Jean Sénac (en arabe : جان سيناك) ( à Béni-Saf en Oranie (Algérie française - )
Il a rejoint dès 1955 la cause de l'indépendance algérienne« Est écrivain algérien tout écrivain ayant définitivement opté pour la nation algérienne » écrivait Jean Sénac (cité par Jamel-Eddine Bencheikh dans Jamel-Eddine Bencheikh et Christiane Chaulet-Achour, Jean Sénac, Clandestin des deux rives, Paris, Séguier, 1999, 16). Après l'indépendance de l'Algérie, Sénac est durant plusieurs années secrétaire général de l'Union des écrivains algériens..
Biographie 1926-1945 Originaire de Catalogne, son grand-père maternel, Juan Comma, est venu en Algérie travailler à la mine de fer de Béni-Saf. Jean Sénac, qui n'a pas connu son père, peut-être gitan, porte le nom de sa mère, Jeanne Comma (1887-1965), jusqu'à l'âge de cinq ans et sa reconnaissance par Edmond SénacJean Sénac signera certains de ses textes Gérard Comma, Jean Comma, Christian Pérès, et, durant la guerre d'Algérie et après l'Indépendance, Yahia El Ouahrani. Comme il apparaît dans son récit Ébauche du père, sa grande hantise « fut celle du nom et de "l'énigme du père" », observe Jean Déjeux (Jean Sénac vivant, Paris, Éditions Saint-Germain-des-Prés, 1981, 251. Il passe son enfance et son adolescence à Saint-Eugène, quartier populaire d'Oran. En 1942, il n'obtient pas le brevet« pour un demi-point en géographie », précise Jean Déjeux (Jean Déjeux, 251). Reçu l'année suivante, il échoue à l'oral de l'examen d'entrée à l'École normale. Il réalise parallèlement de nombreux dessins« Très doué pour le dessin », Sénac « a failli entrer à l'École des Beaux-Arts d'Oran en 1943 et 1944 », note Hamid Nacer-Khodja qui ajoute que « la Bibliothèque Nationale d'Algérie conserve une dizaine de ses dessins », dont les six portraits d'écrivains, datant de 1945 et 1946, réunis dans Visages d'Algérie (Visages d'Algérie, Écrits sur l'art, textes rassemblés par Hamid Nacer-Khodja, Paris, Paris-Méditerranée/Alger, EDIF 2000, 2002, 213-221). Sénac confie lui-même avoir pendant l'été 1940 passé à Hennaya « des après-midis entiers à peindre à l'aquarelle des fleurs et des marines - des espèces de Cueva del Agua avec de grands voiliers » : « trois mois, pendant lesquels je fis des dictées ennuyeuses, des aquarelles léchées » (Jean Sénac, Ébauche du père, Paris, Gallimard, 1989, 146-147). et reçoit « plusieurs prix à des concours locaux »Hamid Nacer-Khodja, dans Visages d'Algérie, 213. Sénac reçoit notamment un prix au concours de dessins des Royalistes pour lequel il présente une Jeanne d'Arc à Orléans (Jean Sénac, Ébauche du père, Paris, Gallimard, 1989, 33. Son premier poème date de et sa première publication de Jean Déjeux, 252.. Dès sa jeunesse, il supporte mal le racisme pied-noir à l’égard des « indigènes », lui qui se sent très tôt faire corps avec « [s]a patrie algérienne ».
En , Sénac fonde avec quelques amis l'association des « Poètes obscurs ». Enseignant en 1943 à l'Institution Jeanne d'Arc de Mascara, il publie de nouveaux poèmes dans la revue marocaine Le Pique-Bœuf, signe en un acte d'engagement pour la durée de la guerre et est affecté à Beni Mered, près de Blida. Secrétaire de l'aumônier au cercle des militaires catholiques, il lit Baudelaire, Rimbaud et André Gide dont les romans le marqueront. À Alger, il rencontre Edmond Brua et Robert Randau, pères de la littérature « algérianiste », dont l'appui lui sera précieux.
