Rose Ouellette, dite La Poune, est une humoriste et comédienne québécoise née le à Montréal et morte dans la même ville le .
Artiste multidisciplinaire, elle fait ses débuts dans le milieu du théâtre durant la Première Guerre mondiale. Évoluant vers le théâtre burlesque puis le vaudeville, elle se révèle en tant que complice d'Olivier Guimond (père) dans les années 1920. Connue pour son sens de l'à-propos et ses talents d'improvisation (ad lib), elle fait sa marque avec ses chansons et ses sketchs ponctués de quiproquos et de jeux de mots à double sens, transgressant les interdits de son époque.
De 1928 à 1936, elle dirige le Théâtre Cartier. Elle dirige ensuite le Théâtre National de 1936 à 1953. Elle poursuit sa carrière dans le milieu des cabarets jusque dans les années 1960, puis au Théâtre des Variétés de 1967 à 1980. Elle demeure active sur scène et à la télévision jusqu'à sa retraite, au début des années 1990.
Connaissant une très longue carrière, jouissant d'une énorme popularité et très appréciée du public, La Poune a été une figure majeure du monde du théâtre et de l'humour québécois au .
Biographie Jeunesse gauche|vignette|La Poune grandit dans le Faubourg à m'lasse, un quartier pauvre de Montréal. Rose Ouellette vient au monde le , dans un logement situé au-dessus d'une taverne, au coin des rues Papineau et Ontario, à Montréal. Elle est la fille de François Ouellette (1869-1912), un barbier né dans l'État de New York, et de Joséphine Lasanté (1870-1951), une femme originaire du quartier Limoilou de QuébecRose Ouellette par Rose Ouellette, Société Radio-Canada, 1992. Consulté le 15 juin 2023..
Elle grandit dans le Faubourg à m'lasse de Montréal. Au début du vingtième siècle, ce quartier pauvre est connu pour ses conditions de vie particulièrement difficiles. Les logis insalubres et délabrés sont les proies d'infections et d'épidémies diverses. Les morts sont répandues, surtout chez les plus jeunes, fauchant plus d'un enfant sur quatre avant l'âge d'un anRobert Aird, Figures marquantes de la liberté. Rose Ouellette, dite La Poune : un pied de nez à l’ordre établi, Fondation Lionel-Groulx, 10 novembre 2022, p. 3. Consulté le 20 juin 2023.. Ainsi, malgré une fratrie très nombreuse de vingt-et-un enfants, chez les Ouellette, seuls quatre enfants survivent jusqu'à l'âge adulte : Almoïse, Andréa, Blanche et RoseChristiane Chaillé, « Rose Ouellette : "J'ai consacré toute ma vie à faire rire les gens" », Télé-Radiomonde, 13 juillet 1980, p. 13. Consulté le 23 juin 2023..
Très tôt, Rose Ouellette manifeste les signes d'un caractère fort et anticonformiste. Peu assidue à l'école et débordante d'énergie, la petite Rose ne tient pas en place. Ayant en horreur la routine et la discipline scolaire, elle préfère sécher ses cours et se promener avec ses amies en patins à roulettes. De tempérament espiègle, elle prend également un vif plaisir à taquiner son entourage. Un jour, lors d'une leçon de cuisine à l'école, elle apprend à utiliser une cuisinière. Pour mettre de l'ambiance dans sa classe, elle met le feu à la cuisinière, provoquant la colère de la sœur enseignante qui l'expulse aussitôtEntretien avec Rose Ouellette dans Sylvie Madore, Le siècle de Rose Ouellette : La Poune, 1997. Consulté le 15 juin 2023.. Bien qu'elle ne fréquente l'école que durant six ans, ses nombreux mauvais coups l'amènent à se faire renvoyer de trois écoles différentes (l'École Ste-Brigitte, l'École Garneau et l'Académie Providence), au grand désespoir de sa mèreChristiane Chaillé, « Rose Ouellette : "J'ai consacré toute ma vie à faire rire les gens" », Télé-Radiomonde, 13 juillet 1980, p. 14. Consulté le 23 juin 2023..
En 1912, sa vie prend un tournant tragique. Son père François meurt prématurément à l'âge de quarante-deux ans. Sa mère se remarie avec un dénommé Joseph Beaudoin, peintre en bâtiment au Théâtre NationalSitué au 1220 Rue Sainte-Catherine Est, à Montréal., avec qui Rose aura une excellente relation toute sa vie.
