation durable d'une couche de glace et empêchent ainsi les Francs de s'échapper à pied : ceux-ci se rendent après deux mois de siègeAmmien Marcellin, 17,2.. En 359, une escadre de 40 navires est mobilisée contre les AlamansAmmien Marcellin, 18,2..

Les Romains réussissent à garder la flotte opérationnelle jusqu'au règne de Valentinien Heukemes 1981; Baatz/Bockius 1997.. La protection des zones frontalières évolue, s'appuyant en grande partie sur une flotte du Rhin désormais répartie sur des bases fluviales le long de la rive gauche s'appuyant sur de nombreuses forteresses. Les navires de guerre patrouillent constamment sur le fleuve depuis ces bases. On édifie à cette époque des ports et des forts à Spire (Noviomagus), à Worms (Borbetomagus), et à Altrip, et sur la rive droite le Burg Stein, à Mannheim Neckarau et LopodunumHöckmann: 1986, f.. Les invasions récurrentes ne cessent pas pour autant, comme en témoignent les inscriptions votives trouvées le long de la frontière. Après les incursions des Vandales, des Suèves et des Alains au début de l'an 407, la flotte disparaît définitivement.

Stratégie vignette|Reconstitution d'un navis lusoria naviguant sur le lac Brombach, Moyenne-Franconie. Un des rôles de la Classis Germanica est de garantir le trafic fluvial sur le cours du Rhin, à l'Escaut, à la Meuse, à leurs affluents et à la façade maritime au nord. Avec l'abandon du projet de conquête d'une Germania Magna sous Tibère, ses missions se concentreront sur la surveillance par des patrouilles quotidiennes. Peu à peu, les interventions sur la côte de mer du Nord se raréfient. Une autre mission, primordiale depuis les campagnes de Drusus, est l'approvisionnent en matériel et denrées des forteresses et ports fortifiés qui s'échelonnent le long du fleuve.

Au début de la dynastie des Flaviens à la fin du , la frontière du Rhin est stabilisée. Les équipages de la flotte assurent leur mission de patrouille, mais sont désormais aussi consacrés au transport de matériaux de construction : le fret est nettement avantageux, environ 1/ du coût par la routeCaton, De agri cultura, 22, 3.. En témoignent des tuiles retrouvées dans les actuel Pays-Bas, des inscriptions votives provenant de carrières du et des Siebengebirge, et une inscription en hommage à Antonin le Pieux témoignant de transport de matériaux sur des bâtiments de la Classis Germanica pour la construction du forum de Xanten .

Les années 270 voient disparaître la flotte traditionnelle, dont le domaine d'intervention restait surtout la Basse-Rhénanie. L'abandon par les Romains des champs Décumates et les menaces qui planent sur le Danube et le Rhin modifient les choix stratégiques. Concentrer les forces de la flotte à certains endroits n'a plus de sens, les zones du fleuve qui doivent être surveillées s'étendent maintenant aux affluents provenant du Barbaricum. Contrairement au Haut-Rhin et au Rhin moyen, le cours sinueux du Rhin moyen et les vastes prairies qui le bordent rendent inefficace une surveillance depuis des forteresses. Ce n'est que par une présence militaire constante sur le fleuve et sur ses rives que les forces romaines peuvent s'adapter à une situation nouvelle.