1946-1953 Démobilisé en , Jean Sénac trouve un emploi comme secrétaire dans une maison de commerce à Belcourt, logeant chez des cousins à Bab El Oued. Il fonde en le Cercle artistique et littéraire Lélian dont il est le président. La même année il fait la connaissance d'Emmanuel Roblès, du sculpteur André Greck, de l'architecte et peintre Jean de Maisonseul, et en 1947 de Sauveur Galliéro, Louis Nallard, Maria Manton, Louis Bénisti sur qui il publie des articles dans « Oran républicain ». Il tombe gravement malade en (paratyphoïde) puis en 1947 (pleurésie) et est hospitalisé de février à décembre au sanatorium de Rivet (Meftah), à l'est d'Alger. Il y écrit le une première lettre à Albert CamusHamid Nacer-Khodja, Albert Camus, Jean Sénac, ou le fils rebelle, Paris, Éditions Paris-Méditerranée, et Alger, EDIF 2000, 2004, p.125-127. En il participe aux rencontres culturelles de Sidi Madani, près de Blida, s'y lie avec de nombreux écrivains dont Camus, Jean Cayrol, Mohammed Dib, et quelques mois plus tard Jules Roy.
Sorti en du sanatorium où il était devenu commis de direction puis sous-économe, Sénac travaille aussitôt comme metteur en ondes à Radio Alger. Il réunit sous le titre Mesure d'homme les poèmes qu'il a écrits en 1946 et 1947. En 1950 un autre recueil, Terre prodigue, devenu Terre possible, doit être publié par Edmond Charlot, qui n'en trouvera pas les moyens financiersJean Déjeux, 256. La même année Sénac anime la revue Soleil dont le premier numéro paraît en janvier et qui durera jusqu'en 1952 (numéro 7-8), illustrée par des dessins de Sauveur Galliéro, Orlando Pelayo, Baya, Bachir Yellès, Abdelkader Guermaz, Jean de MaisonseulSénac organise quatre expositions des « Peintres de la revue Soleil », deux collectives à Alger, la première (de 17 artistes parmi lesquels Bouqueton, Galliéro, Pelayo et Fiorini, Ali-Khodja, Baya, Mohamed Ranem et Yellès) et la dernière (en 1951 dans la librairie d'Edmond Charlot), et deux individuelles à Paris, de Galliéro et Maria Manton.. Il commence simultanément de fréquenter les milieux nationalistes algérois, appartenant au Parti communiste, au PPA (Messali Hadj) ou à l'UDMA (Ferhat Abbas). Ayant obtenu, tout comme son ami Galliéro, une bourse de la Fondation de Lourmarin Laurent-Vibert, il arrive en France en , passe par l'Isle-sur-Sorgue pour rencontrer René Char puis monte à Paris, logeant souvent à l'Hôtel du Vieux-Colombier tenu par ses amis les peintres Louis Nallard et Maria Manton que fréquentent de nombreux artistes, et retrouve Camus. Il travaille en 1951 comme surveillant au foyer des apprentis horticoles de Versailles.
De retour à Alger en , il reprend son activité de metteur en ondes à la radio. Réunissant notamment dans son comité de rédaction Mohammed Dib, Sauveur Galliéro, Jean de Maisonseul, Mouloud Mammeri, Albert Memmi et Louis Nallard, il fonde en décembre, avec l'héritage de son oncle ClodionRabah Belamri, Jean Sénac, entre désir et douleur, Étude et choix de textes, Alger, Office des Publications Universitaires (OPU), 1989, 124., une nouvelle revue, Terrasses, qui ne connaîtra en qu'un seul numéroLe sommaire rassemble notamment Camus, Dib, Ponge, Kateb Yacine, Jean Daniel et Mouloud Feraoun. Un deuxième numéro, entièrement préparé, et un troisième, en projet, ne pourront être réalisés. Sénac a pensé un moment nommer Terrasses la Nouvelle Revue Algérienne, NRA, sur le modèle de la NRF mais Camus l'en a dissuadé dans une lettre du 31 octobre 1952 (Hamid Nacer-Khodja, Albert Camus, Jean Sénac, ou le fils rebelle, Paris, Éditions Paris-Méditerranée, et Alger, EDIF 2000, 2004, 143).. Dans le cadre de la revue, Sénac organise en 1953 quatre expositions, trois de Galliéro et une présentation collectiveCette exposition réunit en octobre 1953 à la galerie Le Nombre d'or Bouqueton, Hacène Benaboura, Baya, Nallard et Maria Manton, Henry Caillet, de Maisonseul, Jean Simian et Galliéro.. C'est à cette époque qu'il reprend contact avec les milieux nationalistes du PPA et du MTLD, se liant avec Larbi Ben M'Hidi, Layachi Yaker, Amar Ouzegane, Mohamed Lebjaoui, Mustapha Kateb, Mustapha Bouhired (parent de Djamila Bouhired).
