La Ligue patriotique argentine (en espagnol Liga Patriótica Argentina) était un mouvement politique d’extrême droite argentin.
Fondée en à l’initiative d’un duo de hauts gradés de la marine, la Ligue agit initialement comme un groupe de choc paramilitaire civil, désireux de prêter main-forte aux autorités dans leur travail de répression lors de la Semaine tragique, série d’événements sanglants qui émaillèrent le mouvement de grève et la révolte populaire dans une partie de la banlieue de Buenos Aires ; à ce titre, la Ligue s’associa aux graves actes de violence (policière et civile) commis à l’encontre des ouvriers grévistes, et eut une grande part de responsabilité dans le pogrom survenu — cas unique en Amérique latine — dans le cadre de ces mêmes événements. Réunissant en son sein aussi bien des organisations paramilitaires que des groupes sociaux ayant pignon sur rue, la Ligue continuera dans la décennie suivante à mener le même type d’actions, prenant à partie, par des actes violents, les organisations syndicales et les travailleurs en grève, et s’offrant au patronat comme main-d’œuvre de rechange à l’effet de court-circuiter les mouvements de grève. Elle s’illustra de la même manière en 1921 lors du violent conflit social dit Patagonie rebelle, où elle se porta au secours de l’aristocratie foncière locale contre les péons de campagne entrés en rébellion ouverte.
Parallèlement, la Ligue s’attacha à développer tout un ensemble d’actions sociales, éducatives, de bienfaisance et de propagande en faveur d’un pensée nationaliste et hostile aux idéologies marxiste et anarchiste, lesquelles tendaient à se diffuser chez les travailleurs par suite de l’immigration européenne. À cet effet, elle mit sur pied un réseau de bibliothèques populaires, organisa des conférences publiques, et, faisant grand cas de l’instruction publique, tenta d’influer sur le contenu de l’enseignement scolaire, notamment en publiant, à l’intention des écoles primaires, des livres de lecture allant dans le sens de son nationalisme de droite.
Constitué hors des partis existants, sa base d’appui transcendait le clivage entre les deux principaux partis politiques de l’Argentine d’alors, comptant en effet dans ses rangs plusieurs personnalités politiques en vue liées tant à l’Union civique radicale (UCR) qu’au Parti autonomiste national (ou aux partis conservateurs qui avaient pris le relais de celui-ci après 1916). L’idéologie de la Ligue, exprimée par son président Manuel Carlés, fortement influencée par un droit naturel à base religieuse, se rattachait au versant plus progressiste du traditionnel conservatisme argentin et était portée par un vif patriotisme et par une foi illimitée dans le progrès de l’Argentine, lequel progrès devant être assuré par la libre initiative privée (libéralisme économique) et par l’instruction scolaire, fondamentale aux yeux du mouvement. En dépit d’une vision très hiérarchisée de la société, et bien qu’elle considérât comme centrales les Forces armées et l’Église catholique, la Ligue souscrivait néanmoins pleinement à la démocratie républicaine et resta fidèle à la Constitution nationale.
Très présente sur la scène politique argentine dans la décennie 1920, mais dépassée ensuite sur sa droite par des mouvements fascistes plus radicaux et antidémocratiques, la Ligue déclina inexorablement, pour disparaître tout à fait, semble-t-il, vers 1970.
Contexte historique Le contexte idéologique et intellectuel de l’immédiat après-guerre, marqué par la crise du libéralisme, amena le déclin de la structure civilisationnelle en place dans le monde occidental et eut de profondes répercussions politiques, sociales et culturelles. L’agitation révolutionnaire en Europe, qui mettait en cause la démocratie parlementaire, suscita dans les milieux dominants des interrogations quant à la possibilité d’une prise de pouvoir par des mouvements ouvriers de gauche, tandis que les révolutions en Russie (1917), en Allemagne et Hongrie (1919), ainsi que les vagues de grèves en Europe et aux États-Unis, alimentaient la peur du « péril rouge ». Pour leur part, face à ce qui était considéré comme une potentielle menace communiste, les pays latino-américains expérimentèrent des réponses alternatives, puisées dans le terreau idéologique de droite ; la prolifération des ligues en fut l’une des modalités les plus répandues, produisant des manifestations de nature extrême en Argentine et, dans une mesure moindre, au Brésil et au Chili, cité par ..
Dans le domaine des idées, on constate, dans les élites dirigeantes argentines, la perte graduelle de la foi dans le progrès illimité. L’accès du parti radical au gouvernement national en 1916 signa la fin de l’ordre conservateur antérieur, lequel avait eu cours de 1880 à 1916 et se caractérisait par un mode de domination oligarchique, et entraîna l’effacement temporaire des classes dominantes, qui à partir de ce moment ne pouvaient plus disposer à leur guise de la totalité des leviers de commande de l’appareil d’État pour assurer la protection de leurs intérêts de classe.
Dans les couches dominantes vint s’installer une « mentalité défensive » (selon le mot de Cristian Buchrucker), renforcée encore par les mesures de démocratisation politique prises par le président Yrigoyen et par la prétention de l’État à intervenir désormais dans les conflits sociaux, sous forme de médiation ou d’arbitrage. Cette nouvelle mission assumée par l’État conduisit les opposants à taxer le gouvernement radical d’« ouvriériste », qualificatif qui comportait implicitement la crainte de ce que le gouvernement radical ne fût incapable de contenir le syndicalisme organisé, de tendance anarcho-communiste, et de protéger les intérêts des secteurs économiquement dominants, qui pouvaient ainsi se sentir menacés par une imminente révolution. Quoiqu’en réalité la faisabilité d’une telle révolution fût fort faible, l’activisme ouvrier suffit à déclencher dans la droite un ensemble de ripostes, centrées sur la défense des anciens privilèges, en particulier du droit à la propriété. La création de la Ligue patriotique argentine sera l’une de ces tentatives de riposte.
