Le Rêve dans le pavillon rouge (), écrit en l'espace de dix ans par Cao Xueqin (, 1723-1763, ou bien 1715-1763)Cf. Le Rêve dans le pavillon rouge - Vol. I - Introduction, p. XX-XXI., est le dernier en date des quatre grands romans de la littérature classique chinoise, considéré par Mao Zedong comme l'une des fiertés de la Chine« Sur les dix grands rapports », Œuvres choisies de Mao Zedong, V, , Pékin, 1977. Il fut écrit au milieu du durant la dynastie Qing. Il est considéré comme l'un des chefs-d’œuvre de la littérature chinoise, si ce n'est le plus prestigieux, et est généralement considéré comme l'apogée de l'art romanesque chinois (autobiographique, pour une part) ; à ce titre, l'immense œuvre fait partie de la collection UNESCO d'œuvres représentatives. L'exégèse du Rêve dans le pavillon rouge et tout ce qui s'y rapporte représente un pan entier des études littéraires que l'on appelle « rougeologie » (). La rougeologie attire et fascine des lecteurs et des lettrés du monde entier, bien au-delà de la sphère chinoise, ce qui souligne la dimension universelle de l'ouvrage :

Dans une variante à une phrase du Prologue, qui a été conservée, il dira : « Chaque mot m'a coûté une goutte de sang. »

Titre de l'œuvre Le titre de l’œuvre a varié au cours de sa composition. Le Rêve dans le pavillon rouge est d'abord une suite de quatorze airs entendus, en rêve, par Jade Baoyu au récit V, dans une chambre rouge du Domaine illusoire de la Suprême Vanité. Le « pavillon rouge » désigne de plus le gynécée, appartements intimes des femmes de grande maison. En effet, on peignait les riches résidences de rouge, symbolisant le luxe et le bonheur. L'auteur utilise le mot « rêve » dans le titre de l'ouvrage car, comme il le déclare lui-même au début du roman, il a longtemps vécu les illusions d'un songe : Ainsi, André d'Hormon proposa la traduction suivante, moins littérale : Le Songe au gynécée.

Le titre originel de l'ouvrage semble avoir été Les Mémoires d'un roc (, parfois traduit en Histoire de la pierre), pour En effet, Cao Xueqin affirme n'avoir que retranscrit l'histoire gravée sur un bloc, trouvé par deux moines dans la montagne.

De nombreux titres ont été attribués à l'ouvrage. Ainsi, une version primitive du roman, préfacée par le frère de l'auteur, était intitulée « Miroir magique des amours de brise et de clair de lune ». L'auteur lui-même donne au début du récit les titres « Relation du Moine d'Amour et Les Douze belles de Jinling » ( ), aujourd'hui tombés en désuétude. Le roman fut aussi désigné par la suite sous le nom de « L’Union de l'Or et du Jade » ( ou ), faisant référence au mariage entre Jia Baoyu (le Frérot Jade, héros du roman), mystérieusement né avec un abraxas de jade dans la bouche, et Xue Baochai (Grande Sœur Joyau, sa cousine maternelle), portant autour du cou un cadenas en or de « sauvegarde et de maintenance vitale », gravé d'inscriptions qui se trouveront exactement complémentaires de celles gravées sur l'abraxas de Jia Baoyu.

Néanmoins, Le Rêve dans le pavillon rouge est un des titres primitifs de l'ouvrage. Il semble que Cao Xueqin l'avait choisi pour le roman dès le début de sa composition, mais dut le remplacer à partir de 1747 par celui de « Mémoires d'un Roc » qui avait la préférence de Zhiyanzhai, son principal commentateur d'alors et son ami. Le titre Le Rêve dans le pavillon rouge n'est devenu le titre définitif qu'environ vingt ans après la mort de Cao Xueqin, vers 1784, avec la publication des versions Cheng-Gao.