1954-1961 En , Jean Sénac, qui a démissionné de son poste à Radio AlgerÉloge au compagnon Jean Yahia après une émission sur Mouloud Mammeri dans laquelle il a employé l'expression « patrie algérienne », est de nouveau à Paris où son recueil Poèmes est publié par Gallimard, avec un avant-propos de René Char, dans la collection Espoir dirigée par Albert Camus. Après le , début de la guerre d'indépendance, il rejoint les militants de la Fédération de France du FLN, participe à l'installation de l'imprimerie clandestine d'El Moudjahid chez Subervie, écrit en son premier poème ouvertement anticolonialiste et publie des textes « engagés » dans les revues qui les acceptent, notamment Esprit. Il organise des rencontres entre Camus et des Algériens qui occuperont des fonctions importantes dans l'Algérie indépendante, Réda Malek, Ahmed Taleb, Layachi Yaker. En , il rencontre Jacques Miel avec qui il voyage en Italie en 1957 et dont il fera son fils adoptif. Il se lie simultanément avec les peintres Khadda et Benanteur qui illustreront ses recueils. En 1958, il rompt avec CamusLe , Jean Sénac reproche son silence avec véhémence à Camus et lui adresse une lettre de rupture. « Camus, notre frère Taleb vient d'être guillotiné. (...) Je sais à quel point je dois vous irriter, mais quoi ! Ne me suis-je pas juré d'être avec vous d'une insupportable franchise ? De ceux qui voudraient faire de vous le Prix Nobel de la Pacification ne pouviez-vous exiger la grâce de l'étudiant Taleb ? Que votre gloire n'eût servi qu'à cela, c'eût été suffisant pour la revendiquer avec une force nouvelle et lui donner son visage de clarté » (Hamid Nacer-Khodja, Albert Camus, Jean Sénac, ou le fils rebelle, Paris, Éditions Paris-Méditerranée, et Alger, EDIF 2000, 2004, p.165). En 1958 et 1959, il passe ses étés en Espagne; il acquiert en 1959 une maison à Châtillon-en-Diois, dans la Drôme, et publie en 1961 le recueil Matinale de mon peuple.
1962-1973 Jean Sénac rentre en Algérie en et trouve un logement dans une partie de villa, aux portes d'Alger : au-dessus de la petite plage de Pointe-Pescade. Nommé conseiller du ministre de l'Éducation nationale, il fait partie du comité chargé de la reconstitution de la bibliothèque de l'université d'Alger brûlée par l'OAS et participe en 1963 à la fondation de l'Union des écrivains algériens dont il sera le secrétaire général jusqu'en 1967 et à la création de la revue « Novembre ». Amar Ouzegane, plus tard ministre, distribue aux députés de l'Assemblée nationale constituante son poème Aux héros purs. En décembre est exposé et déposé à la Bibliothèque nationale d'Algérie son recueil Poésie, illustré de gravures de Benanteur. Sénac rencontre en 1963 Che Guevara de passage en Algérie et écrit le célèbre vers, souvent critiqué, « Tu es belle comme un comité de gestion » en souvenir de leur visite commune d'un débit de boissons, exemple de bonne gestion, proche de sa maisonDéjeux, 259; Rabah Belamri, Jean Sénac, entre désir et douleur, Étude et choix de textes, Alger, Office des Publications Universitaires, 1989, 124.. Pour les « Fêtes du », il prépare et préface anonymement une exposition qui, autour du noyau des peintres qui sont devenus ses proches, opère un rassemblement plus large de 18 artistesAksouh, Baya, Hacène Benaboura, Benanteur, Mohamed Bouzid, Guermaz, Issiakhem, Khadda, Azouaou Mammeri, Mesli, Martinez, Mohamed Racim, Yellès, Rezki Zérarti ainsi que Angel Diaz-Ojeda, de Maisonseul, Nallard et René Sintès (Jean Sénac, Visages d'Algérie, Écrits sur l'art, textes rassemblés par Hamid Nacer-Khodja, Paris, Paris-Méditerranée / Alger, EDIF 2000, 2002, p.158-159)..