La Semaine tragique
vignette|270px|Scène d’émeute durant la Semaine tragique. Le , les travailleurs de l’usine métallurgique Talleres Metalúrgicos Vasena dans la proche banlieue sud-ouest de Buenos Aires se mirent en grève pour exiger de meilleures conditions de travail. Dans une tentative de poursuivre sa production malgré tout, l’entreprise s’avisa d’engager, par le truchement de l’organisation patronale Association nationale du travail, des ouvriers briseurs de grève. Les heurts entre ceux-ci et les ouvriers grévistes firent quatre morts dans un premier temps et motivèrent l’intervention de la police, qui tira à balles réelles sur la foule. Il s’ensuivit le déclenchement d’une grève générale, émaillée d’affrontements de plus grande ampleur encore, où se déchargèrent les tensions accumulées. C’est à ce moment que, pour la première fois, apparurent des groupes de particuliers offrant de collaborer avec les autorités dans leur travail de répression ou, comme eux-mêmes l’exprimaient, dans la défense de l’ordre. Les volontaires se rendaient au Centro Naval ou dans les commissariats pour s’y laisser inscrire comme membre de ces gardes civiques. Ainsi naquit ce qui peu après allait, officiellement et publiquement, adopter le nom de Liga Patriótica Argentina. Son objectif affiché était de créer une garde civique ayant vocation de prêter main-forte aux autorités dans le maintien de l’ordre public et pour la défense des habitants, et d’éviter par là la répétition d’événements semblables à ceux survenus dans cette fatidique semaine de , et d’exercer ainsi un strict contrôle sur tout ce qui pourrait représenter, dans leur optique, une attaque au progrès du pays — aux dires de ses membres en effet :
La plupart des auteurs ont imputé à la Ligue patriotique argentine une grande part de responsabilité dans le pogrom anti-juif, unique en son genre en Amérique latine, survenu dans le cadre de la Semaine tragique, et lors duquel de jeunes nationalistes incendièrent des synagogues et les bibliothèques Poale Zion et Avangard, et s’en prirent violemment aux habitants juifs du quartier portègne de l’Once, à forte concentration juive.
Fondation et débuts La première dénomination que se donna l’organisation était Comisión pro defensores del orden (littér. Commission pro-défenseurs de l’ordre)Journal La Nación du 16 janvier 1920 : « Dans les locaux de l’Association du travail s’est réuni hier le Comité directeur de la Commission pro-défenseurs de l’ordre, présidé par le contre-amiral Domecq García, réunion lors de laquelle furent adoptées plusieurs résolutions d’importance ». Cité par Felipe Pigna dans La Semana Trágica, site El Historiador.. Les premières réunions de l’association eurent lieu d’abord dans la Confiserie Paris, puis, quelques jours plus tard, dans le bâtiment du Centro Naval, à l’angle de la rue Calle Florida et de l’avenue Avenida Córdoba, dans le centre de Buenos Aires.
vignette|160px|Manuel Domecq García, président à titre provisoire de la Ligue en 1919.
Au Centro Naval, le , Manuel Domecq García et Eduardo O'Connor, alors dotés du grade de contre-amiral, distribuèrent des armes automatiques au groupe de jeunes gens, mais ce ne sera que le , une fois terminée la grève qui se solda par et , que la Liga Patriótica Argentina fut constituée officiellement, sous le titre de Patria y Orden. Domecq García en prit la présidence à titre provisoire jusqu’au , jour où Manuel Carlés fut élu président et Pedro Cristophensen vice-président. Né à Rosario, Manuel Carlés était un haut dirigeant de l’Union civique radicale et enseignait au Collège militaire et à l’École supérieure de guerre. Il avait été député pour la province de Santa Fe et fut désigné en 1918 interventeur fédéral dans les provinces de Salta et de San Juan. Son autorité s’appuyait sur les liens qu’il entretenait avec diverses factions politiques et avec des officiers de l’armée, qui lui étaient familiers pour avoir été ses élèves à l’École supérieure de guerre. En 1910, lors des célébrations du Centenaire de la révolution de Mai, Carlés avait, en qualité de député, prononcé un discours dans lequel il ébauchait déjà la pensée nationaliste de la Ligue :
Ce même soir du , O’Connor proclama que Buenos Aires ne serait jamais un « nouveau Pétrograd » et invita la « valeureuse jeunesse » (valiente muchachada) à attaquer les « Russes et les Catalans dans leurs propres quartiers s’ils n’osent pas venir dans le centre-ville ». Les jeunes gens sortirent alors du Centro Naval avec des brassards aux couleurs argentines et des armes automatiques copieusement distribuées par Domecq, O’Connor et compères.
La Ligue sut obtenir l’appui de vastes secteurs de la société argentine et vit adhérer non seulement la quasi-totalité des acteurs politiques ayant joué quelque rôle dans le régime précédent dit République conservatrice (1880-1916), mais aussi des personnalités appartenant au radicalisme ou professant la démocratie progressiste, en plus d’un nombre important de militaires et de prêtres catholiques, et d’institutions telles que le Yacht Club, la Sociedad Forestal Argentina, des ligues d’émulation, des cercles ouvriers, l’Association nationale du travail (ANT) et différents autres groupements. Des intellectuels, des chefs d’entreprise, des titulaires de professions d’élite, des négociants, des historiens, des propriétaires terriens, des métayers et des journaliers composaient un univers hétérogène et complexe, de sorte que la Ligue dépassait le rang de simple troupe paramilitaire urbaine et rurale.