vignette|Garde-corps du balcon pour femmes, synagogue Scuola Levantina, Ancône, 1876. La présence de Juifs à Ancône remonte au moins au . La ville abrite ainsi l'une des plus anciennes communautés juives d'Italie. vignette|Ancône, capitale de la région des Marches en Italie centrale. Des Juifs venant d'Orient arrivent au Moyen Âge dans la capitale des Marches en Italie centrale face à la mer Adriatique, à moins de au Nord-Est de Rome. Leur communauté s'accroît à travers les siècles par l'arrivée de réfugiés ashkénazes puis séfarades fuyant l'antisémitisme. Si Ancône comme Venise ou d'autres villes d'Italie représentent souvent une terre d'immigration pour les Juifs persécutés ailleurs, c'est non seulement parce que ces endroits offraient une plus grande opportunité pour le commerce, mais surtout parce que leur situation sur le littoral permettait, en cas de nécessité, d'échapper aux persécutions.

Ces Juifs d'origine diverse constituent à Ancône une communauté qui connaît au long des siècles les affres de la pression religieuse réservée aux Juifs en terre chrétienne dominée par les papes et l'antijudaïsme populaire. Son déclin s'inscrit notablement dans la deuxième moitié du avec la Shoah.

Antiquité Selon une légende paléo-chrétienne, le dernier évêque de JérusalemSimon Claude Mimouni, La tradition des évêques chrétiens d'origine juive de Jérusalem, in Studia patristica vol. , publié par Frances Margaret Young, Mark J. Edwards, Paul M. Parvis, éd. Peeters, Louvain, 2006, 451-452. est Judah ben Simeon ben ZacchéeIl peut être confondu avec Juda (Giuda), évêque de Jérusalem (San Ciriaco de Jérusalem) martyrisé en 136 et 138, ou tué lors d'un soulèvement populaire en 133 après J.-C., que l'Église orthodoxe célèbre le 14 octobre, Girolamo Speciali, Notizie istoriche de' santi protettori della città d'Ancona, Venise, Bartolomeo Locatelli, 1759, arrière-petit-fils de Jude, frère de Jésus, petit-fils de Zachée, et fils de Siméon et Anne. En 326, il est rabbin de Jérusalem quand Hélène, la mère de l'empereur , le fait torturer afin qu'il révèle le lieu où se trouve la Vraie Croix. Converti au christianisme par saint Macaire, Judah devenu Quincus, Ciriacus, Ciriaco, KyriakosKyriakos signifie « seigneur » en grec. dit aussi Cyriaque de Jérusalem, se met à prêcher la foi catholique. Le pape le sacre évêque de Jérusalem en 327Antonio Leoni, Istoria d'Ancona Capitale della Marca Anconitana, vol. 1, chap. 1, Baluffi, 1810. Selon la tradition hagiographique, en 363, l'empereur romain Julien aurait exigé du nouvel évêque qu'il sacrifie aux dieux païens. Devant son refus, il subit à nouveau un terrible martyreAu cours de la reconnaissance du corps du martyr fait après le tremblement de terre de 1972, les études médicales ont confirmé les récits les plus importants du martyre, transmis par la tradition chrétienne. pour sa nouvelle religion et dont il succombe le 1 à Jérusalem. Anna, la mère de Cyriaque, est elle aussi torturée et brûlée vive le même jour. Tous deux sont enterrés au pied du Golgotha.

vignette|Le corps de saint Cyriaque à Ancône|alt=Le , l'impératrice Galla Placidia fait transférer le corps de Judah Cyriaque de Palestine à Ancône (lat. Anconitana) dans l'église de Saint-Étienne, et en 1097, ses reliques sont déplacées en l'église San Lorenzo, sur la colline Guasco, qui depuis ce temps est consacrée à Saint-Cyriaque devenu saint patron de la ville d'Ancône. L'Église catholique commémore son martyre le Autre date indiquée : célébration le 28 octobre : nominis.cef.frNominis : Saint Cyriaque de Jérusalem., où se perpétue la distribution de bouquets de joncs bénis aux fidèles, le lendemain de la fête de la Sainte Croix.