Langue : le chinois vernaculaire de Pékin Bien que maîtrisant parfaitement le chinois classique, l'auteur rédigea dès l'origine le Rêve dans le pavillon rouge en chinois vernaculaire, dans le plus pur dialecte de Pékin, qui deviendra plus tard la base du mandarin standard. Pourtant, avant le mouvement du 4-Mai, la grande majorité des œuvres étaient écrites en chinois classique. C'est pourquoi au début du , les lexicographes utilisèrent le roman pour établir le vocabulaire du nouveau mandarin standard et les partisans d'une réforme de la langue s'en servirent pour promouvoir l'écriture du chinois vernaculaire Vale: David Hawkes, Liu Ts'un-yan, Alaistair Morrison, publié par China Heritage Quarterly de l'Université nationale australienne.

Présentation du contexte historique Avec ses 120 récits, c'est l'un des plus longs romans jamais écrits. Cependant, Cao Xueqin n'en aurait personnellement achevé que les quatre-vingts premiers, les quarante derniers ayant été sans doute révisés par Gao E (, 1738-1815) et Cheng Weiyuan à partir de plans très élaborés laissés par l'auteur mêmeCao Xueqin, sur le site de la Pléiade.

L’œuvre, considérée en partie comme autobiographique, reflète la montée en prestige social et en puissance politique, puis le lent déclin, de la propre famille de l'auteur, celle des Cao, qui fut comblée d'honneurs et de richesses sous le règne de l'empereur Kangxi (1661-1722), puis tombée en disgrâce. Elle retrace aussi, par extension, l’atmosphère fastueuse de l’apogée de la dynastie Qing, dans la première moitié du Jonathan D. Spence, Ts'ao Yin [Cao Yin] and the K'ang-Hsi Emperor: Bondservant and Master (New Haven, : Yale University Press, 1966) is a study of Cao's grandfather.. Comme l'auteur l'explique dans le premier récit, il cherche à commémorer les femmes qu'il a connues dans sa jeunesse : amies, proches parentes et servantes... Le roman est non seulement fascinant par son nombre immense de personnages parfaitement caractérisés et par sa profonde portée psychologique, mais il l'est encore par sa description, précise et détaillée, de la vie fastueuse et des structures sociales de l'aristocratie chinoise du CliffsNotes, About the Novel: Introduction, sur Cliffsnotes.com : « L'auteur du Rêve dans le pavillon rouge était un fils de grande famille. L'ensemble du faste qu'il décrit est si exact, que nul ne saurait en parler ainsi, à moins d'y avoir personnellement participé »(cf. Le Rêve dans le pavillon rouge- Éd. Gallimard - Collection NRF - Tome I - Introduction - p. LII). ; ce qui conduisit plus tard la critique officielle du temps de la Chine marxiste à qualifier l’œuvre (quoique en réalité de façon admirative) d'« encyclopédie du monde féodal à son déclin ». Cao Xueqin y dépeint, en effet, le faste inouï de la haute noblesse impériale (en l'occurrence, dans le roman, celui de la très aristocratique famille des Jia) tout en dénonçant, avec prudence, l'hypocrisie des institutions de l'Empire, appelées à décliner bientôt tout au long du , ainsi que l'exploitation de l'homme fondée sur le système de l'esclavage tel qu’il avait alors cours, même s'il était, en Chine, globalement doux et assez paternaliste.

Récit-cadre hors du temps pour une mise en abyme dans le temps

L'histoire est donc précédée d'une sorte de récit-cadre se déroulant dans une vie antérieure. Ce récit-cadre permettra, par une habile mise en abyme, de plonger bientôt le lecteur dans l'intrigue proprement dite. Cette dernière se déroule dans un temps historique très précis, celui du début de la dynastie Qing, déjà fastueuse sous l'empereur Kangxi et qui sera à son apogée durant le très long et brillant règne de l’empereur Qianlong (1735-1796). Cao Xueqin écrira justement le roman sous le règne de Qianlong, au cours des années 1740-1750.