À l'âge de 13 ans, Rose Ouellette est confrontée aux besoins de la vie. Pour aider sa famille à joindre les deux bouts, elle quitte l'école et commence à travailler dans une usine de chaussures (Duchess Shoes) au coin des rues Craig et Beaudry. Collectionnant les petits emplois, elle se retrouve ensuite dans une usine de textile où travaillent ses sœurs. Le travail répétitif de l'usine lui pèse rapidement. Un jour, lors d'une pause pour le lunch, elle décide d'égayer ses collègues de travail en jouant de l'accordéonRobert Aird, Figures marquantes de la liberté. Rose Ouellette, dite La Poune : un pied de nez à l’ordre établi, Fondation Lionel-Groulx, 10 novembre 2022, p. 4. Consulté le 20 juin 2023.. Le geste est apprécié par les ouvrières, mais dérange vivement le patron. Celui-ci décide de congédier la jeune fille sur-le-champEntretien avec Rose Ouellette dans Sylvie Madore, Le siècle de Rose Ouellette : La Poune, 1997. Consulté le 15 juin 2023.. vignette|La Poune fait sa première apparition sur scène au Ouimetoscope, en 1915.|gauche Concours amateur En 1915, Rose est invitée par sa tante Mathilda à un concours d'amateurs au Ouimetoscope. Ce type de concours, très en vogue à l'époque, ressemblait aux spectacles de variétés présentés dans les salles de théâtre des quartiers populaires (chanteurs, danseurs, musiciens, monologuistes, jongleurs, dompteurs de chiens, prestidigitateurs, etc.). Ces spectacles permettaient non seulement au public de découvrir de nouveaux talents mais aussi d'offrir une plateforme pour lancer des carrièresRobert Aird, Figures marquantes de la liberté. Rose Ouellette, dite La Poune : un pied de nez à l’ordre établi, Fondation Lionel-Groulx, 10 novembre 2022, p. 5. Consulté le 20 juin 2023..
Encouragée par sa tante, Rose apprend les différentes facettes des arts populaires tels que le chant, le jeu comique, la danse, le piano et l'accordéon. Elle finit par participer à l'un de ces concours en interprétant la chanson Le rêve passe. Cette prestation lui mérite le premier prix : un montant de cinq dollars. Afin de ne pas éveiller les soupçons de sa mère qui méprise le milieu artistique, Rose accepte de confier son argent à sa tante et de ne rien dire sur ses prestations. Le secret tiendra jusqu'au jour où l'une des voisines félicitera la mère pour les talents de sa fille.
Découragée par son caractère bohème, la mère de Rose demande au curé de la paroisse de raisonner sa fille. Malgré les avertissements et les interdictions, Rose Ouellette n'en fera qu'à sa tête. Elle avait trouvé sa vocation : comédienneRobert Aird, Figures marquantes de la liberté. Rose Ouellette, dite La Poune : un pied de nez à l’ordre établi, Fondation Lionel-Groulx, 10 novembre 2022, p. 6. Consulté le 20 juin 2023..
Début de carrière À cette époque, la Première Guerre mondiale fait rage. Les tournées de burlesque américain, très en vogue à Montréal, s'estompent à cause du conflit. Des troupes québécoises prennent alors le relais, mais dans un milieu où les spectacles se donnent encore majoritairement en anglais. Il faut attendre l'arrivée de vedettes canadiennes-françaises telles qu'Arthur et Juliette Petrie, Juliette Béliveau, Juliette D'Argère et Olivier Guimond (père) pour que les spectacles se donnent enfin en français. C'est dans ce contexte que Rose Ouellette obtient ses premiers contrats. Elle joue ainsi de « petits rôles "d'utilité" » au théâtre et dans des cabarets.