Moyen Âge L'origine des Juifs d'Ancone semble être l'Orient musulman. Toutefois, la première trace écrite de la présence de Juifs à Ancône est un acte daté de 967 de location à titre perpétuel d'un terrain par Pierre, archevêque de Ravenne, à Eliahou fils de Justus (Giusto). Il existe même un contrat de deux siècles plus ancien où le nom d'un certain Menahem d'Ancône apparaît.vignette|Souccah (cabane) dans un manuscrit italien, 1374.|alt=Soumise au Saint-Empire romain germanique, Ancône obtient son autonomie communale à la fin du et forme alors une République maritime. Les archives indiquent qu'un tremblement de terre détruit la synagogue de la ville en 1279. Les Juifs étant tenus responsables de cette catastrophe naturelle, nombre d'entre eux sont tués.

À cette époque, un célèbre juif anconitain, Jacob d’Ancône, aurait visité la Chine quatre ans avant Marco Polo et en aurait rapporté un récit de voyage dont l'authenticité est contestée par des historiens contemporains.

En 1300, la fiscalité pesant sur les Juifs de la ville d'Ancône est si lourde que le poète et érudit Immanuel ben Salomon le Romain envoie une lettre à Rome pour en demander un allègement en raison des difficultés financières qu'elle occasionne et des persécutions dont les membres de la communauté sont victimes.

La communauté juive s'agrandit au avec l'arrivée à Ancône de Juifs allemands dits ashkénazes qui fuient les massacres en terre germanique du fait de la grande épidémie de peste de 1348 dont la responsabilité leur est également attribuée. Peut-être parce que vivant dans des quartiers séparés et devant se purifier les mains avant chaque repas et prière, étaient-ils moins touchés par la contagion, au moins au début de sa propagation.

Activités Cette mosaïque d'israélites réunis à Ancône a deux motivations principales : sa sauvegarde d'abord puis le travail. Pour preuve, outre ceux rappelant les localités où ils vivent, d'où ils viennent ou ont séjourné, une partie des noms de famille adoptés par cette population relèvent de noms de métiers et permettent aussi à l'historien de retracer leur parcours. Commerce vignette|Exportations des Pays-Bas vers l'Italie, 1543-45 Les Juifs d'Ancône sont principalement engagés dans des activités commerciales, d'achat et de vente de simples produits locaux comme le commerce des laines (frisettes, ostades, cariséesCarisée : étoffe de laine anglaise plus légère que le drap, connaît un grand engouement au . Frisette : étoffe de laine plus vulgaire. Voir W. Brulez, op. cit., p. 479), des tissus précieux (soie), des épices (poivre), des fourrures avec le Levant. Ils commercent avec leurs pays d'origine mais aussi avec les autres ports italiens et avec l'intérieur du pays, en empruntant la route de Rome, qui les conduit vers les villes du Nord et jusqu'à la lointaine Flandre. vignette|Routes commerciales à partir de la République maritime d'Ancône au |alt=|gauche Ces commerçants d'Ancône sont particulièrement actifs et appréciés grâce à la position avantageuse du port de transit de la ville, qui bénéficie d'une législation commerciale plus intéressante vis-à-vis des étrangers que celle de Venise. À l'exportation, il domine nettement le marché au milieu du .

Sur mer, deux types de navires peuvent être employés au bas Moyen Âge pour le transport de charge, à partir et vers les ports italiens : la caraque (ou nef) pour les longs voyages en haute mer ou la galère plus rapide, suivies au par la flûte. Un des éléments nécessaires au voyage est le sauf-conduit ; dans les villes italiennes, il faut posséder la « bolletta » et se présenter au « ufficio de bollette »Colin, op. cit., et 125-126.. Dans les pays étrangers, l'on doit disposer de passeports. Tous ces documents doivent être obtenus des autorités locales, ce qui n'est pas toujours aisé pour les Juifs.

Usure L'activité usuraire confiée par les catholiques aux Juifs était auparavant l'apanage des prêteurs chrétiens particulièrement toscans et lombards qu'évoque le dominicain Thomas d'Aquin dans sa Somme théologique (1266-73), jusqu'à la seconde moitié du où le concile de Latran (1215) l'interdit aux chrétiens, sous peine d'excommunication, pour la réserver aux Juifs.