Ce récit-cadre initial occupe une large première partie du Récit I :

Récit-cadre - Étape I : La genèse du Roc d’essence transcendante Un énorme et mystérieux Roc, sur lequel sera par la suite gravée une immense histoire (voir Récit-cadre - Étape II), a été, à l'origine, abandonné par la déesse NugüaLa déesse Nügua avait créé, avec de l'argile, le genre humain qui vivait heureux sur la terre. Or, un jour, Gonggong, dieux des Eaux, déclara la guerre à son père Zhurong, dieu du Feu. Vaincu, Gonggong se jeta en avant, contre une montagne de l'Ouest de la Chine. Sous la violence du choc, un pilier de la voûte céleste se brisa, et certains câbles qui amarraient la terre furent rompus. Les hommes furent alors assaillis par le déluge. Prise de pitié, Nügua fit fondre des pierres pour réparer la voûte céleste et arrêta ainsi le déluge. (cf. Le Rêve dans le pavillon rouge- Éd. Gallimard - Collection NRF - Tome I, note 1 de la page 5 - ). lorsque celle-ci répara une brèche accidentelle dans la voûte céleste. Aux Falaises de l'Insondable, elle parvint à fondre trente-six mille cinq cent un blocs de roc pour accomplir ce travail, en les traitant par le feu. Elle les utilisa tous, sauf le dernier roc, qu'elle abandonna sur la montagne. « Or ce Roc, une fois refondu par le feu, se trouva entièrement pénétré d'une essence transcendante. Constatant que tous ses semblables, les autres rocs, avaient été jugés dignes de combler la brèche du firmament, tandis que lui-même se voyait éliminé, il en voulait à son sort, s'en affligeait, et passait des jours et des nuits à en gémir. »

En un autre temps immémorial, plus tard, vinrent à passer près de lui et s'assirent à son ombre un mystérieux Bonze bouddhiste (symbole de Renoncement aux plaisirs) et un mystérieux Moine taoïste (symbole de la Modération des plaisirs), qui riaient sans cesse tout en discutant vivement « de la gloire, du luxe, de la richesse et des honneurs du monde des poussières rutilantes » (c'est-à-dire celui des vanités du bas monde humain). À ces derniers propos, le Roc ne peut s'empêcher d'avoir le cœur ému par le désir profane de se rendre justement dans ce bas monde pour y goûter aux félicités et à tous les plaisirs terrestres. Empruntant alors le langage humain, le Roc supplie donc le Bonze et le Moine de bien vouloir lui faire connaître les jouissances du monde des humains :

« Éminents Maîtres, en dépit de sa nature fruste et stupide, votre disciple a pourtant l'esprit doué d'une certaine transcendance. Si vous témoignez un peu de bienveillance à mon égard pour m'emmener dans les rutilances du bas monde de poussière, je pourrai jouir des plaisirs, pendant quelques années, dans une contrée d'honneurs et de richesses, et dans un terroir de douceur et de délices. Et je garderai à jamais envers vous une gratitude inaltérable. »

Le Bonze et le Moine, en riant, l'avertirent alors par deux dictons : « Jamais rien de beau qui ne soit sans défaut », et : « Bonheur est débiteur de bien des malheurs », et lui conseillèrent de renoncer à son idée. Mais le Roc, le cœur embrasé par les « pensées profanes», les implora de nouveau tant et si bien que le Bonze et le Moine reprirent en soupirant : Voilà bien la loi de propension au Mouvement. S'il en est ainsi, nous t'emmènerons. Seulement, voilà, ne regrette rien quand tes désirs ne seront plus satisfaits ! » Et le mystérieux Bonze de le prévenir qu’au terme de cette aventures, il retournera sa forme et à sa nature primitive, c’est-à-dire celle de Roc.

Le Bonze récita alors les formules du « Grand Pouvoir », déploya des procédés surnaturels et « fit si bien que le Roc se transforma en un jade d'une fraîcheur éclatante, d'une lumineuse pureté, aussi menu qu'on pouvait le tenir dans la main. » Le Bonze s'en saisit et lui dit en riant : « La substance de ton corps est certes animée d'une essence transcendante, mais il faut que je grave sur toi quelques caractères d'écriture, afin que tous ceux qui te verront soient avertis de ta nature extraordinaire. Puis je t'emmènerai dans une contrée resplendissante, au foyer d'une famille aristocratique de lettrés, fastueux domaine, terroir de douceur, de richesse et d'honneurs, pour t'installer dans la joie. (...) Plus tard, tu comprendras. Ayant dit cela, le Bonze mit le jade dans sa manche, puis, entraînant avec lui le Moine taoïste, « s'évanouit dans un tourbillon, sans qu'on pût savoir dans quelle direction ni dans quelle contrée il avait disparu. »Cf. Le Rêve dans le pavillon rouge - Vol. I - Récit I, .