En 1920, le gérant du Théâtre King Edward'sSitué autrefois au 1161 Boulevard St-Laurent, à Montréal., Paul Hébert, engage Rose Ouellette dans sa troupe comme deuxième et troisième comédienne. Un soir, on lui demande de remplacer au pied levé la comédienne Germaine Lippé, qui s'est cassé une jambe. Elle obtient ainsi son premier rôle principal, aux côtés d'Olivier Guimond. Suivant la mode de l'époque, elle se donne un premier surnom de comédienne : Casserole. C'est dans ce rôle que Rose Ouellette devient, selon l'historien Robert Aird, « le premier personnage féminin du burlesque qui joue le rôle de comique plutôt que de faire-valoir ». vignette|Rose Ouellette en 1925. Naissance du personnage de La Poune Au courant des années 1920, elle participe à un spectacle intitulé La Revue des revues pour le Théâtre Impérial de QuébecSitué au 252 rue Saint-Joseph Est à Québec.. En vue de ce spectacle, Olivier Guimond propose un nouveau nom de scène à Rose Ouellette. S'inspirant du surnom que l'acteur français Jean Gabin donnait à sa fille, pour l'accompagner dans son personnage de Ti-Zoune, il lui propose de s'appeler La Poune. À ses côtés, elle développe son personnage rempli d'énergie et apprend l'art de l'improvisation et du renversement. Comme le résume Robert Aird :
Dans le documentaire Le siècle de La Poune, le comédien Gilles Latulippe offre une description fort à propos de La Poune : « En s’accaparant les attributs comiques masculins, tels la débrouillardise, l’humour physique, la logique un peu tordue et l’aspect moqueur, elle a réussi à se créer un personnage. La Poune est petite, sans instruction, mais elle est énergique et son intelligence lui permet de déjouer des personnages que l’on suppose plus imposants qu’elle. Elle a joué au féminin des rôles conçus pour des hommes, renversant les rôles traditionnels dans lesquels l’homme profite du rôle plus important de comique alors que la femme sert de faire-valoirRobert Aird, Figures marquantes de la liberté. Rose Ouellette, dite La Poune : un pied de nez à l’ordre établi, Fondation Lionel-Groulx, 10 novembre 2022, p. 7. Consulté le 20 juin 2023. ». C'est à elle que revient le rôle de répondre à son partenaire sérieux (straight) en jouant sur les mots et en donnant des répliques (punchs) faisant dévier la conversation. Le personnage de La Poune offrait d'ailleurs un contraste fort avec la personnalité timide, réservée et humble de Rose Ouellette.
Au fil de ses rencontres dans le milieu du spectacle, Rose Ouellette fait la connaissance du comédien français Marcel Dequoy. Elle l'épouse en 1926Robert Aird, Figures marquantes de la liberté. Rose Ouellette, dite La Poune : un pied de nez à l’ordre établi, Fondation Lionel-Groulx, 10 novembre 2022, p. 7-8. Consulté le 20 juin 2023.. vignette|Rose Ouellette devient la directrice du Théâtre Cartier en 1928. Elle y occupe cette fonction jusqu'en 1936.
Directrice de théâtre
Théâtre Cartier (1928-1936) En 1928, Rose Ouellette se fait offrir la direction du Théâtre Cartier à Saint-Henri par son propriétaire, Najeeb LawandRose Ouellette, « Vous faire rire, c'est ma vie! », La Voix de l'Est, 12 septembre 1983, p. 15. Consulté le 23 juin 2023.Situé au 3990 Notre-Dame Ouest, à Montréal.. Elle forme une nouvelle troupe et engage les meilleurs du métier, tel que le couple Arthur et Juliette Petrie. La première saison est une réussite. Elle suit un horaire exigeant de deux représentations par jour, sept jours par semaine, avec un changement de programme chaque samediRobert Aird, Figures marquantes de la liberté. Rose Ouellette, dite La Poune : un pied de nez à l’ordre établi, Fondation Lionel-Groulx, 10 novembre 2022, p. 8. Consulté le 20 juin 2023.. Le dimanche, la troupe monte en taxi pour également se donner en spectacle au Dominion, avant de revenir pour donner un autre spectacle au Théâtre Cartier. Rose Ouellette conçoit tout le spectacle, puis assure les répétitions et la mise en scène. En suivant un budget très restreint, elle est aussi responsable des auditions et de la réalisation des décors et des costumes. Toujours en 1928, elle signe son premier contrat de disque chez RCA Victor, enregistrant notamment C'est la faute à poupa et Avec un peu d'sauce. Elle suit ainsi son horaire de directrice de théâtre, avec ses quinze représentations par semaine, durant huit ansRobert Aird, Figures marquantes de la liberté. Rose Ouellette, dite La Poune : un pied de nez à l’ordre établi, Fondation Lionel-Groulx, 10 novembre 2022, p. 9. Consulté le 20 juin 2023..