Artisanat vignette|Broderies au fil de soie pour rouleaux de la Torah, de la part d'« Esther, femme de R. ; Abraham B. Sch. ; en l'année 362 », Italie, 1602.|alt=Parallèlement au commerce, des activités artisanales caractérisent les métiers de Juifs venus des pays froids comme le travail de peaux et de cuir qu'ils importent et teignent grâce à la connaissance de la technique de l'extraction d'alun pour ce faire (nom de famille : Tintori). À partir de ce matériau, ils ornementent des tables, fabriquent des armures, des équipements ou simplement des chaussures (nom de famille : Galligari). De l'Espagne, les Juifs importent également en Italie l'art de la céramique. De la Sicile, provient leur maîtrise de la production de soie (nom de famille : Della Seta) installée sur l'Adriatique et près des rivières italiennes, dès que l'île est en mesure de se consacrer à la culture des mûriers nécessaires à l'élevage des vers à soie, puis à la filature et à la teinture de ces tissus précieux à partir d'un colorant dont la Sicile détient l'exclusivité et pour lequel les Juifs paient une taxe appelée précisément la « tincta Judeorum ». vignette|Carte Benincasa (école de cartographie anconitaine) de la côte occidentale de la Méditerranée, 1473 À la fin du , Ancône - comme Fano (à ) et Pesaro (à , lui aussi sur la côte adriatique) - devient un centre d'impression et de gravure d'une qualité telle qu'il n'aurait « rien à envier aux imprimeurs les plus sophistiqués d'aujourd'hui », où des Tintori changent d'activité en s'y consacrant, comme Abraham Tintori de Pesaro qui rejoint Gershom Soncino dans le nouvel art de l'impression. On peut également citer Samuel Corcos, élève du célèbre cartographe du roi, le Juif majorquin Yehuda Cresques, qui devient Marcia de Viladesters quand il doit se convertir lors des pogroms anti-juifs d'Espagne de 1391 et fuir en Sicile puis en Italie, car c'est probablement de son atelier qu'est sorti un peu plus tard, vers 1435, Graziozo Benincasa (1400 ?-1482), fondateur de l'école de cartographie d'Ancône, l'une des plus importantes dans la seconde partie du . L’activité des juifs s’organise donc six jours par semaine autour du port d'Ancône, de l'artisanat et du commerce ouvert sur l’Orient et le continent.

Les Juifs vivent en paix et à peu près à égalité avec leurs voisins chrétiens, possédant des écoles, des synagogues et un cimetière, le Campo degli Ebrei, ouvert en 1428. Au milieu du , la population juive d'Ancône compte quelque 500 âmes correspondant à 5 % de la population totale de la ville.

Sous les papes Cette relative harmonie et stabilité est bousculée et pour longtemps, quand Ancône tombe dans les États pontificaux en 1429. À l'instigation de l'inquisiteur franciscain Jacques de la Marche (prêcheur contre les Juifs, béatifié en 1624, canonisé en 1726), un disciple de Bernardin de Sienne (prêcheur contre les Juifs, canonisé en 1450(en) Franco Mormando, The Preacher's Demons : Bernardino of Siena and the Social Underworld of Early Renaissance Italy, University of Chicago Press, 1999. Présentation en ligne), les Juifs de la ville sont forcés de porter un insigne distinctif (béret ou brassard jaune) à partir de 1427 mais sa tentative échoue - et à nouveau en 1520 et 1524 (révoqué quatre ans plus tard)Les sources indiquent souvent que l'imposition d'un signe distinctif au début du n'a pas duré ou a peu été respectée, pourtant, 400 ans plus tard, l'armée de Napoléon entrant dans le ghetto d'Ancône en 1797, y trouvera des Juifs portant un insigne distinctif : béret jaune ou brassard frappé de l'étoile de David, B. Weider, op. cit -, et de vivre dans une zone restreinte à une seule rue.

Le pape Martin V (1417-31) tente de transformer la ville portuaire en un grand centre de commerce italien et pour ce faire, octroie aux Juifs le droit d'ouvrir des banques et de prêter à intérêt. Instruits de ce geste, des juifs expulsés d'Espagne (désignés comme « Portugais ») après 1492 ou fuyant l'inquisition espagnole s'installent à Ancône, tels des réfugiés de Sicile, rejoints par d'autres du royaume de Naples après 1510.